L'inventeur du _bouton inamovible_ serait peut-être resté dans la même
pose jusqu'au jugement dernier, si l'ennemi n'eût «dessiné, comme on
dit, un mouvement offensif».
L'instinct de la conservation, si puissant chez tous les êtres vivants,
chez le roi de la création comme chez tous les autres, fit que
l'inventeur du _bouton inamovible_ dessina un mouvement de retraite à
reculons.
L'ours, ayant fait dix pas en avant, s'arrêta; le roi de la création
s'arrêta aussi, après avoir fait dix pas en arrière.
L'ours se remit en marche, le roi de la création s'éloigna, toujours à
reculons, et s'arrêta quand l'ennemi s'arrêta. En termes militaires,
cela s'appelle, je crois, «se retirer en bon ordre».
Mais n'abusons pas des termes. Si le roi de la création faisait face à
l'ennemi, c'est qu'il avait une peur Horrible que l'ennemi ne lui sautât
sur le dos dans le cas où il le perdrait de vue un seul instant; s'il
reculait à pas comptés au lieu de fuir à toutes jambes, c'est qu'il
craignait qu'un mouvement trop brusque ne fût considéré par l'ennemi
comme une invitation à le poursuivre. M. Colin-Tampon avait entendu dire
par sa nourrice que les loups ne se jettent sur les voyageurs que quand
les voyageurs font mine de se sauver. Il pensait que ce qui était vrai
pour les loups était peut-être vrai pour les ours aussi, et il agissait
en conséquence.
Un spectateur plus désintéressé dans la question et plus maître de
lui-même que ne l'était M. Colin-Tampon, aurait peut-être remarqué que
les regards de l'ours étaient fixés sur un objet placé derrière M.
Colin-Tampon, et non pas sur le conseiller municipal lui-même. Ses
haltes successives témoignaient, en réalité, que son âme d'ours était en
proie à l'hésitation.
Il souriait par moments, en voyant que le chasseur et le chien, au lieu
de lui barrer le passage et de l'empêcher d'atteindre l'objet de sa
convoitise, reculaient peu à peu et semblaient ainsi l'inviter à
s'approcher sans faire tant de cérémonies.
M. Colin-Tampon, lui, se figurait que Martin avait soif de sang humain,
tandis que Martin guignait tout le temps les pommes vermeilles d'un
pommier vers lequel M. Colin-Tampon battait en retraite sans le voir,
puisqu'il lui tournait le dos.
[Illustration: Martin se mit sur son séant.]
Quand le chasseur et le chien furent au pied de l'arbre, Martin
s'arrêta, se mit sur son séant, passa à plusieurs reprises sa patte
gauche sur son estomac, renifla avec violence et ouvrit une gueule
démesurée d'où sortit un rugissement de joie.
Quels crochets! messeigneurs, quels crochets!
M. Colin-Tampon pensa que sa dernière heure était venue; ses forces
l'abandonnèrent subitement et il tomba en arrière; il avait lâché son
arme inutile, et il avait fait voler ses lunettes dans l'espace, par la
violence du coup qu'il avait appliqué sur son chapeau, près de choir.
Azor, affolé, tomba à la renverse comme son maître.
X
De sa vie ni de ses jours, Martin n'avait vu un conseiller faire la
cabriole et montrer au ciel les semelles de ses bottes. Il faut croire
qu'il avait le sens du comique, car il se mit à rire ou du moins il
fit une grimace qui ressemblait à un sourire. Ses lèvres s'étaient
retroussées, il montrait toutes ses dents, et il clignait ses yeux
clairs d'un air de connaisseur.
Un seul point le tenait embarrassé: que signifiait, dans la pantomime
des hommes, cette remarquable culbute? Était-ce une manière à eux
de dire aux ours qu'ils étaient les bienvenus à croquer les pommes
vermeilles? Était-ce au contraire une défense formelle de faire un pas
de plus vers l'arbre qui portait de pareils trésors? Martin se gratta le
mollet gauche et resta, jusqu'à plus ample information, dans la position
qu'il occupait. Le poil de son front descendit sur ses yeux clignotants:
signe de perplexité, et sa langue pendit d'un demi-pied: signe de
convoitise.
L'inventeur du _bouton inamovible_ était demeuré quelques instants tout
étourdi de sa chute. Ses idées flottaient vaguement sous la voûte de son
crâne, et, comme il l'a dit depuis, «il ne savait plus où il en était».
Le pauvre Azor, le voyant inanimé, oublia la présence de l'ours et vint
caresser doucement son maître.
Sentant un museau froid qui frôlait sa joue et les poils d'une bête
velue qui lui caressaient l'oreille, l'inventeur du _bouton inamovible_
poussa un cri terrible et, d'un seul bond, se trouva sur ses deux
jambes.
L'ours, épouvanté, demeura tout interdit, et même il poussa un
grognement de terreur, que M. Colin-Tampon prit pour un cri de rage.
Avec une agilité surprenante, le chasseur grimpa dans le pommier. Azor,
qui ne savait pas grimper dans les pommiers, chercha son salut dans la
fuite et se mit à arpenter les guérets, aussi ahuri et aussi rapide dans
sa course que si on lui avait attaché une casserole à la queue.
L'ours le regarda fuir avec dédain et se dirigea du côté du pommier.
Quelques pommes pourries étaient tombées dans l'herbe; il ne fit point
le dégoûté, et les dévora pour se mettre en appétit. Quand il ne resta
plus une seule pomme à terre, il s'assit tranquillement, et, levant la
tête vers l'inventeur du _bouton inamovible_, ouvrit la gueule toute
grande. L'inventeur du _bouton inamovible_ comprit cette muette requête,
et, sans se demander à qui appartenait le pommier, il fit pleuvoir les
pommes dans la gueule de Martin.
[Illustration: Il fit pleuvoir les pommes dans la gueule de Martin.]
Les pommes pleuvaient donc, dru comme grêle, et Martin les engloutissait
avec une facilité qui donnait la chair de poule au conseiller municipal.
Alors il se dit: «Quand il les aura toutes mangée» (car, au train dont
il y va, elles y passeront toutes), faudra-t-il donc que je suive le
même chemin?» Cette effroyable pensée lui faisait courir des frissons
dans le dos, et ses cheveux se dressaient d'horreur.