II

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[Illustration]

GIRARDIN

LES AVENTURES DE COLIN-TAMPON

HACHETTE ET Cie

[Illustration: Le chasseur s'arrête, épaule, vise et fait feu (page 19)]

LES AVENTURES

DE

M. COLIN-TAMPON

PAR

J. GIRARDIN

ILLUSTRÉ DE 17 DESSINS

DE R. TINANT

QUATRIÈME ÉDITION

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

70, BOULEVARD SAINT GERMAIN, 70

1896

LES AVENTURES

DE

M. COLIN-TAMPON

I

M. Colin-Tampon avait cinquante ans; il était propriétaire d'une jolie

villa sur le territoire de Courbevoie, et, par-dessus le marché,

conseiller municipal.

Il va sans dire que M. Colin-Tampon avait été jeune dans son temps. Si

nous le prenons à l'âge de seize ans, nous remarquons qu'il s'appelait

alors Colin tout court, qu'il étudiait pendant le jour les mystères de

la mercerie, rue Saint-Denis, à l'enseigne du _Bouton-d'Or_, sous les

auspices de M. Tampon, patron peu endurant; la nuit, il dormait à poings

fermés dans une soupente située au sixième étage de la maison même où

habitait son patron. Comme il n'était point ambitieux, ses rêves,

quand par hasard il rêvait, ne lui montraient point la jolie villa de

Courbevoie ni les honneurs municipaux; oh, mon Dieu, non! Il rêvait

qu'il y avait deux dimanches par semaine au lieu d'un, ou bien que la

morue n'apparaissait qu'une fois par semaine, au lieu de cinq, sur la

table du patron.

N'allez pas conclure de là que le jeune Ernest Colin fut un paresseux

ou un gourmand. Son patron le faisait travailler avec une sévérité si

implacable, que le soir «les jambes lui rentraient dans le corps». Il

était donc bien excusable de soupirer après le jour du repos. Quant à la

morue, mon intention n'est point d'en dire du mal. C'est un mets exquis

pour ceux qui l'aiment, et encore à condition qu'ils n'en abusent pas.

Ernest en abusait, et il en abusait bien malgré lui, car il avait une

horreur instinctive pour ce mets, cher à M. Tampon.

Arrivé à l'âge de vingt-cinq ans, Ernest descendit de la soupente pour

épouser la fille de son patron, lequel s'en alla planter ses choux

à Charenton, tout en conservant un intérêt dans les affaires du

_Bouton-d'Or_.

Un peintre en bâtiments dressa son échelle le long de la devanture

et, devant le mot _Tampon_, peignit le mot _Colin_, ce qui fit

_Colin-Tampon_. Mais comme l'image du _Bouton-d'Or_, qui planait

au-dessus du mot Tampon, ne se trouvait plus au milieu de l'inscription,

le peintre, pour rétablir la symétrie, ajouta, à droite de Tampon, _et

Cie_, ce qui fit _Colin-Tampon et Cie_. Comme cette addition ne pouvait

faire de tort à personne, personne ne réclama.

Vers la quarantaine, M. Colin-Tampon eut un violent accès de goutte.

Dans ses méditations solitaires, qui toujours roulaient sur la mercerie,

il lui vint une inspiration de génie, et il inventa le _bouton

inamovible_ qui fit sa fortune.

[Illustration: Il apparut en grand équipage aux yeux éblouis de sa

femme.]

Devenu riche, il se retira à Courbevoie et fut bientôt élu conseiller

municipal. Cependant la goutte le tracassait et l'embonpoint commençait

à l'envahir.

Il consulta ses amis, qui lui enseignèrent des remèdes de bonnes femmes,

et ne s'en trouva pas soulagé. Sur le conseil de son médecin, il prit un

port d'armes, acheta un harnachement de chasseur et un chien. Puis, un

jour, il apparut en grand équipage aux yeux éblouis de sa femme et de sa

servante, fier comme Artaban et beau comme Apollon Pythien.

II

D'un pas martial, il descendit les marches du perron en faisant sonner

les clous de ses souliers. Déjà, à grandes enjambées, il se dirigeait

vers la grille du jardin, lorsque Mme Colin-Tampon éprouva le besoin

d'ajouter quelques conseils aux nombreuses recommandations qu'elle lui

avait déjà prodiguées.

«Ernest!» s'écria-t-elle.

Ernest fit volte-face, et, voyant que sa femme accourait vers lui, il

voulut galamment lui épargner les deux tiers du chemin. Il ne courait

pas il volait, et les trois petites plumes qui ornaient son chapeau

étaient rejetées en arrière par la rapidité de sa course.

En le voyant si jeune et si leste, Mme Colin-Tampon sourit. Ernest

arriva comme elle descendait la dernière marche du perron; son mouvement

fut si vif, que le tendre baiser destiné à la joue de Mme Colin-Tampon

retentit sur le bout de son nez.

«Ernest, dit-elle, tu seras prudent.

--Je te l'ai promis.

--Un malheur est sitôt arrivé.

--Je ne suis plus un enfant.

--Non; mais tu es si jeune et si pétulant pour un homme de ton âge!»

Ce fut au tour de M. Colin-Tampon de sourire; i1 cambra les reins,

tendit les jarrets et se disposait à partir lorsque Mme Colin-Tampon lui

dit:

«Je ne te souhaite pas bonne chance, parce que l'on dit que cela porte

malheur; mais je suis bien sûre que tu ne reviendras pas le carnier

vide.

--On ne peut pas savoir, répondit le chasseur avec une feinte modestie.

--Je suis si sûre de la justesse de ton coup d'oeil, que Jeannette

n'achètera pas de rôti pour le dîner; je compte sur toi. Vous entendez,

Jeannette?

--Oui, madame, j'entends,» répondit Jeannette avec un sérieux parfait.

Son maître était si beau dans son costume de chasse qu'il ne pouvait

manquer de faire de nombreuses victimes.

Azor, en son âme de chien, se disait: «A qui en ont-ils? Est-ce que nous

ne partirons pas aujourd'hui?»

[Illustration: Le baiser retentit sur le bout de son nez.]

Un tout petit oiseau, perché sur une branche à quelques pas de là,

chantait à plein gosier; si près de Paris, les petits oiseaux eux-mêmes

deviennent sceptiques et moqueurs comme des gamins de Paris. Celui-là

savait que l'habit ne fait pas le chasseur, et l'apparence martiale de

M. Colin-Tampon l'égayait au lieu de lui inspirer de l'effroi. Si M.

Colin-Tampon eût été plus au courant des usages, des moeurs et des

superstitions de l'antiquité, il aurait tiré un fâcheux présage du chant

moqueur de ce petit oiseau.

Mais M. Colin-Tampon n'était point au courant des usages, des moeurs

et des superstitions de l'antiquité. Il y avait à cela d'excellentes

raisons M. Colin-Tampon n'avait point fait d'études classiques. Le peu

qu'il savait, il l'avait appris dans le _Moniteur de la Mercerie_, qui

se soucie, comme d'une guigne, de l'antiquité et de ses superstitions.

Les aventures de M. Colin-Tampon · 第 1 / 17 题