III

M. Colin-Tampon, le coeur plein d'orgueil et de joie, n'eut pas plus tôt

fait claquer la grille derrière lui, qu'il éprouva le besoin de sauter,

de danser, ou tout au moins de crier, pour se prouver à lui-même combien

il était heureux et fier de s'en aller à travers champs, loin des hommes

et de la civilisation, courir les aventures sous le clair soleil et le

ciel bleu.

Pendant deux cents mètres néanmoins, il dut mettre un frein aux

sentiments tumultueux qui bouillonnaient dans son sein. Car, pour gagner

la pleine campagne, il lui fallait suivre entre deux murs une ruelle qui

rappelait la civilisation par ses côtés les moins flatteurs. Les murs

étaient tapissés d'affiches de théâtre et d'annonces de marchands; çà et

la, parmi des tessons de bouteilles cassées, se dressaient des herbes

malades et malsaines, s'épanouissaient des touffes d'orties menaçantes;

de vieux souliers se décomposaient lentement, couverts d'une mousse

verdâtre. Azor filait devant, impatient de quitter ces lieux peu

champêtres. Son maître le suivait d'un pas accéléré, attendant la fin de

la ruelle pour donner un libre cours à son enthousiasme. En attendant,

il frappait le sol en cadence, serrait son fusil contre sa poitrine et

se disait que l'homme, l'homme armé du fusil, était bien réellement le

roi de la création. Il se sentait de taille à affronter les animaux les

plus terribles et à leur faire mordre la poussière.

Au bout de la ruelle commençait un sentier qui serpentait à travers

champs. À gauche, un champ de betteraves s'étalait dans toute sa

platitude et sa monotonie; à droite s'élevait un maigre bosquet

d'acacias rachitiques. M. Colin-Tampon dirigea ses pas vers le bosquet.

«Salut à la nature!» s'écria l'inventeur du _bouton inamovible_;

et, pour saluer la nature, il ôta son chapeau. Les papillons et les

libellules voltigeaient autour de lui, contemplant d'un oeil surpris ce

mortel étrange dont les rares cheveux se dressaient d'enthousiasme. Deux

petits oiseaux se communiquaient leurs remarques; une chenille velue

s'était laissée choir sur son bras, fascinée par l'éclat de ses

lunettes. Un limaçon philosophe se demandait pourquoi les hommes

adressaient de si pompeux saluts à la nature, car il avait déjà entendu

un épicier pousser la même exclamation; et par parenthèse, cela n'avait

rien de bien étonnant, puisque l'épicier et le conseiller municipal

avaient emprunté cette phrase toute faite au feuilleton du même journal,

auquel ils étaient abonnés tous les deux.

[Illustration: Salut à la nature!]

Au bruit des souliers ferrés, les grenouilles rentraient dans leurs

marécages. Azor, affolé, prenait des poses de lévrier héraldique, tandis

que dans le lointain deux lapins, rassurés par la tournure de notre

héros, continuaient, sans se déranger, une conversation commencée.

Les aventures de M. Colin-Tampon · 第 2 / 17 题