Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur

plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui

que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime

à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont

nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme

Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations

à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les

citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme

d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans

_Caïn_. Hérédote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né

par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui

est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere

genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut

attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift

obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse

(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de

sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de

l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.

Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem

est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont

célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans

l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non

esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum

vita est plena dolore» (_Hippolyte_, (189), et Homère l'avait déjà

dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,

quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:

«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles

dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The

happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron

enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous

dépeint «l'existence sous les plus noires couleurs dont le

«_Criticon_, etc.[87]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner

trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette

petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la

Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui

suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,

de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs

citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:

«Compiler n'est pas mon fait.»

Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une

chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une

amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,

lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est

de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des

autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui

ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes

ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,

gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont

stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de

sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que

nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent

autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une

véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser

dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les

paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres

de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore

toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la

lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec

les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée

avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne

les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,

aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de

nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur

d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié

expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas

de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans

la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous

n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément

assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement

que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure

amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour

les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne

porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.

Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de

l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,

réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage

même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent

par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas

elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,

ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique

d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports

de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont

étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de

la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent

dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de

chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand

plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer

d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un

Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser

qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans

l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance

spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans

qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de

gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la

dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur

ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de

l'art véritable cette obligation, à laquelle il croit devoir

s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire

entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née

d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous

ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand

il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de

tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»

et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et

nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine

d'aller à Chartres visiter la cathédrale[88].

Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme, nous le suivons volontiers

dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique

que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours

qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la

tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,

nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin

et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est

devenu[89]. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses

mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de

journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il

veut, nous nous amusons quand' il rentre trempé jusqu'aux os, mourant

de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec

une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération

morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases

dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les

mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son

essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir

et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,

parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont

peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par

là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est

pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de

défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur

un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de

court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,

ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.

Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous

l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la

lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la

plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,

la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La

puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne

pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre

vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits

qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.

Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de

l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la

science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,

une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse

consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de

franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[90].

Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence

des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui

parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient

guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il

parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,

de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins

livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de' modernité et de vie

semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,

commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[91]. On

pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette

interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre

classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics

intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les

maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés

des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait

s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.

Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[92]. Le public

va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que

ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée

contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent

accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure

tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit

mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et

leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de

soi, à voyager, quand on lit.

Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,

attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages

anciens[93]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les

ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les

créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que

leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est

comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se

promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du

XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente

lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que

couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une

époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui

n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en

a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à

errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon.

Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui

gardent le souvenir d'usages, ou de façons de sentir qui n'existent

plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne

ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir

encore la couleur.

Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon

ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans

lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté

qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut

comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient

les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la

pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce

au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a

été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer

d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en

France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée

disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont

les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies

par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces

tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à

l'audace[94] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les

plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en

belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues

prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre

de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous

éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,

elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que

dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le

passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,

les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles

qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit

cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la

Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos

yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à

des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans

l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un

hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois

séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux

points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de

cantiques dont il est parsemé[95], j'ai entendu le silence du fidèle,

qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets

suivants[96] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens

de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,

s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus

d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que

la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle

haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis

près de deux mille ans. La divine comédie, les pièces de Shakespeare,

donnent aussi l'impression de contempler, inséré dans l'heure

actuelle, un peu de passé; cette impression si exaltante qui fait

ressembler certaines «journées de lecture» à des journées de

flânerie à Venise, sur la Piazetta par exemple, quand on a devant soi,

dans leur couleur à demi-irréelle de choses situées à quelques pas

et à bien des siècles, les deux colonnes de granit gris et rose qui

portent sur leurs chapiteaux, l'une le lion de saint Marc, l'autre saint

Théodore foulant le crocodile; ces deux belles et sveltes étrangères

sont venues jadis d'Orient sur la mer qui se brise à leurs pieds; sans

comprendre les propos échangés autour d'elles, elles continuent à

attarder leurs jours du XIIe siècle dans la foule d'aujourd'hui, sur

cette place publique où brille encore distraitement, tout près, leur

sourire lointain.

[Note 77: On trouvera ici la plupart des pages écrites pour une

traduction de _Sésame et les Lys_ et réimprimées ici grâce à la

généreuse autorisation de M. Alfred Vallette. Elles étaient dédiées

à la princesse Alexandre de Caraman-Chimay en témoignage d'un

admiratif attachement que vingt années n'ont pas affaibli.]

[Note 78: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de

ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose

d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il

retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé

sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est

resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.

Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort

avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundi_ de Sainte-Beuve

et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de

Mme d'Albany): «Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était

une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait

perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde

mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si

visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]

[Note 79: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres

qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum

historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure

est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête

parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé

le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui

a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'envers de

l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,

au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien

convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et

puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie

et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la

bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un

plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant

d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est

pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté

à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle

reconnaissance--que mon étude sur _la Bible d'Amiens_ a été pour lui

le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais

écrites.]

[Note 80: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux

premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its

Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des

Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,

dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire

précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et

les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre

Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre

d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de

«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre

éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.]

[Note 81: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.]

[Note 82: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous

cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il

appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement

«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,

«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même

ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,

pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes

ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai

dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine

Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas

que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de

retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré

que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en

une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je

pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase

du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de

la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus

délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier

tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans

parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.]

[Note 83: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:

«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes

un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien

davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant

prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:

Je perds mon temps s'il faut les croire,

Eux seuls du siècle sont l'honneur

et assure qu'il travaille beaucoup.

Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son

temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot

dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus

que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination

du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi

remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son

caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à

profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques

projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.

Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux

qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,

etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une

seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se

libérer.»]

[Note 84: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce

couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.

Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon

Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve:» Il (Sainte-Beuve) s'avisa

un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la

petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien

loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir

à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même

après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant

qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec

peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains

cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez

la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon

Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux

détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne

sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien

telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant

à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre

les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu

à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre

venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que

dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en

Hollande.]

[Note 85: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société

de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la

vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la

société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve

souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction

vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa

famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)

dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché

intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement

ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y

insister autrement ici.]

[Note 86: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la

Revue de Paris._]

[Note 87: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme

Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).]

[Note 88: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir

la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]

[Note 89: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de

Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le

grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je

pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les

communications de François II et de la reine de Naples. (Voir Pierre de

la Gorce, _Histoire du second Empire._)]

[Note 90: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne

s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes

usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France

sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de

perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en

font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.]

Pastiches et mélanges · 第 17 / 18 段