Prodigue des pommes du prochain, l'inventeur du _bouton inamovible_ les
lançait à toute volée dans la gueule béante de Martin: l'une n'attendait
pas l'autre. Mais comme la main lui tremblait, et qu'il était dans une
violente agitation nerveuse, le fournisseur de Martin manquait souvent
le but, et Martin recevait les pommes tantôt sur l'oeil, tantôt sur le
nez. Au commencement, il se contentait de cligner l'oeil ou de froncer
le nez; mais, quand sa première faim fut assouvie, il se montra plus
difficile, et le jeu lui déplut.
Trouvant qu'on le servait mal, il prit la résolution de se servir
lui-même. Ce n'était pas déjà si mal raisonné pour un épais plantigrade.
D'ailleurs il pensait, comme les écoliers, que les fruits sont bien plus
savoureux quand on les croque sur l'arbre. «Allons, houp!» se dit-il
pour s'encourager à se lever. Là-dessus il se mit d'abord à quatre
pattes, renifla pour chasser une mouche importune, et se décida à se
dresser sur ses pattes de derrière. Azor, qui le regardait de loin, la
queue entre les jambes, trembla de tout son corps quand il vit Martin se
redresser lourdement et se diriger vers le tronc du pommier.
Il s'assit tristement et regarda la terre, honteux sans doute de sentir
si développé en lui l'instinct de la conservation.
L'inventeur du _bouton inamovible_, qui le regardait de près, de trop
près, hélas! sentit que ses rares cheveux se dressaient sur son crâne
pelé, et il comprit que sa fin était proche. Alors il maudit pour la
seconde fois l'audace téméraire qui l'avait lancé dans le vaste monde à
la poursuite du gibier à plume et du gibier à poil.
Que n'aurait-il pas donné pour être tranquillement assis sous sa
tonnelle ou au coin de son feu, les pieds dans ses pantoufles, lisant
le _Moniteur de Courbevoie_ ou le _Petit Journal_, ou bien faisant une
partie de loto ou de bésigue avec ses voisins de campagne? Il se fût
contenté à moins; il aurait consenti, à condition d'avoir la vie sauve,
à retourner au _Bouton-d'Or_ et à servir la pratique. Il se fût même
trouvé trop heureux de redevenir le simple apprenti qui couchait dans un
galetas et mangeait de la morue cinq fois par semaine.
[Illustration: Son nouvel ami faisait fausse route.]
Car, après tout, mieux vaut être un pauvre apprenti bien vivant et bien
portant, qu'un riche conseiller municipal mort et enterré. Que dis-je,
enterré? Englouti serait le mot propre, et englouti à la suite de huit
ou dix quarterons de pommes! Quelle sépulture pour un inventeur célèbre,
pour un conseiller municipal, pour un homme riche qui s'était fait
construire un tombeau de famille! Il recommanda son âme à Dieu; ensuite,
les larmes aux yeux, il donna une dernière pensée à sa chère Anastasie,
qui mourrait de chagrin en apprenant son funeste destin. S'il ne pensa
pas à ses enfants, c'est tout simplement parce qu'il n'avait pas
d'enfants.