«Prions pour les perfides Juifs, pour que le Seigneur Notre Dieu enlève
le voile de leurs coeurs et qu'ils reconnaissent, eux aussi, Notre
Seigneur Jésus-Christ. Sempiternel Dieu Tout-Puissant, qui ne rejetez de
votre miséricorde pas même la perfidie Juive, exaucez les prières que
nous déférons à vous, à cause de l'aveuglement de ce peuple, pour
qu'ayant connu la lumière de votre vérité qui est le Christ, il soit
arraché de ses ténèbres.»
Telles étaient et telles seront jusqu'à la FIN les prières de l'Église
pour l'étonnante postérité d'Abraham. Prières absolument solennelles qui
ne sont récitées publiquement que le seul jour du Vendredi Saint.
En ce moment-là, sans doute, les coeurs d'autrefois s'arrêtaient de
battre et le silence des colères était prodigieux, dans l'espoir
universel d'entendre venir des lieux souterrains le préliminaire soupir
de la conversion du Peuple obstiné.
On sentait, confusément que ces hommes de crasse et d'ignominie étaient,
quand même, les geôliers de la Rédemption, que Jésus était leur captif,
que l'Église était leur captive, que leur consentement était nécessaire
à la diffusion des allégresses et que c'était pour cela qu'un miracle
persistant gardait leur progéniture.
En accomplissement de la plus impénétrable des lois, ils étaient
puissamment ancrés dans leur volonté mauvaise d'assoupir la Force de
Dieu et d'ajourner implacablement sa Gloire, pour qu'en effet l'une et
l'autre parussent oisives en présence des désespoirs de
l'humanité,--jusqu'à l'heure admirablement occulte où la Propitiation
douloureuse du Verbe fait Chair serait consommée _dans tous ses
membres_.
Et cette heure furtive, Jésus lui-même avait déclaré ne la
point connaître, affirmant que «nul, excepté le Père, ne la
connaissait!...»[26]
[26] _Marc_, XIII, 32.
Mais où le mystère devenait intolérable complètement, c'était à l'idée
que ce moment unique, désiré faméliquement, depuis tous les âges, par
l'universalité des créatures, dépendait encore et toujours de ces mêmes
Juifs, créanciers inexorables de l'Esprit-Saint, qui mettaient
_opposition_ sur le Sang du Christ.
Les siècles avaient coulé comme de l'eau et les générations vivantes
s'étaient empilées sur les générations mortes. On avait beau produire
des titres ou des cédules paraphés de ce précieux Sang et contresignés
du sang de tous les Martyrs; on ne rencontrait jamais que l'odieux
visage de ces usuriers du Consolateur et la magnificence de Dieu restait
close.
C'est en ce sens que les Juifs, si durement opprimés par les adorateurs
de la Croix, faisaient couler en revanche tant de pleurs chrétiens
derrière eux, et de si terribles pleurs qu'on aurait pu croire vraiment
que la Mer rouge s'était élancée à leur poursuite... et c'est pourquoi
l'Église avait le courage de prier pour eux d'un coeur déchiré.