XXIV

La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un

objet d'horreur et l'occasion d'une crainte mystérieuse.

Sans doute, on était le troupeau soumis de la douce et puissante Église,

infaillible et indéfectible, au sein de laquelle on était assuré de ne

pas périr; mais on savait bien aussi que le Seigneur n'avait pas tout

dit, que sa révélation parabolique ou similitudinaire n'était pénétrable

qu'à une faible profondeur...

On sentait _là_ quelque chose qui n'était pas expliqué; que l'Église

elle-même ne connaissait pas tout à fait et qui pouvait être infiniment

redoutable.

Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications?

Si on avait la force ou l'audace de s'aventurer jusqu'au bord du

gouffre, de se pencher sur l'effrayant entonnoir des arcanes indévoilés,

c'était à mourir par le vertige de songer seulement qu'Israël, si «fort

contre Dieu» et qui méprisait tant les leçons du Christ, était,

néanmoins, _l'unique_, peut-être, ayant eu véritablement le droit et la

confondante prérogative d'exhaler--à partir du cinquième millénaire de

la Catastrophe primordiale--la cinquième revendication du _Pater

noster_: «Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs»?

Quelles dettes? Quels débiteurs?

Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier,--le Pauvre qui

est Fils de Dieu,--ne faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un sens

plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus

aurait, par sa mort, laissé _protester_ les Écritures?...

Et cette mort elle-même, qui fut leur ouvrage, ne serait-elle pas alors,

et par conséquent, la canaillerie profonde et parfaite, la scélératesse

_en abîme_ que la précision liturgique a désignée sous le nom

très-particulier de «perfidie juive»?

Ne s'agissait-il pas, en effet,--pour ne pas sortir des comparaisons

abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l'abjecte

humanité,--de faire _des frais_ au Consolateur pour le contraindre à

_satisfaire_, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux

dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur

le bois d'opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s'estimassent

désintéressés?

Car le Salut n'est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et

quand on dit qu'il a coûté le sang d'un Dieu incarné dans de la chair

juive, cela veut dire qu'il a _tout_ coûté depuis les temps et depuis

les éternités.

Qu'on se souvienne de ce Père qui attend toujours, lui aussi, et qui

attend bien mieux que personne, puisqu'il est seul à savoir la Fin.

L'histoire de l'Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son

éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu'elle en est

devenue banale et que nul n'y comprend plus rien.

Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé

dans le récit de saint Luc, lequel partage la SUBSTANCE entre ses deux

fils, est Jéhovah lui-même, s'il est permis de le nommer par son Nom

terrible; que le fils aîné demeuré sage, et qui «est toujours avec lui»,

symbolise, à n'en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle; enfin

que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une «région lointaine où

il dévora sa substance avec des prostituées», jusqu'au point d'être

réduit à garder les porcs et à «désirer d'emplir son ventre des siliques

mangées par ces animaux», signifie, très-assurément, l'Amour Créateur

dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en

vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après

avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue!

Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras «qu'on tue, qu'on mange et

dont on se régale», pour fêter la résipiscence du libertin, est encore

ce même Christ Jésus dont l'immolation chez les «mercenaires» est

inséparable toujours de l'idée d'affranchissement et de pardon.

Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières

tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et

cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans

l'Évangile qu'un édifiant traité de morale,--et vous entendrez de jolies

clameurs!

Le Salut par les Juifs · 第 40 / 51 题