Oserai-je dire maintenant, fût-ce avec des timidités de colombe ou des
prudences de serpent, au risque de passer pour un misérable fomentateur
de sophismes hétérodoxes, le conflit adorablement énigmatique de Jésus
et de l'Esprit-Saint?
J'ai parlé de Caïn et d'Abel, de l'Enfant prodigue et de son frère,
comme j'aurais parlé du mauvais Larron et du bon Voleur qui les évoquent
si étrangement.
J'aurais pu tout aussi bien rappeler l'histoire d'Isaac et d'Ismaël, de
Jacob et d'Ésaü, de Moïse et du Pharaon, de Saül et de David et
cinquante autres moins populaires, où la Compétition mystique des Aînés
et du Puîné, décisivement et _sacramentellement_ promulguée sur le
Golgotha, fut notifiée, tout le long des âges, dans le mode prophétique.
Les frères anathèmes ou persécuteurs représentent toujours le Peuple de
Dieu _contre_ le Verbe de Dieu. C'est une règle invariable et sans
exception que l'Éternité ne changerait pas.
Or, le Peuple de Dieu, c'est le lamentable peuple des Juifs
particulièrement dévolus au Souffle du Sabaoth qui les fit tant de fois
résonner comme les harpes des bois séculaires.
Israël est donc investi, par privilège, de la représentation et d'on ne
sait quelle très-occulte protection de ce Paraclet errant dont il fut
l'habitacle et le receleur.
Pour qui n'est pas destitué de la faculté de contemplation, les séparer
semble impossible, et plus l'extase est profonde, plus étroitement
soudés l'un à l'autre ils apparaissent. Cela finit par ressembler, dans
la perspective des gouffres, à une sorte d'identité.
Mais voici quelque chose de singulier. La Croix représente aussi
l'Esprit-Saint. Elle est l'Esprit-Saint lui-même!
«Un jour la Terre apprendra, pour en agoniser d'épouvante, que ce Signe
était mon Amour, c'est-à-dire l'ESPRIT-SAINT caché sous un
travestissement inimaginable!...»[31]
[31] _Le Désespéré_, page 367. Édition Soirat.
La Croix est un signe essentiellement Septénaire.
En conséquence, les Juifs, si prodigieusement harmoniques à
l'Esprit-Saint dont on entend perpétuellement la voix _juive_ dans le
contre-bas de nos liturgies, parce que cet Esprit a soufflé sur eux
comme l'ouragan,--les Juifs donnent précisément la Croix au Verbe de
Dieu pour que l'écrasant Amour soit sur Lui dans sa forme symbolique la
plus parfaite et la plus dure.
A cette Croix, dont s'affligent les Sept Jours, ils clouent fortement le
même Verbe de Dieu qui est le pauvre Jésus, comme les barbares paysans
clouent l'oiseau de la Sagesse à la porte de leur maison.
Ils le clouent de façon puissante pour qu'Il ne descende pas sans leur
permission.
Sept coups de marteau pour la Main droite, Sept pour la Main gauche et
Sept encore pour l'effroyable pointe échardée qui transperce les deux
Pieds du Bon Pasteur;--afin que soit obtenu le nombre significatif de
_vingt et un_ qui fut celui des années de ce dérisoire Sédécias, au Nom
magnifique,[32] lequel «ne rougissait pas devant la face de Jérémie»,
quand il monta sur le trône souillé de Jérusalem, dont le triste peuple
allait être fait captif.
[32] _Sédécias_ veut dire le _Juste du Seigneur_.--II _Paralipomènes_,
XXXVI, 11 et 12.
Ce n'est pas tout, la Croix est ignoble et elle fait le Verbe de Dieu
ignoble comme elle.
La Croix est folle et le Verbe de Dieu, par la volonté du peuple
hostile, devient l'Époux de sa démence.
La Croix est infirme, elle est immobile, capable seulement de torturer,
et la toute-puissante PAROLE incarnée du «Dieu des Dieux», couchée dans
ses bras, devient infirme avec elle, incapable de mouvement et bourreau
de ses plus chers qui devront être «configurés» à son supplice...
Ah! s'ils pouvaient être séparés un jour! Mais les Juifs seuls ont le
pouvoir d'abroger la loi de tourments qu'ils édictèrent, _sans savoir ce
qu'ils faisaient_, par une étonnante impulsion d'En Bas.
La gloire de cette Parole qu'ils ont méconnue et l'avènement de l'Amour
tant annoncé par leurs prophètes ne peuvent arriver ensemble que le jour
où Jésus aura cessé d'être en Croix, et cela dépend exclusivement de la
Volonté inconnue qui suscita leur malice.
Mais il était un million de fois nécessaire de les clouer auparavant
l'un à l'autre avec cruauté, pour qu'ainsi fussent miraculeusement
avérées, dans le futur, les _impossibles_ accordailles des deux
Testaments...
Quelques éclairs plus rapides que la lumière, voilà tout ce qu'il est
permis d'espérer. La Révélation est un firmament très-pâle offusqué par
des montagnes de nues ténébreuses d'où sort quelquefois, pour s'y
replonger aussitôt, l'extrémité du bras de la foudre.
Quant au Soleil, il n'a pu se remettre encore de son émotion du Vendredi
Saint, et nous savons que les «iotas ou les points» ne pardonnent pas,
qu'ils sont aussi implacables et ne se laissent pas mieux pénétrer que
les apologues ou les oraisons les plus grandiloques de cette Écriture
scellée Trois et Quatre fois, dont tant de chrétiens ont imaginé de si
confortables explications.