La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un
objet d'horreur et l'occasion d'une crainte mystérieuse.
Sans doute, on était le troupeau soumis de la douce et puissante Église,
infaillible et indéfectible, au sein de laquelle on était assuré de ne
pas périr; mais on savait bien aussi que le Seigneur n'avait pas tout
dit, que sa révélation parabolique ou similitudinaire n'était pénétrable
qu'à une faible profondeur...
On sentait _là_ quelque chose qui n'était pas expliqué; que l'Église
elle-même ne connaissait pas tout à fait et qui pouvait être infiniment
redoutable.
Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications?
Si on avait la force ou l'audace de s'aventurer jusqu'au bord du
gouffre, de se pencher sur l'effrayant entonnoir des arcanes indévoilés,
c'était à mourir par le vertige de songer seulement qu'Israël, si «fort
contre Dieu» et qui méprisait tant les leçons du Christ, était,
néanmoins, _l'unique_, peut-être, ayant eu véritablement le droit et la
confondante prérogative d'exhaler--à partir du cinquième millénaire de
la Catastrophe primordiale--la cinquième revendication du _Pater
noster_: «Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs»?
Quelles dettes? Quels débiteurs?
Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier,--le Pauvre qui
est Fils de Dieu,--ne faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un sens
plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus
aurait, par sa mort, laissé _protester_ les Écritures?...
Et cette mort elle-même, qui fut leur ouvrage, ne serait-elle pas alors,
et par conséquent, la canaillerie profonde et parfaite, la scélératesse
_en abîme_ que la précision liturgique a désignée sous le nom
très-particulier de «perfidie juive»?
Ne s'agissait-il pas, en effet,--pour ne pas sortir des comparaisons
abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l'abjecte
humanité,--de faire _des frais_ au Consolateur pour le contraindre à
_satisfaire_, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux
dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur
le bois d'opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s'estimassent
désintéressés?
Car le Salut n'est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et
quand on dit qu'il a coûté le sang d'un Dieu incarné dans de la chair
juive, cela veut dire qu'il a _tout_ coûté depuis les temps et depuis
les éternités.
Qu'on se souvienne de ce Père qui attend toujours, lui aussi, et qui
attend bien mieux que personne, puisqu'il est seul à savoir la Fin.
L'histoire de l'Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son
éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu'elle en est
devenue banale et que nul n'y comprend plus rien.
Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé
dans le récit de saint Luc, lequel partage la SUBSTANCE entre ses deux
fils, est Jéhovah lui-même, s'il est permis de le nommer par son Nom
terrible; que le fils aîné demeuré sage, et qui «est toujours avec lui»,
symbolise, à n'en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle; enfin
que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une «région lointaine où
il dévora sa substance avec des prostituées», jusqu'au point d'être
réduit à garder les porcs et à «désirer d'emplir son ventre des siliques
mangées par ces animaux», signifie, très-assurément, l'Amour Créateur
dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en
vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après
avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue!
Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras «qu'on tue, qu'on mange et
dont on se régale», pour fêter la résipiscence du libertin, est encore
ce même Christ Jésus dont l'immolation chez les «mercenaires» est
inséparable toujours de l'idée d'affranchissement et de pardon.
Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières
tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et
cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans
l'Évangile qu'un édifiant traité de morale,--et vous entendrez de jolies
clameurs!