XXVIII

Je sais trop combien doit paraître absurde, monstrueux et blasphématoire

de supposer un antagonisme au sein même de la Trinité; mais il n'est pas

possible de _pressentir_ autrement l'inexprimable destinée des Juifs, et

quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains ressemblent

à des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le

désert.

Il s'agit bien vraiment d'une rivalité pouvant être conçue par des

hommes!

Tous les viols imaginables de ce qu'on est convenu d'appeler la Raison

peuvent être acceptés d'un _Dieu qui souffre_, et quand on songe à ce

qu'il faut croire pour être seulement un misérable chien de chrétien, ce

n'est pas un très-grand effort de conjecturer de surcroît «une sorte

d'impuissance divine _provisoirement_ concertée entre la Miséricorde et

la Justice en vue de quelque ineffable récupération de Substance

dilapidée par l'Amour».[33]

[33] _Le Désespéré_, page 51, édition Soirat.

Puisqu'on nous enseigne, dès le commencement de la vie, que nous fûmes

créés à la ressemblance de Dieu, est-il donc si difficile de présumer

bonnement, comme autrefois, qu'il doit y avoir, dans l'Essence

impénétrable, quelque chose de correspondant à nous, _sans péché_, et

que le synoptique désolant des troubles humains n'est qu'un reflet

ténébreux des inexprimables conflagrations de la Lumière?

S'il existe au monde un fait notoire vérifié par l'expérience la plus

rectiligne, c'est l'impossibilité d'assortir et d'atteler efficacement

l'Amour avec la Sagesse. Les deux incompatibles chevaux de ton char

funèbre s'entre-dévorent depuis toujours, ô identique Humanité!... Que

celui qui peut comprendre, comprenne; mais assurément, c'est là que se

cache le Secret de Dieu.

Et voici maintenant que, du fond des hypogées de la mémoire, me

revient un apologue sublime d'Ernest Hello sur la Gloire et la

Justice,--réduplicatives appellations de ces deux antagonistes éternels.

Cette _parabole_ étonnante, qui ne fut peut-être jamais écrite et que

l'auteur, vraisemblablement, n'eût pas osé publier, je la livre de bon

coeur, telle à peu près qu'il me la conta lui-même, quelques années

avant de mourir.

Le Juge vient à son heure que nul ne connaît. A son approche, les morts

ressuscitent, les montagnes tremblent, les océans se dessèchent, les

fleuves s'envolent, les métaux entrent en fusion, les plantes et les

animaux disparaissent; les étoiles accourues du fond des cieux montent

les unes sur les autres pour assister à la Séparation des bons d'avec

les méchants. L'épouvante humaine est au-delà de ce qui peut être pensé.

«--J'ai eu faim et vous ne M'avez pas donné à manger; J'ai eu soif et

vous ne M'avez pas donné à boire; J'étais étranger et vous ne M'avez pas

accueilli; J'étais nu et vous ne M'avez pas vêtu; J'étais malade et

captif et vous ne M'avez pas visité...»[34]

[34] _Matth._, XXV, 31-46.

C'est tout le Jugement,--effroyablement infaillible, effroyablement sans

appel.

Enfin, un homme se présente, un être horrible, noir de blasphème et

d'iniquités.

C'est le seul qui n'ait pas eu peur.

C'est celui-là et non pas un autre qui fut maudit des malédictions du

ciel, maudit des malédictions de la terre, maudit des malédictions de

l'abîme d'en bas. C'est pour lui que la malédiction descendit jusqu'au

centre du globe pour y allumer la colère qui devait dormir jusqu'au Jour

des grandes Assises.

C'est lui qui fut maudit par les cris du Pauvre, plus terribles que les

rugissements des volcans, et les corbeaux des torrents ont affirmé aux

cailloux roulés dans le lit des fleuves qu'il était vraiment maudit par

tous les souffles qui passaient sur les champs en fleurs.

Il fut maudit par l'écume blanche des vagues exaltées dans la tempête,

par la sérénité du ciel bleu, par la Douceur et la Splendeur, et maudit

enfin par la fumée qui sort des chaumières à l'heure du repas des

très-humbles gens.

Et comme tout cela n'était rien encore, il fut maudit dans son infâme

coeur, maudit par CELUI qui a besoin, _éternellement_ besoin, et que

jamais il ne secourut.

Il se nomme peut-être Judas, mais les Séraphins qui sont les plus grands

des Anges ne pourraient pas prononcer son _nom_.

Il a l'air de marcher dans une colonne de bronze.

Rien ne le sauverait. Ni les supplications de Marie, ni les bras en

croix de tous les Martyrs ni les ailes éployées des Chérubins ou des

Trônes... Il est donc damné, et de quelle damnation!

--_J'en appelle!_ dit-il.

Il en appelle!... A ce mot inouï les astres s'éteignent, les monts

descendent sous les mers, la Face même du Juge s'obscurcit. Les univers

sont éclairés par la seule Croix de Feu.

--A qui donc en appelles-tu de Mon Jugement? demande à ce réprouvé Notre

Seigneur Jésus-Christ.

C'est alors que, dans le silence infini, le Maudit profère cette

réponse:

--_J'en appelle_ de ta JUSTICE à ta GLOIRE!

Le Salut par les Juifs · 第 44 / 51 题