écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple
les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France.
Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et
Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
Combien peu le possèdent.»]
[Note 92: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:
Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.
C'est M. Anatole France:
L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
En habits de marquis, en robes de comtesses.
Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet,
au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
statuaire grecque.]
[Note 93: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
attitude d'esprit si générale.]
[Note 94: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
trouver à ces vers d'Andromaque:
Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?
Qui te l'a dit?
vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
l'assassiner? «Et Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous
l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de l'assassiner?»). Zigzags
de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle
ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que
j'ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours
que de l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi
l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus célèbres vers
de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque
audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives
de douceur. «Je t'aimais inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et
quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la
simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages
dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs:
Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_...
Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_.
Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
complexe individualité.]
[Note 95: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
en Dieu mon Sauveur, etc.»--Zacharie son père fut rempli du Saint
Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
d'Israël de ce qu'il a racheté, etc.». «Il la reçut dans ses bras,
bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
s'en aller en paix...»]
[Note 96: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
et notamment de saint Paul, p. 257 et suiv.; les Apôtres, p. 99 et 100,
Marc-Aurèle, p. 502-503, etc.]