une tête couronnée, ou contre la constitution d'un Etat démocratique,
ou contre les corps qui représentent une nation; quelle que soit la
nature de l'exécution du complot, ou assassinat, ou expulsion à main
armée, ou émeute du peuple, ou corruption ou soulèvement de troupes
soldées, la situation sera la même entre le conjuré et celui qui aura
reçu sa confidence. Sa première pensée sera la perte irréparable,
éternelle de son honneur et de son nom, soit comme calomniateur s'il
ne donne pas de preuves, soit comme lâche délateur s'il les donne: puni
dans le premier cas par des peines infamantes, puni dans le second par
la vindicte publique, qui le montre du doigt tout souillé du sang de
ses amis.
Ce premier motif de silence, lorsque M. de Thou daigna l'exprimer,
je crois que ce fut pour se mettre à la portée des esprits qui le
jugeaient, et pour entrer dans le ton général du procès et dans les
termes précis des lois, qui ne se supposent jamais faites que pour
les âmes les plus basses, qu'elles circonscrivent et pressent par
des barrières grossières et une nécessité inexorable et uniforme.
Il démontre qu'il n'eût pas pu être délateur quand même il l'eût
voulu. Il sous-entend: Si j'eusse été un infâme, je n'aurais pu même
accomplir mon infamie, on ne m'eût pas cru.--Mais après ce peu de mots
sur l'impossibilité matérielle, il ajoute le motif de l'impossibilité
morale, motif vrai et d'une vérité éternelle, immuable, que tous les
cultes ont reconnue et sanctionnée, que tous les peuples ont mise en
honneur:
_Il m'a cru son amy._
Non seulement il ne l'a pas trahi, mais on remarquera que dans tous ses
interrogatoires[44], ses confrontations avec M. de Bouillon et M. de
Cinq-Mars, il ne nomme et ne compromet personne.
«Soudain que je fus seul avec M. de Thou, dit Fontrailles dans ses
Mémoires, il me dit le voyage que je venois de faire en Espagne,
et qui me surprit fort, car je croyois qu'il luy eust été célé,
conformément à la délibération qui en avoit esté prise.--Quand
je luy demanday comme quoy il l'avoit appris, il me déclara en
confiance fort franchement qu'il le _sçavoit de la Royne_ et
qu'elle le tenoit de Monsieur.
«Je n'ignorois pas que Sa Majesté eust fort souhaité une cabale et
y avoit contribué de tout son pouvoir[45].»
[44] Voir l'interrogatoire et procès-verbaux instruits par M. le
Chancelier, etc., 1612.
[45] Relation de M. de Fontrailles.
M. de Thou pouvait donc s'appuyer sur cette autorité; mais il sait
qu'il fera persécuter la reine Anne d'Autriche, et il se tait. Il se
tait aussi sur le Roi lui-même et ne daigne pas répéter ce qu'il a dit
au Cardinal dans son entretien particulier. Il ne veut pas de la vie à
ce prix.
Quant à M. de Cinq-Mars, il n'a qu'une raison à donner:
_Il m'a cru son amy._
Quand même, au lieu d'être un ami éprouvé, il n'eût été qu'un homme uni
à M. de Cinq-Mars par des relations passagères, _il l'a cru son amy_,
il a eu foi en lui, _il ne l'a pas voulu trahir_. Tout est là.
Lorsque la religion chrétienne a institué la confession, elle a, je
l'ai dit ailleurs, divinisé la confidence; comme on aurait pu se défier
du confident, elle s'est hâtée de déclarer criminel et digne de la mort
éternelle le prêtre qui révèlerait l'aveu fait à son oreille. Il ne
fallait pas moins que cela pour transformer tout à coup un étranger en
ami, en frère, pour faire qu'un chrétien pût aller ouvrir son âme au
premier venu, à l'inconnu qu'il ne reverra jamais, et dormir le soir en
paix dans son lit, sûr de son secret comme s'il l'eût dit à Dieu.
Donc, tout ce qu'a pu faire le confesseur à l'aide de sa foi et
de l'autorité de l'Eglise, a été d'arriver à être considéré par le
pénitent comme un ami, de parvenir à faire naître ces épanchements
salutaires, ces larmes sacrées, ces récits complets, ces abandons sans
réserve que l'amitié grave et bonne avait seule le droit de recevoir
avant la confession, l'amitié, la sainte amitié, qui rend en vertueux
conseils ce qu'elle reçoit en coupables aveux.
Si donc le confesseur prétend à la tendresse de coeur, à la bonté
suprême de l'ami, quel ami ne doit regarder comme le premier devoir
l'infaillible sûreté du secret déposé en lui comme dans le tabernacle
du confesseur?
Mais ce n'est pas seulement de l'ami ancien et éprouvé qu'il s'agit,
c'est encore de tout homme traité en ami, de tout _premier venu_ qui,
la main dans la main, a reçu une confidence sérieuse. Le droit de
l'hospitalité est aussi ancien que la famille et la race humaine: nulle
tribu, nulle horde, si sauvage qu'elle soit, ne conçoit qu'il soit
possible de livrer son hôte. Un secret est un hôte qui vient se cacher
dans le coeur de l'honnête homme comme dans son inviolable asile.
Quiconque le livre et le vend est hors la loi des nations.
Ce serait une bien grande honte pour les pauvres règnes qui ne
pourraient avoir un peu de durée qu'au prix de ces lois barbares, et
se tenir debout qu'avec de si noirs appuis. Mais voulût-on en faire
usage, on ne le pourrait pas. Il faudrait, pour que ce fût praticable,
que la civilisation eût marché d'un pied et non de l'autre. Or on est
venu partout à une sorte de délicatesse générale de sentiment qui fait
que telles actions publiques ne sont pas même proposables. On ne sait
comment, il se fait que telles choses, utiles il y a des siècles,
ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent même nommer
sérieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on les
ait abolies. Ce sont les véritables changements de moeurs qui forcent
à naître les véritables et durables lois. Qui nous dira où est le pays
si reculé qui oserait aujourd'hui donner à l'homme juge la dépouille
de l'homme jugé! Toutes les lois ne sont pas de main humaine... La loi
qui défend cet héritage sanglant n'a pas été écrite, elle est venue
s'asseoir parmi nous. A ses côtés s'est posée celle qui dit: _Tu ne
dénonceras pas!_ et le plus humble journalier n'oserait, de nos jours,
se placer à la table de son voisin s'il y avait manqué.
Pour moi, s'il fallait absolument aux hommes politiques quelques vieux
ustensiles des temps barbares, j'aimerais mieux leur voir dérouiller,
restaurer, et mettre en scène et en usage les chevalets et les outils
de la torture; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non
l'âme de la créature de Dieu. Ils feraient parler peut-être la chair
souffrante; mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins
vil que la froide vente d'une tête sur un comptoir, et il n'y a pas
encore eu de nom qui ait été inscrit plus bas que le nom de JUDAS.
Oui, mieux vaut le danger d'un prince que la démoralisation de l'espèce
entière. Mieux vaudrait la fin d'une dynastie et d'une forme de
gouvernement, mieux vaudrait même celle d'une nation, car tout cela se
remplace et peut renaître, que la mort de toute vertu parmi les hommes.
TABLE
Chapitre XIV. -- L'émeute 1
Chapitre XV. -- L'alcôve 33
Chapitre XVI. -- La confusion 63
Chapitre XVII. -- La toilette 80
Chapitre XVIII. -- Le secret 108
Chapitre XIX. -- La partie de chasse 122
Chapitre XX. -- La lecture 175
Chapitre XXI. -- Le confessionnal 216
Chapitre XXII. -- L'orage 238
Chapitre XXIII. -- L'absence 266
Chapitre XXIV. -- Le travail 283
Chapitre XXV. -- Les prisonniers 339
Chapitre XXVI. -- La fête 398
Notes et documents historiques 435
* * * * *
Évreux, imprimerie de CH. HÉRISSEY
Note de transcription détaillée:
Cette version électronique comporte les corrections suivantes:
p. 64, «Louis XII» corrigé en «Louis XIII»
(«le buste [...] du roi Louis XIII», qui est aussi
mentionné en page 120);
p. 70, «tenait» corrigé en «tentait»
(«et tentait de cacher la surprise»);
p. 159, «Ambijoux» corrigé en «Aubijoux»
(«N'est-ce pas, d'Aubijoux?»);
p. 272, second «de» manquant ajouté dans
«l'avis de la Reine-mère et de la cour»;
p. 281/282, «chevaux» corrigé en «cheveux»
(«Les diamants ne vont bien qu'aux cheveux noirs»);
p. 329, «dont» corrigé en «donc» («Le duc de Bragance donc»);
p. 332, «même» corrigé en «mêmes»
(«dans les ressources mêmes qu'il inventait.»);
p. 379, «même» corrigé en «mêmes»
(«ceux mêmes qui doivent affliger»);
p. 450, «aimée» corrigé en «animée»
(«une voix forte et animée»).
Les variations dans l'orthographe et l'accentuation des mots n'ont
pas été corrigées.
Dans la note en bas de la page 178 (ici note 7), «Teland's Life
of Milton» est vraisemblablement une erreur pour «Toland's Life of
Milton».
End of Project Gutenberg's Cinq-Mars, (Tome II of 2), by Alfred de Vigny