M. Colin-Tampon, le coeur plein d'orgueil et de joie, n'eut pas plus tôt
fait claquer la grille derrière lui, qu'il éprouva le besoin de sauter,
de danser, ou tout au moins de crier, pour se prouver à lui-même combien
il était heureux et fier de s'en aller à travers champs, loin des hommes
et de la civilisation, courir les aventures sous le clair soleil et le
ciel bleu.
Pendant deux cents mètres néanmoins, il dut mettre un frein aux
sentiments tumultueux qui bouillonnaient dans son sein. Car, pour gagner
la pleine campagne, il lui fallait suivre entre deux murs une ruelle qui
rappelait la civilisation par ses côtés les moins flatteurs. Les murs
étaient tapissés d'affiches de théâtre et d'annonces de marchands; çà et
la, parmi des tessons de bouteilles cassées, se dressaient des herbes
malades et malsaines, s'épanouissaient des touffes d'orties menaçantes;
de vieux souliers se décomposaient lentement, couverts d'une mousse
verdâtre. Azor filait devant, impatient de quitter ces lieux peu
champêtres. Son maître le suivait d'un pas accéléré, attendant la fin de
la ruelle pour donner un libre cours à son enthousiasme. En attendant,
il frappait le sol en cadence, serrait son fusil contre sa poitrine et
se disait que l'homme, l'homme armé du fusil, était bien réellement le
roi de la création. Il se sentait de taille à affronter les animaux les
plus terribles et à leur faire mordre la poussière.
Au bout de la ruelle commençait un sentier qui serpentait à travers
champs. À gauche, un champ de betteraves s'étalait dans toute sa
platitude et sa monotonie; à droite s'élevait un maigre bosquet
d'acacias rachitiques. M. Colin-Tampon dirigea ses pas vers le bosquet.
«Salut à la nature!» s'écria l'inventeur du _bouton inamovible_;
et, pour saluer la nature, il ôta son chapeau. Les papillons et les
libellules voltigeaient autour de lui, contemplant d'un oeil surpris ce
mortel étrange dont les rares cheveux se dressaient d'enthousiasme. Deux
petits oiseaux se communiquaient leurs remarques; une chenille velue
s'était laissée choir sur son bras, fascinée par l'éclat de ses
lunettes. Un limaçon philosophe se demandait pourquoi les hommes
adressaient de si pompeux saluts à la nature, car il avait déjà entendu
un épicier pousser la même exclamation; et par parenthèse, cela n'avait
rien de bien étonnant, puisque l'épicier et le conseiller municipal
avaient emprunté cette phrase toute faite au feuilleton du même journal,
auquel ils étaient abonnés tous les deux.
[Illustration: Salut à la nature!]
Au bruit des souliers ferrés, les grenouilles rentraient dans leurs
marécages. Azor, affolé, prenait des poses de lévrier héraldique, tandis
que dans le lointain deux lapins, rassurés par la tournure de notre
héros, continuaient, sans se déranger, une conversation commencée.