Je les nomme les Trois Vieillards, parce que je ne sais aucune autre
manière de les désigner. Ils sont peut-être cinquante en cette ville
privilégiée qui ne semble pas en être plus fière. Mais je n'en avais que
trois devant les yeux et c'était assez pour que les dragons les plus
insolites m'apparussent.
Tout ce qui portait une empreinte quelconque de modernité s'évanouit
aussitôt pour moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient en
fourmillant comme des moucherons d'abattoir s'interrompirent d'exister.
Ils n'en avaient plus le droit, n'étant absolument rien auprès de
ceux-ci.
Leur ignominie, que j'avais estimée complète, irréprochable et
savoureuse autant que peut l'être un élixir de malédiction, n'avait plus
la moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse en comparaison de
cet indévoilable cauchemar d'opprobre.
L'aspect de ces trois fantômes dégageait une si nonpareille qualité
d'horreur que le blasphème seul pourrait être admis à l'interpréter
symboliquement.
Qu'on se représente, s'il est possible, les Trois Patriarches sacrés:
Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms, obnubilés d'un impénétrable
mystère, forment le Delta, le Triangle équilatéral où sommeille, dans
les rideaux de la foudre, l'inaccessible Tétragramme!
Qu'on se les figure,--j'ose à peine l'écrire,--ces trois personnages
beaucoup plus qu'humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le
Verbe de Dieu lui-même sont sortis; qu'on veuille bien les supposer, une
minute, _vivants encore_, ayant, par un très-unique miracle, survécu à
la plus centenaire progéniture des immolateurs de leur grand Enfant
crucifié; ayant pris sur eux,--Dieu sait en vue de quels irrévélables
rémérés!--la destitution parfaite, l'ordure sans nom, la turpitude
infinie, l'intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de
toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes,--et l'étonnement
éternel des Séraphins ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la
boue des siècles...!