«Dans les nouvelles méthodes plus avancées, le sucre, en sortant de la

chaudière mobile, coule dans des sacs qui le filtrent; on l'élève

ensuite à l'aide d'une pompe dans un grand réservoir où l'on opère le

vide. Puis on le réchauffe, et on le met dans des boîtes rondes qu'on

nomme centrifuges, dont les côtés sont faits en toile métallique. On

imprime à ces boîtes un mouvement de rotation d'une vitesse

extraordinaire; les molasses sont exprimées ainsi à travers les parois

et laissent le sucre desséché et presque blanc. Il est alors tout prêt

à être mis dans les _hogsheads_ et chargé à bord des navires.

«Mais avec le procédé ordinaire, les molasses se séparent du sucre

dans le hogshead; pour faciliter l'écoulement, on y plante des tiges

qui communiquent avec des trous placés dans le fond, pour qu'il se

forme ainsi des canaux que les molasses puissent suivre. Les hogsheads

sont debout sur des poutres placées à un pied les unes des autres;

au-dessous est un noir abîme où les molasses tombent.

«Il y a bien des procédés intermédiaires entre le très-civilisé

réservoir à évaporation dans le vide et le simple refroidissement: le

sucre se fait très-rapidement quand les appareils sont bons. Un

planteur de Demerara m'a assuré qu'il avait coupé ses cannes le matin

et que son sucre était arrivé à George-Town dans l'après-midi.»

Barbados. -- La Trinidad

Laissons derrière nous la Guyane anglaise, à laquelle M. Trollope

promet un très-brillant avenir, et suivons-le dans ses voyages. Le

voici d'abord à Barbados, qui, ainsi que nous l'avons dit, fait partie

des petites Antilles:

«Barbados, dit-il, est une très-respectable petite île qui fait une

grande quantité de sucre. Elle n'est pas pittoresquement belle, comme

presque toutes les autres Antilles, et par conséquent présente peu

d'attrait au voyageur. Mais cette absence même de beauté scénique l'a

préservée du sort de ses voisines. Un pays qui est coupé en paysages,

qui se vante de ses montagnes, de ses bois, de ses cascades, qu'on

admire pour ses grâces sauvages, est rarement propice à l'agriculture.

Une portion de la surface dans de tels pays défie toujours les efforts

du cultivateur. De plus, une telle contrée sous les tropiques offre

toutes les séductions possibles au nègre indépendant. À la Jamaïque, à

la Dominique, à Sainte-Lucie, à Grenade, le nègre émancipé a pu

chercher un établissement et devenir heureux; à Barbados, il n'y avait

pas un pouce pour lui.

«Il a donc été obligé de continuer à travailler et à faire du sucre, à

travailler tout autant qu'il faisait étant esclave. Il en est résulté

que la main d'oeuvre a été abondante dans cette île, et dans cette île

seulement; et que, pendant la crise des Indes occidentales, elle a

tenu bon et continue à produire.»

L'île n'a que vingt milles de long sur douze environ de large, et la

population par hectare y est plus élevée que dans la Chine elle-même;

l'île compte cent cinquante mille habitants, plus que les immenses

plaines de la Guyane. Les nègres de Barbados sont très-intelligents,

en partie sans doute parce qu'ils sont constamment appliqués au

travail. Les _Bimo_, c'est le nom que se donnent les habitants blancs,

gagnent beaucoup d'argent, bien qu'ils emploient des procédés bien

plus grossiers que ceux de Demerara, de Cuba, de la Trinité, et même

de la Jamaïque. Ils ne conservent la fertilité de leurs champs qu'à

l'aide du guano; la terre est tellement épuisée que les cannes coupées

ne repoussent plus aussi aisément que dans les autres Antilles; dès la

deuxième année, le rendement diminue d'une manière très-sensible.

L'habitude de brûler la magasse ou canne écrasée et de ne rien rendre

au sol commence, sur ce point, à faire sentir ses effets. «Que

dirait-on, en Angleterre, de quelqu'un qui brûlerait sa paille? À cela

on dira que l'agriculteur anglais n'est pas dans la nécessité de

brûler sa paille; il n'a pas besoin de faire cuire son froment, ni ses

moutons ou ses boeufs, tandis que le fermier de Barbados est tenu à

faire cuire sa récolte; mais pourquoi le fait-il avec le résidu même

de ce que lui fournit sa terre? Il ne pourrait peut-être pas mettre de

charbon directement sous ses chaudières, mais il pourrait les chauffer

avec de la vapeur, ce qui reviendrait au même. Tout ceci s'applique

non-seulement à Barbados, mais à la Guyane, à la Jamaïque et aux

autres îles. Partout on brûle la magasse; mais nulle part l'engrais

n'est aussi nécessaire qu'à Barbados; on ne peut pas y mettre en

culture du sol vierge, quand on en a besoin, comme à la Guyane.»

«Trinidad est la plus méridionale des Antilles, et se trouve en face

du delta de l'Orénoque; elle étend deux pointes semblables à deux

cornes vers le continent, de façon à former une sorte de petite mer

intérieure comprise entre la terre ferme et l'île, qui se nomme le

golfe de Paria. C'est dans cette baie que sont situées les deux

villes, Port-d'Espagne et San Fernando. Les détroits par où on arrive

de l'Océan dans le golfe sont extrêmement pittoresques, surtout du

côté de Port-d'Espagne. Cette ville elle-même est grande, très-bien

située, avec des rues à angle droit, comme on le voit dans toutes les

villes neuves. Tout a été préparé pour une population beaucoup plus

grande que celle qui y réside actuellement, et on y voit à présent

beaucoup de vides et de lacunes. Mais le temps viendra, et cela

bientôt, où ce sera la meilleure ville des Indes occidentales

anglaises. Il y a aujourd'hui à Port-d'Espagne un esprit d'entreprise

commercial bien différent de la somnolence de la Jamaïque et de

l'apathie des petites villes.»

L'intérieur même de l'île est très-peu connu, et il n'y a qu'une

très-petite partie qui soit cultivée; tout récemment on a fait une

reconnaissance scientifique, et l'on prétend y avoir trouvé beaucoup

de charbon, mais les résultats de cette exploration n'ont pas encore

été publiés.

On sait que cette colonie a, elle aussi, appartenu jadis à la France;

elle en a conservé le langage, les manières et la religion. Il y a un

archevêque catholique dans l'île; le gouvernement anglais lui paye des

appointements, mais il ne les réserve pas à son propre usage et les

emploie à des oeuvres de charité.

La Nouvelle-Grenade. -- Sainte-Marthe. -- Carthagène. -- Le

chemin de fer de Panama.

Après avoir touché encore une fois à Saint-Thomas, s'y être promené

une fois de plus au milieu des Espagnols, des Danois, des nègres, des

Yankees, population mêlée, médiocrement morale et intéressante, que

l'amour de l'argent amène dans la station principale de la Compagnie

Royale anglaise, M. Trollope partit pour la Nouvelle-Grenade et

l'isthme de Panama. Ses observations sur ces régions, les moins

connues peut-être du continent américain, méritent d'être rapportées

fidèlement.

«La Nouvelle-Grenade est, comme on sait, la plus septentrionale des

républiques de l'Amérique du Sud; c'est la plus rapprochée de l'isthme

dont elle comprend une partie considérable, puisque le territoire du

golfe de Darien et le district de Panama sont compris dans les limites

de la Nouvelle-Grenade.

«Il n'y a pourtant pas longtemps que la Nouvelle-Grenade formait une

partie seulement de la république de la Colombie, dont Bolivar fut le

héros. Comme les habitants de l'Amérique centrale trouvèrent nécessaire

de diviser leurs États en plusieurs républiques, ainsi firent ceux de la

Colombie. Les héros et patriotes de Caracas et Quito ne voulurent pas

consentir à être gouvernés par Bogota; et d'un État on en fit trois: la

Nouvelle-Grenade, dont la capitale est Bogota; Venezuela, dont la

capitale est Caracas, à l'est de la Nouvelle-Grenade, et la république

de l'Équateur, située au sud, avec Guayaquil comme port principal sur le

Pacifique, et Quito, comme capitale. Le district de Colombie était un

des plus splendides apanages du trône d'Espagne à l'époque où ces

apanages étaient dans leur plus grand éclat. La ville et le port de

Carthagène, sur l'Atlantique, étaient admirablement fortifiés, comme

aussi Panama, sur le Pacifique. Les villes d'ordre inférieur étaient

populeuses, florissantes et pour la plupart assez civilisées.»

Voyons pourtant ce qu'elles sont aujourd'hui. Voici la description de

Sainte-Marthe, le premier port où descendit M. Trollope:

«Sainte-Marthe est un misérable village, bien qu'on l'appelle une

ville, où nous conservons, par une inconcevable cruauté, un consul

anglais et une poste. Il y a une cathédrale du vieux style espagnol,

avec l'autel placé, non dans le choeur, mais vers la porte

occidentale, et, m'a-t-on dit, un archevêque. Il semble qu'il n'y a

aucun commerce dans ce lieu, qui paraît tout à fait mort. Quelques

enfants noirs ou presque noirs courent dans les rues à l'état de

nudité.

[Illustration: Le Port d'Espagne à la Trinidad--Dessin de M. de

Bérard.]

«Tous mes prédécesseurs, ici, sont morts de la fièvre,» me dit le

consul d'un air de triomphe. Que «peut-on dire à un homme sur un sujet

si sensiblement mortel? Et ma femme a été prise de la fièvre treize

fois! Cieux! quelle existence!»

C'est près de Sainte-Marthe que mourut Bolivar. En véritable Anglais,

notre voyageur ne manqua pas d'aller visiter la petite et simple villa

où le 17 décembre 1830, le célèbre héros de l'indépendance rendit le

dernier soupir.

Carthagène, où il alla par mer en quittant Sainte-Marthe, est une plus

belle ville, mais elle est aussi en pleine décadence. «Elle n'est ni

si désolée ni si morte que Sainte-Marthe. Les boutiques y sont

ouvertes sur les rues, comme dans toutes les autres villes; on voit

quelques hommes et femmes à l'occasion sur la place, et il y a quelque

commerce de volailles, sinon d'autre chose.

Je rencontrai à Carthagène une famille du pays qui faisait un voyage,

de Bogota au Pérou. En regardant une carte, on devrait croire qu'un

voyage de Bogota à Buenaventura, sur le Pacifique, est facile et

court. La distance à vol d'oiseau (à vol de condor, devrait-on dire

plus exactement ici) ne serait que de deux cents milles environ. Et

pourtant cette famille, où l'on comptait une vieille femme, était

venue à Carthagène, après être restée vingt jours en route; il lui

restait à faire un long voyage de mer jusqu'à l'isthme et la traversée

jusqu'à Panama, et à faire encore un voyage de mer sur le Pacifique.

Le fait est qu'il n'y a aucun moyen de faire le voyage par terre, sauf

par quelques chemins d'une extrême difficulté. Bogota est à trois cent

soixante-dix milles de Carthagène, et on peut à peine faire le voyage

en moins de quatorze jours.»

[Illustration: La baie de Panama.--Dessin de M. de Bérard.]

De Carthagène, M. Trollope se rendit par mer à l'isthme et débarqua à

Aspinwall, d'où part le chemin de fer qui va à Panama. Aspinwall a

pris le nom d'un des négociants de New-York qui ont exécuté cette

ligne si importante malgré sa petite étendue. C'est une petite ville

misérable encore, malsaine, mal située, qui ne doit l'existence qu'au

chemin de fer et à l'immense trafic dont elle est devenue le centre en

peu d'années.

La construction du chemin de fer de Panama a été, malgré la petite

distance de cette ville à Panama, une entreprise des plus ardues: la

difficulté principale a été le défaut de main-d'oeuvre.

«La ligne a été percée à travers une forêt continue, et sur la plus

grande partie du trajet, le long de la rivière Chagres. Rien ne

pouvait être plus malsain que de tels travaux, et en conséquence les

hommes périssaient rapidement. Le taux élevé des salaires avait attiré

ici beaucoup d'Irlandais, mais beaucoup y trouvèrent leur tombeau. On

essaya des Chinois, mais ils étaient tout à fait incapables d'un tel

travail, et, quand ils se trouvaient trop malheureux, ils avaient la

mauvaise habitude de se pendre. Les ouvriers les plus utiles étaient

ceux qui venaient de Carthagène, mais on ne les obtenait qu'à

très-grand prix.

«La ligne entière traverse des forêts et des taillis où l'on peut

admirer l'épaisse végétation des tropiques, et elle présente par là

beaucoup d'intérêt. Mais il n'y a rien de remarquable dans les

paysages, pour ceux au moins qui ont déjà eu l'occasion de voir des

forêts des tropiques. La végétation est si rapide, que les bandes de

terrain adjacentes à la ligne, et qui ont environ vingt mètres de

largeur de chaque côté, doivent être défrichées tous les six mois;

abandonnées pendant un an, elles se couvriraient d'épais taillis de

douze pieds de hauteur. Tous les quatre milles environ, on rencontre

de grandes maisons en bois, maisons coquettes, bâties avec beaucoup de

goût, où demeure un surveillant avec un certain nombre d'ouvriers. Ces

hommes reçoivent leurs provisions et tout ce qui leur est nécessaire

de la compagnie; car il n'y a ici ni villages où des ouvriers pussent

vivre, ni boutiques où ils pussent faire leurs achats, ni main

d'oeuvre disponible à volonté.

«Panama est sans aucun doute devenue une ville importante pour les

Anglais et les Américains, et le nom en est aujourd'hui familier à nos

oreilles. C'est pourtant un lieu dont la gloire est déchue. C'était

jadis une grande ville espagnole, bien fortifiée, avec trente mille

habitants environ. Maintenant les fortifications ont à peu près

disparu, les églises tombent en ruines, comme les vieilles maisons, et

l'ancienne population espagnole s'est évanouie. Quoi qu'il en soit,

c'est encore la première ville d'un État, et le congrès y siége. Il y

a un gouverneur et des juges; mais sans les passagers de l'isthme, il

ne resterait bientôt plus rien de Panama.»

Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. -- Le Sérapiqui. --

Greytown.

À Panama, M. Trollope s'embarqua sur le vaisseau de guerre anglais

_Vixen_, qui le conduisit à Punta Arenas, sur la côte de Costa Rica;

de là, il fit un petit voyage par terre jusqu'à San José, la capitale

de cet État, avec le capitaine du _Vixen_.

«Nous partîmes le premier jour sur un chemin de fer, car il y a un

_tramway_ qui pénètre jusqu'à douze milles dans la forêt. Nous étions

traînés sur ce chemin de fer par une excellente mule. On nous avait

recommandé de passer la première nuit à un endroit nommé Esparza, où

il y a une décente auberge. Mais avant de quitter Punta Arenas, nous

apprîmes que don Juan Raphaël Mora, le président de la république,

venait par le même chemin, avec une nombreuse retenue, pour inaugurer

les premiers travaux du canal projeté par un Français, M. Belly. Il

devait sur sa route rencontrer son confrère, président de la

république voisine, le Nicaragua, à San Juan del Sur, et c'est à

quelque distance de là que devait commencer ce grand travail. Il se

proposait de passer la nuit avec sa troupe à Esparza. Nous nous

décidâmes en conséquence à pousser plus loin, et en effet nous y

trouvâmes don Juan.--Il y était arrivé quelques heures avant nous, et

sa suite remplissait le petit hôtel.»

Les jours suivants, les voyageurs s'élevèrent peu à peu au sommet du

plateau élevé où se trouve la capitale San José. C'est une ville à

l'aspect assez ordinaire, avec quelques monuments, une place, des

casernes, etc.: elle est située à quatre mille cinq cents pieds

au-dessus du niveau de la mer; aussi, bien que sous les tropiques, et

à dix degrés seulement de la ligne, elle jouit d'un bon climat, et la

chaleur n'y est jamais excessive.

«Aucun climat ne peut être plus favorable que celui de Costa Rica. La

canne à sucre y vient à maturité beaucoup plus vite qu'à Demerara ou à

Cuba. Le sol, sans engrais, y fournit deux récoltes par an. Le café y

vient très-bien: le sol est volcanique et d'une indescriptible

fertilité; et on a tous ces biens sans cette intensité de chaleur qui

dans toutes ces régions méridionales accompagne généralement la

fertilité tropicale, et y rend le travail mortel pour les blancs. Je

ne parle, bien entendu, que des parties centrales, qui sont à quelques

milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. Le long des côtes de

l'Atlantique comme du Pacifique, la chaleur est aussi grande et le

climat aussi malsain que dans la Nouvelle-Grenade et les Indes

occidentales. Il serait difficile de trouver une ville plus mal

partagée sous ce rapport que Punta Arenas. Mais, bien que le plateau

de San José et l'intérieur de la contrée en général soient si

favorablement situés, je ne puis pas dire que la nation soit prospère.

Ceux qui réussissent le mieux ici, comme commerçants et comme

agriculteurs, sont les Allemands. Presque tous ceux qui font des

affaires sur une échelle un peu grande sont des étrangers,

c'est-à-dire ne descendent pas des Espagnols. Il y a ici des Anglais,

des Américains, des Français; mais, je crois que les Allemands sont le

mieux mariés au pays. Les meilleures terres à café sont entre les

mains des étrangers, ainsi que les plantations de cannes et les

scieries pour la préparation des bois: leur tâche est difficile; la

main d'oeuvre est extrêmement rare et chère. Le peuple n'est pas

paresseux comme sont les nègres, il aime l'argent et l'épargne, mais

les habitants sont peu nombreux, ils possèdent tous de la terre, et

sont à l'aise. Aux environs de San José, une journée d'homme vaut cinq

francs, encore ne peut-on toujours l'obtenir à ce prix.

«Les habitants de Costa Rica sont naturellement d'origine espagnole,

mais ici, comme dans toutes les contrées voisines, le sang est

très-mêlé; le sang espagnol pur est, je pense, une rare exception.

Cela se voit mieux dans la physionomie que dans la couleur, et se

remarque surtout dans les cheveux. Il y a un mélange de trois races,

de l'Espagnol, de l'Indien aborigène et du nègre; mais les traces de

ce dernier sont relativement plus faibles. Les nègres, hommes ou

femmes, tout à fait noirs, d'origine ou de famille purement africaine,

sont très-rares.

«Aux environs de San José, il y a une montagne volcanique dont le nom

est Irazu. On m'informa qu'elle fumait encore, bien qu'évidemment elle

ne donnât point de lave. La contrée entière est remplie de pareilles

montagnes. Il y en a une, le Mont-Blanco, dont le sommet n'a jamais

été atteint; telle est du moins la rumeur dans Costa Rica;

très-distante, enveloppée d'autres montagnes, qu'on ne peut atteindre

qu'en traversant d'épaisses forêts vierges; elle lance encore, et cela

constamment, de la lave enflammée.

«On a fait différentes excursions pour monter sur ce Mont-Blanco, mais

jusqu'ici en vain. Il n'y a pas longtemps, l'ascension fut tentée par

un baron français, mais lui et son guide restèrent vingt jours dans

les forêts et s'en revinrent, faute de provisions.

«Vous devriez faire l'ascension du Mont-Blanco, me dit sir William

Ouseley (sir William Ouseley était en ce moment à San José, occupé à

négocier un traité avec le gouvernement de Costa Rica), vous êtes à

l'aise, n'ayant rien à faire. C'est juste ce qui vous convient.

«C'est ainsi que sir William Ouseley faisait la satire de mes

occupations habituelles; je résolus pourtant de me contenter de

l'Irazu.»

Nous ne suivrons pas notre voyageur sur le sommet de cette montagne

qui s'élève, dit-il, à onze mille cinq cents pieds au-dessus de la

mer: nous n'y apprendrions rien autre que le récit de ses

tribulations; les volcans ne sont décidément pas son fait, et sir

William Ouseley se trompait.

De San José, M. Trollope se rendit à San Juan, communément appelé

aujourd'hui Greytown; le voyage n'est pas très-facile: il faut

franchir le faîte de la chaîne qui sépare les eaux du Pacifique de

celles de l'Atlantique, passer la nuit dans de misérables _ranchos_, à

sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer; il y a une

route jusqu'à un endroit nommé Desenganos, où les eaux des deux océans

se divisent; mais sur le versant qui descend vers l'Atlantique, les

mulets ne descendent plus qu'avec une extrême difficulté, dans des

sentiers à peine praticables. Qui croirait que, faute d'une route,

tout le café qu'on récolte sur les plateaux élevés de l'intérieur ne

peut se rendre dans les ports de l'Atlantique, et va faire le tour du

cap Horn, avant d'être dirigé sur l'Europe. En descendant du pays

élevé, on arrive à la rivière Sérapiqui que les voyageurs descendent

en canot, ainsi que la rivière San Juan où le Sérapiqui se jette.

«Le Sérapiqui est une belle rivière, très-rapide, mais pas assez pour

être dangereuse. Il n'y a pas une maison, pas même une hutte sur ses

bords, et la forêt descend jusque dans l'eau. Dans les grands arbres

sont suspendus les singes bavards, qui agitent leurs vilaines têtes

devant notre bateau ou poussent des cris de colère en voyant leur

territoire envahi. Les perroquets volent au-dessus de nos têtes en

faisant leur musique particulière. À trois heures, nous arrivions dans

le San Juan. C'est la rivière par où le grand lac de Nicaragua se

déverse dans la mer, le chemin suivi par toutes les compagnies de

transit qui se sont établies d'un océan à l'autre dans le Nicaragua;

les flibustiers ont tant fait que tout transit est banni de ses eaux:

c'est aussi la ligne que M. Belly a choisie pour son canal. Elle a vu

de terribles scènes de meurtre et de cruauté. Aujourd'hui, la rivière

roule paisiblement, dans son lit large et peu profond, entre les

ranchos et les dépôts de quelques sauvages colons qui sont venus

chercher un asile sur ces bancs tristes, solitaires, et brûlés du

soleil.»

«Le lendemain matin, nous atteignîmes Greytown, en suivant la rivière

San Juan. Il y a un autre passage qui conduit à la mer par le

Colorado, une branche qui, sortie du San Juan, rejoint l'Océan par un

plus court chemin. On a songé à choisir cette ligne pour le canal

projeté, de préférence au San Juan. Je crois ces deux lignes également

impraticables. Le San Juan lui-même est si peu profond que nous

touchâmes souvent le fond, même avec notre léger canot.

«Et que dirai-je de Greytown? nous y avons un consul général, dont le

devoir est de tenir sous sa protection spéciale le roi de Mosquitie,

comme certaines personnes se plaisent à appeler cette côte, ou de la

côte des Mosquitos, comme on la nomme plus généralement. Bluefields, à

quelque distance sur la côte, est la résidence préférée de ce tyran

nègre; mais Greytown est la capitale de son territoire.

«De tous les endroits où j'ai jamais mis le pied, Greytown est, je

crois, le plus misérable. C'est une petite ville de deux mille

habitants, à peu près, placée à l'embouchure du San Juan, et de toutes

parts entourée d'eau et de forêts impraticables. Une promenade d'un

mille est impossible dans toute autre direction que la plage de la

mer; mais ceci n'a que peu d'importance, parce que la chaleur

continuelle fait qu'on ne songe point à prendre de l'exercice.

Quelques Américains vivent ici, adorant le tout-puissant dollar comme

font les Américains, et ouvrant des boutiques d'eau-de-vie et des

comptoirs; on y trouve aussi quelques Anglais et quelques Allemands.

En fait de femmes, je ne vis que quelques négresses, et une femme

blanche, ou plutôt rouge, dans une boutique de rhum. La population

indigène se compose d'Indiens-Mosquitos, quoiqu'il paraisse qu'on leur

permette à peine de vivre à Greytown. On les voit se promenant dans

leurs canots, vendant quelques oeufs et des poules, attrapant des

tortues, ou assez fréquemment en train de s'enivrer.»

De l'isthme américain, M. Trollope se rendit aux Bermudes, archipel

composé de trois cent soixante-cinq îlots, encadrés par un dangereux

récif sous-marin dans un espace de vingt milles de longueur et de

trois milles de largeur. La gravure que nous donnons à la page

suivante représente le principal mouillage de cette possession

britannique.

Aug. LAUGEL.

[Illustration: Vue des Bermudes.--Dessin de M. de Bérard.]

GRAVURES.

Le Tour du Monde; Indes Occidentales Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 3 段