Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme (p. 291)
condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce
monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est
impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a
plus de limite, que désirer? quelle concupiscence peut naître[333]?
tel est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut
être réel, que ce réel est le peuple romain[334]; qu'enfin le peuple
romain a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.
[Note 333: «Notandum quod justitiæ maxime
contrariatur cupiditas... Ubi non est quod possit
optari, impossibile est ibi cupiditatem esse...
Sed monarchia non habet quod possit optare. Sua
namque juridictio terminatur Oceano solum,» p.
17.--Il prouve ensuite que la charité, la liberté
universelle, sont à la condition de cette
monarchie.--«O genus humanum, quantis procellis et
jacturis quantisque naufragiis agitari te necesse
est, dum bellua multorum capitum factum in diversa
conaris, intellectu ægrotas utroque similiter et
affectu... cum per tubam sancti spiritus tibi
effletur: Ecce quam bonum et quam jucundum habitare
fratres in unum!» Dante, De monarchia, p. 27.]
[Note 334: Il le prouve: 1° par l'origine de
Romulus, descendant tout à la fois d'Europe et
d'Atlas (l'Afrique); 2° par les miracles que Dieu a
faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les
oies du Capitole, etc.; 3° par la bonté que Rome a
montrée au monde, en voulant bien le conquérir,
etc.]
Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne; c'est
désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout
pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église
et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans bornes;
deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le roi seul, est du (p. 292)
moins le plus grand roi du monde; le plus révéré encore, depuis saint
Louis. Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé que sa mère:
«Avant qu'il n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en garde le
royaume de France[335].»
[Note 335: «Antequam essent clerici, rex
Franciæ habebat custodiam regni sui, et poterat
statuta facere.»]
La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'église; mais il
y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre
Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme
pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les
Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En
représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre Charles de
Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son côté, Philippe
mit la main sur les régates de Laon, de Poitiers et de Reims. Il
accueillait les ennemis de Boniface, les Colonna, ces rudes Gibelins,
ces chefs de brigands romains contre les papes.
L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un siècle
se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante dépouille
du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III. L'hommage de
Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était vivement
réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulut s'arranger.
Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la permission
du saint-siége. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus, menaça
Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont ses (p. 293)
officiers dépouillaient l'église de Maguelone.
Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé dans ce
dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers.
Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut
justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa promesse
d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le comte de
Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas impunément à
Philippe le Bel.
Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par
l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé
tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des anciens
vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes distingués, de
toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il rêvait la
fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de Foix, ou du
comte de Comminges, qui descendait des Raimond de Toulouse, tant
regrettés de leurs anciens sujets[336].
[Note 336: Quod antiquitus erat Comes et
Vicecomes Tholosæ et quia ipse erat de genere
Vicecomitis, qui dictus Vicecomes dominabatur in
certa parte civitatis Tholosæ.» Dupuy. Diff., p. 640.
«Quia omnes meliores homines de Tholosa sunt de
parentela nostra, et facient quidquid nos
voluerimus.» Ibid., p. 643.
«Audivit dictum Episcopum Appam Comiti Fuxi
dicentem: Faciatis Pacem mecum, et vos habebitis
civitatem Appam, et eritis rex, quia antiquitus
solebat ibi esse Regnum adeo nobile sicut Regnum
Franciæ, et postea ego faciam quod vos eritis Comes
Tholosæ, quia in civitate Tholosæ, et in terra
habeo multos amicos, valde nobiles et valde
potentes...» Ibid., 645, V. encore le Ier témoin,
p. 633, et le XIVe témoin, p. 640.
«Ipse episcopus semper dilexerat comitem Convenarum
et totum genus suum, et specialiter quia erat ex
parte una de recta linea comitis Tholosani, et quod
gentes totius terræ diligebant dictum comitem ex
causa prædicta.» Ibid., XVIIe témoin, p. 642.]
Ces grands seigneurs de Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour (p. 294)
du pays, ni la hauteur du courage, qu'une telle entreprise eût demandés.
Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si
hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt qu'un homme[337].»
Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut les confidences de
Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque de Toulouse[338].
[Note 337: «Iste non est homo, sed diabolus,»
témoignage du comte lui-même.]
[Note 338: Cet évêque de Toulouse était détesté
dans son diocèse comme Français, comme étranger à
la langue du pays.]
On sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du
comte de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami.
Il avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais
plutôt du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de
Foix les démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât
avec les comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le
pays sous son influence.
On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de
France, disait-il, est un faux-monnayeur. Son argent n'est que de
l'ordure... Ce Philippe _le Bel_ n'est ni un homme, ni même une bête;
c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se (p. 295)
donnèrent pour roi le _duc_ grand et bel oiseau, il est vrai, mais le
plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de l'épervier,
et le roi ne répondit rien (_nisi quod flevit_). Voilà votre roi de
France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais il ne sait que
regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme mort et détruit, à
cause de la malice de cette cour... Mais saint Louis m'a dit plus
d'une fois que la royauté de France périrait en celui qui est le
dixième roi, à partir d'Hugues Capet.»
Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en
Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le
temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris,
avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture.
Cependant le roi envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé
les priviléges de l'Église, mais pour demander la dégradation de l'évêque,
avant de le mettre à mort. La lettre du roi respire une étrange soif
de sang: «Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remède,
d'exercer le dû de son office, de telle sorte que cet homme de mort
(dictus vir mortis), dont la vie souille même le lieu qu'il habite, il
le prive de tout ordre, le dépouille de tout privilége clérical, et
que le seigneur roi puisse, de ce traître à Dieu et aux hommes, de cet
homme enfoncé dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de
correction, que le roi en puisse par voie de justice faire à Dieu un
excellent sacrifice. Il est si pervers, que tous les éléments (p. 296)
doivent lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute
créature[339].»
[Note 339: Imitation pédantesque d'un passage
du discours de Cicéron _Pro Roscio Amerino_, sur le
supplice du parricide.]
Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilége qu'avaient
les rois de France de ne pouvoir être excommuniés, et convoqua le
clergé de France à Rome pour le 1er novembre de l'année suivante.
Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: Écoute, mon fils,
les conseils d'un père tendre. Le pape commençait par ces paroles
irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a
constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire,
disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa
doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une
récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.
Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape.
La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il le
remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or et
l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient
point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
de son Jubilé, quand ce petit avocat borgne[340] vint lui parler si
librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon
pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par (p. 297)
un aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du
roi réel.» Le gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne
put se contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional
sur les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils
sortirent ainsi de Rome enragés dans leur haine d'avocats contre les
prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le
prévenaient.
[Note 340: «Belial ille, Petrus Flote,
semivivens corpore, menteque totaliter excæcatus.»
Bulle de Boniface aux prélats de France.]
Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où
la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre
eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses
prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à
la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une
grossièreté populacière. Cette réponse, bien entendu, n'était pas
destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément
cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
est le moyen de l'être en effet.
«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi
des Francs, crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le spirituel;
que la collation des bénéfices et des prébendes ne t'appartient point;
que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est pour en réserver
les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré quelqu'un, nous
déclarons cette collation invalide, et nous la révoquons si elle (p. 298)
a été exécutée, déclarant hérétiques tous ceux qui pensent autrement.
Donné au Latran, aux nones de décembre, l'an 7 de notre pontificat.»
C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.
«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface qui se
donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta très-grande fatuité
sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la
collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le
droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites
et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous
maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»
Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le
royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple
des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une
foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de
trompe par toute la ville[341]. Encore deux cents ans, un moine
allemand fera de son autorité privée ce que Pierre Flotte et (p. 299)
Nogaret font maintenant au nom du roi de France.
[Note 341: Dupuy, Preuves du Diff., p.
59.--«Fuerunt litteræ ejus (papæ) in regno Franciæ
coram pluribus concrematæ, et sine honore remissi
nuntii.» Chron. Rothomagense, ann. 1302; et
Appendix annalium H. Steronis Althahensis.--Le ms.
cité par Dupuy (Preuv. du Diff., 59), et que lui
seul a vu, n'est donc pas, comme le dit M. de
Sismondi, la seule autorité pour ce fait. (V.
Sism., IX, 88.)]
Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
avait convoqué les prélats à Rome pour le 1er novembre; le roi
convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et
de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les
avait rassemblés; mais les États du Midi et du Nord, les États des
trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États
généraux de Philippe le Bel sont l'ère nationale de la France, son
acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de
Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers États[342]. De même que le
Saint-Siége, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était
appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siége appelle maintenant le
peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes,
sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter
les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première
apparition du peuple.
[Note 342: Ont-ils été les premiers? M. de
Stadier signale des assemblées partielles en 1294,
et une assemblée générale à Paris en 1295. Philippe
le Bel avait déjà plus d'une fois demandé des
subsides à des assemblées de députés des trois
ordres, soit sous la forme d'États provinciaux,
soit sous la forme d'États généraux.]
Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et
hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle _Ausculta, fili_:
«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il
demanda si les Français pouvaient sans lâcheté se soumettre à ce que
leur royaume, toujours libre et indépendant, fût ainsi placé (p. 300)
dans le vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance
morale et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre
féodale, réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le
bouillant comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré
la bulle _Ausculta_, prit la parole, et dit que, s'il convenait au roi
d'endurer ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne
les souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté
et de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit
signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les
soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où
les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs,
après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de charité,
d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir,» déclarent que,
quant aux dommages «celuy qui en présent siet ou siége du gouvernement
de l'Église,» dit être faits par le roi, ils ne veulent, «ne eux, ne
les universités, ne li peuple du royaume, avoir ne correction ne
amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le Roi.» Ils accusent
«Cil qui à présent siet ou siége du gouvernement de l'Église» de tirer
beaucoup d'argent de la conférence et collation des archevêques,
évêques et autres bénéficiers. «Si que li mêmes peuples, qui leur est
soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne poent donner leur
bénéfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et bien lettrez de
leurs diocèses, _de qui antecessours les églises sont fondées._» (p. 301)
Les seigneurs signèrent certainement de grand coeur ce dernier mot où
l'habile rédacteur insinuait que les bénéfices, fondés pour la plupart
par leurs ancêtres, devaient être donnés à leurs cadets, ou à leurs
créatures, ainsi que cela se fait en Angleterre, surtout depuis la
Réforme. C'était attacher à la défaite du pape le retour des biens
immenses dont les seigneurs s'étaient dépouillés pour l'Église dans
les âges de faveur religieuse[343].
[Note 343: La lettre ajoutait au nom des
nobles: Et se ainsi estoit que nous, ou aucuns de
nous le vousissions souffrir, ne les souferroit mie
lidicts nostre sire li roys, ne li commun peuples
dudit royaume: et à grand douleur, et à grand
meschief, nous vous faisons à sçavoir par la teneur
de ces lettres, que ce ne sont choses qui plaisent
à Dieu, ne doivent plaire à nul homme de bonne
voulenté, ne oncques mes telles choses ne
descendirent en cuer d'homme, ne ores ne furent, ne
attenduës advenir, fors avecques Antechrist...
Pourquoi nous vous prions et requerons tant
affectueusement comme nous pouvons... que li
malices qui est esmeus, soit arrière mis et
anientis, et que de ces excès qu'il a accoustumé à
faire, il soit chastiez en telle manière, que li
estat de la Chrestienté soit et demeure en son bon
point et en son bon estat, et de ces choses nous
faites à sçavoir par le porteur de ses lettres
vostre volenté et vostre entention: car pour ce
nous l'envoyons espéciaument à vous, et bien
voulons que vous soyez certain que ne pour vie, ne
pour mort, nous ne départirons, ne veons à
départir de ce procez, et feust ores, ainsi que li
Roys nostre Sire le voulust bien... Et pource que
trop longue chose, et chargeans seroit, se chacun
de nous metteroit seel en ces présentes lettres,
faites de nostre commun assentement, nos Loys fils
le roi de France, cuens de Évreux; Robert cuens
d'Artois; Robert Dux de Bourgoigne; Jean Dux de
Bretaine; Ferry Dux de Lorraine; Jean cuens de
Hainaut et de Hollande; Henry cuens de Luxembourg;
Guis cuens de S. Pol; Jean cuens de Dreux; Huges
cuens de la Marche; Robert cuens de Bouloigne; Loys
cuens de Nivers et de Retel; Jean cuens d'Eu;
Bernard cuens de Comminges; Jean cuens d'Aubmarle;
Jean cuens de Fores; Valeran cuens de Périgors;
Jean cuens de Joigny; J. cuens d'Auxerre; Aymars de
Poitiers, cuens de Valentinois; Estennes cuens de
Sancerre; Renault cuens de Montbeliart; Enjorrant
sire de Coucy; Godefroy de Breban; Raoul de
Clermont connestable de France; Jean sire de
Chastiauvilain; Jourdain sire de Lille; Jean de
Chalon sire Darlay; Guillaume de Chaveigny sire de
Chastiau Raoul; Richars sire de Beaujeu, et Amaurry
vicuens de Narbonne, avons mis à la requeste, et en
nom de nous, et pour tous les autres, nos seaus en
ces présentes lettres. Donné à Paris, le 10e jour
d'avril, l'an de grâce 1302.»]
La lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si nous (p. 302)
en jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été conservée,
soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait craint que le
dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du langage hardi
qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.
La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce.
D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo
carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son indépendance
quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour l'adoucir;
ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux pieds de la
béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et des barons
qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume. Ils sont
tenus au roi par leur serment de fidélité, à la conservation de sa
personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du royaume,
_d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés, comtés,
baronnies et autres fiefs_. Enfin, dans cette nécessité extrême, ils
ont recours à la providence de sa sainteté, «avec des paroles (p. 303)
pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, implorant sa clémence
paternelle, etc.»
Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le
grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner,
pas même de quoi rendre, aux nobles _dont les ancêtres ont fondé les
églises_[344].»
[Note 344: «... Prout quidam nostrum qui
ducatus, comitatus, baronias, feoda et alia membra
dicti Regni tenemus... adessemus eidem debitis
consiliis et auxiliis opportunis... Cognoscentes
quod excrescunt angustiæ cum jam abhorreant laïci
et prorsus effugiant consortia clericorum,» Dupuy,
Preuves, p. 70.--La lettre est datée de mars,
c'est-à-dire probablement antidatée: «Datum
Parisiis die Martis prædîcta. Le susdit jour de
mars.» Et ils n'ont indiqué auparavant aucun jour.
Mais ils ne voulaient point dater de l'assemblée du
roi, ne s'étant pas rendus à celle du pape.
«Et prælati dum non habent quid pro meritis
tribuant, imo retribuant nobilibus, quorum
progeniteres ecclesias fundaverunt, et aliis
litteratis personis, non inveniunt servitores.»
Dup., Preuves, p. 69.]
Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient
assemblés le 10 avril. Mais le 21 mars, le massacre des Vêpres
siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient
été égorgés dans cette ville.
La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire
chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà,
toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle
bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape.
Pierre Flotte, si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre le (p. 304)
roi de vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il
monta à cheval avec les hommes d'armes.
Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement
punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour.
Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à
Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui
persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille
était morte.
Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession
des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa
conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les
Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
roi. Ils vinrent bien vêtus[345], gros et gras, chargés de lourdes
chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau
seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit,
je n'aperçois que des reines.»
[Note 345: «Tricolori vestitu... Primates
inter se dissidentes duos habebant colores,
multitudo addidit tertium.» Meyer.]
Le royal gouverneur Châtillon s'attacha à les guérir de cet orgueil,
de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impôt d'un quart sur le (p. 305)
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de
Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[346], dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est soulèvement[347]!_
[Note 346: «Hodie quoque pro symbolo urbis.
Virgo sepimento ligneo clausa, cujus in sinu Leo
cum Flandriæ lababo cubat...» Sanderus, Gandav.
Rer., l. I, p. 51.]
[Note 347: C'était l'inscription de la cloche:
Roelandt, Roelandt, als ick kleppe, dan ist brandt,
Als ick luve, dan ist storn in Vlaenderlandt.
(Sanderus, t. II, p. 115.)]
Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler
bas, à s'assembler à la tombée du jour[348]. Il n'y avait pas vingt
ans qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.
[Note 348: «Convenire, conferre, colloqui inter
se sub crepusculum noctis multitudo.» Meyer.]
D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand seigneur,
habitué aux droits de corvée et de pourvoirie, trouva la réclamation
insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les délivra et tua
quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se déclarèrent pour
les gens du roi. L'affaire fut portée au Parlement. Voilà le Parlement
de Paris qui juge la Flandre, comme tout à l'heure il jugeait le (p. 306)
roi d'Angleterre.
Le Parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le
doyen des bouchers, et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre le Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de carrefour[349].
Il entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer
tous les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils
rentrèrent de nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les
Français de _courir la ville_; chaque bourgeois s'était chargé de
dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars
1302, tous les gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un
boucher frappe le premier, les Français sont partout attaqués,
massacrés. Les femmes étaient les plus furieuses à les jeter par les
fenêtres; ou bien on les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le
massacre dura trois jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents
à pieds y périrent.
[Note 349: «Primus ausus est Gallorum obsistere
tyrannidi Petrus cognomento Rex, homo plebeius,
unoculus, ætate sexagenarius, opificio textor
pannorum, brevi vir statura nec facie admodum
liberali, animo tamen magno et feroci, consilio
bonus, manu promptus, flandrica quidem lingua
comprimis facundus, gallico ignarus.» Meyer, p. 91.
«Cumque ad campanam civitatis, non auderent
accedere, pelves suas pulsantes... omnem
multitudinem concitarunt.» Ibid., p. 90.]
Après cela, il fallait vaincre. Les gens de Bruges marchèrent (p. 307)
d'abord sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait à
eux. Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[350],
peut-être aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'Écluse,
Newport, Berghes, Furnes, et Gravelines, qui les suivirent de gré ou
de force. Ils avaient mis à la tête de leurs milices un fils du comte
de Flandre, et un de ses petits-fils, qui était clerc, et qui se
défroqua pour se battre avec eux.
[Note 350: «Primores civitatis, quique dignate
aliqua aut opibus valebant. Liliatorum sequebantur
partes, formidantes Regis potentiam, suisque
timentes facultatibus.» Ibid., p. 91.]
Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne,
auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre
son _guttentag_ ou pieu ferré. Leur devise était belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[351]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les (p. 308)
encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre.
On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les
truies flamandes[352].
[Note 351: «À la bataille de Courtrai, les
Flamands firent venir un prêtre sur le champ de
bataille avec le corps de Christ, de sorte qu'ils
pouvaient tous le voir. En guise de communion,
chacun d'eux prit de la terre à ses pieds et se la
mit dans la bouche.» G. Villani, t. VIII, c. LV, p.
335.--V. d'autres exemples de cette communion par
la terre dans mes Origines du droit, livre III, ch.
IV.]
[Note 352: «Vasa vinaria portasse restibus
plena, ut plebeios strangularet.» Meyer.
«Ut apros quidem, hoc est viros, hastis, sed sues
verutis confoderent, infesta admodum mulieribus,
quas sues vocabat, ob fastum illum femineum visum a
se Brugis.» Ibid., p. 93.--V. ci-dessus page 68:
La reine avait dit en voyant les Flamandes: «Ego
rata sum me esse Reginam; at hic sexcentas
conspicio.» Ibid., p. 89.]
Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait
épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage, et répondit
fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En
même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une
poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le
suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands trouvèrent, ce qu'on trouve
partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de cinq
brasses de large[353], ils y tombèrent, s'y entassèrent; le fossé (p. 309)
étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les
côtés. Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là, Artois,
Châtillon, Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons,
Tancarville, Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi,
qui sans doute ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.
[Note 353: Oudegherst ne parle pas du fossé,
sans doute pour rehausser la gloire des Flamands.]
Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les
choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[354]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[355], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit
avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre
dit sept cents) furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste
dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après,
Charles VI vit les éperons, et fit massacrer tous les habitants.
[Note 354: «Incredibile narratu est quanto
robore, quantaque ferocia, colluctantem secum in
fossis hostem nostri exceperint, malleis ferreis
plumbeisque mactaverint.» Meyer, 94.--«Guillelmus
cognomento _ab Saltinga_... tantis viribus
dimicavit, ut equites 40 prostravisse, hostesque
alios 1400 se jugulâsse gloriatus sit.» Ibid., 93.]
[Note 355: Meyer.]
Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de
l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des grands seigneurs, (p. 310)
cette bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber
tant de fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un
moment sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta rien de
sa vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était plutôt
fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient signé, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royauté?
Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la
défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était
excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape
ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît
pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une
désertion en masse de l'église gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses
barons à Courtrai[356].
[Note 356: Quinze jours avant la bataille de
Courtrai, le pape tint dans l'assemblée des
cardinaux un discours dont la conciliation semblait
le but. Il y dit, entre autres choses, que sous
Philippe-Auguste, le roi de France avait dix-huit
mille livres de revenus, et que maintenant, grâce à
la munificence de l'Église, il en avait plus de
quarante mille. Pierre Flotte, dit-il encore, est
aveugle de corps et d'esprit, Dieu l'a ainsi puni
en son corps; cet homme de fiel, cet homme du
diable, cet Architophel, a pour appui les comtes
d'Artois et de Saint-Pol; il a falsifié ou supposé
une lettre du pape; il lui fait dire au roi qu'il
ait à reconnaître qu'il tient son royaume de lui.
Le pape ajoute: «Voilà quarante ans que nous sommes
docteur en droit, et que nous savons que les deux
puissances sont ordonnées de Dieu. Qui peut donc
croire qu'une telle folie nous soit tombée dans
l'esprit?... Mais on ne peut nier que le roi ou
tout autre fidèle ne nous soit soumis sous _le
rapport du péché_... Ce que le roi a fait
illicitement, nous voulons désormais qu'il le fasse
licitement. Nous ne lui refuserons aucune grâce.
Qu'il nous envoie des gens de bien, comme le duc de
Bourgogne et le comte de Bretagne; qu'ils disent en
quoi nous avons manqué, nous nous amenderons. Tant
que j'ai été cardinal, j'ai été Français; depuis,
nous avons beaucoup aimé le roi. Sans nous, il ne
tiendrait pas d'un pied dans son siége royal; les
Anglais et les Allemands s'élèveraient contre lui.
Nous connaissons tous les secrets du royaume; nous
savons comme les Allemands, les Bourguignons et
ceux du Languedoc aiment les Français. Amantes
neminem amat vos nemo, comme dit Bernard. Nos
prédécesseurs ont déposé trois rois de France;
après tout ce que celui-ci a fait, nous le
déposerions _comme un pauvre gars_ (sicut unum
garcionem), avec douleur toutefois, avec grande
tristesse, s'il fallait en venir à cette
nécessité.» Dupuy, Pr., p. 77-8.--Malgré
l'insolence de la finale, ce discours était une
concession du pape, un pas en arrière.]
Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activité (p. 311)
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance très-populaire fut
proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice égale, répression de la vénalité, protection
aux ecclésiastiques, égards aux priviléges des barons, garanties des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police armée, ses
sergents; sergents à pied, sergents à cheval, sergents à la (p. 312)
douzaine, sergents du guet.
Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
Empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20 mai).
Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son ennemi ce
riche pays, ce royaume de Bordeaux!
Mais c'est qu'il fallait vaincre ou périr[357]. Le 12 mars, l'homme
même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon, (p. 313)
Nogaret lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[358].
[Note 357: Déjà on avait mis en avant un
Normand, maître Pierre Dubois, avocat au bailliage
de Coutances, qui donna contre le pape une
consultation triplement bizarre pour le style,
l'érudition et la logique.
Voici en substance ce pamphlet du XIVe
siècle.--Après avoir établi l'impossibilité d'une
suprématie universelle et réfuté les prétendus
exemples des Indiens, des Assyriens, des Grecs et
des Romains, il cite la loi de Moïse qui défend la
convoitise et le vol. «Or le pape convoite et ravit
la suprême liberté du roi, qui est et a toujours
été, de n'être soumis à personne, et de commander
par tout son royaume sans crainte de contrôle
humain. De plus, on ne peut nier que depuis la
distinction des _domaines_, l'usurpation des choses
possédées, de celles surtout qui sont prescrites
par une possession immémoriale, ne soit péché
mortel. Or le roi de France possède la suprême
juridiction et la franchise de son temporel, depuis
plus de mille ans. Item, le même roi, depuis le
temps de Charlemagne dont il descend, comme on le
voit dans le canon _Antecessores possede_, et a
prescrit la collation des prébendes et les fruits
de la garde des églises, non sans titre et par
occupation, mais par donation du pape Adrien, qui,
du consentement du concile général, a conféré à
Charlemagne ces droits et bien d'autres presque
incomparablement plus grands, savoir que lui et ses
successeurs pourraient choisir et nommer qui ils
voudraient papes, cardinaux, patriarches, prélats,
etc... D'ailleurs, le pape ne peut réclamer la
suprématie du royaume de France que comme souverain
Pontife: mais si c'était réellement un droit de la
papauté, il eût appartenu à saint Pierre et à ses
successeurs qui ne l'ont point réclamé. Le roi de
France a pour lui une prescription de douze cent
soixante-dix ans. Or, la possession centenaire même
sans titre suffit, d'après une nouvelle
constitution dudit pape, pour prescrire contre lui
et contre l'Église romaine, et même contre
l'Empire, selon les lois impériales. Donc, si le
pape ou l'empereur avaient eu quelque servitude sur
le royaume, ce qui n'est pas vrai, leur droit
serait éteint... En outre, si le pape statuait que
la prescription ne court pas contre lui, elle ne
courra donc pas non plus contre les autres, et
surtout contre les princes, qui ne reconnaissent
pas de supérieurs. Donc, l'empereur de
Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine
(la donation étant excessive, comme faite par un
simple administrateur des biens de l'empire), peut,
comme donateur (ou l'empereur d'Allemagne, comme
subrogé en sa place), révoquer cette donation...
Et ainsi la papauté serait réduite à sa pauvreté
primitive des temps antérieurs à Constantin,
puisque cette donation, nulle en droit dès le
principe, pourrait être révoquée sous la
prescription _longissimi temporis_,» Dupuy, p.
15-7.]
[Note 358: Dans la suscription, il se fait
appeler: _Chevalier et vénérable professeur en
droit_. Il s'était fait faire chevalier, en effet,
par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans
une assemblée de la noblesse, signer lui-même cette
qualité.]
«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans
l'avenir, il viendra de faux prophètes, qui souilleront la voix de la
vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam qui aime le (p. 314)
salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et avertissement,
une bête qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophète... Ces choses annoncées par le père et patriarche de l'Église,
nous les voyons de nos yeux réalisées à la lettre. En effet, dans la
chaire du bienheureux Pierre, siége ce maître de mensonges, qui,
quoique _Malfaisant_ de toute manière, se fait appeler _Boniface_[359].
Il n'est pas entré par la porte dans le bercail du Seigneur, ni comme
pasteur et ouvrier, mais plutôt comme voleur et brigand... Le
véritable époux vivant encore (Célestin V), il n'a pas craint de
violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le véritable époux,
Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet, comme disent les
lois humaines: _rien de plus contraire au consentement que l'erreur..._
Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant d'un premier mari non
indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or, comme ce qui se commet
contre Dieu fait tort et injure à tous, et que dans un si grand crime
on admet à témoigner le premier venu, _même la femme, même une
personne infâme_; moi donc, ainsi que la bête qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie (p. 315)
du faux prophète prêt à maudire le peuple béni, j'adresse à vous
ma supplique, très-excellent Prince, seigneur Philippe, par la grâce
de Dieu, roi de France, pour qu'à l'exemple de l'ange qui présenta
l'épée nue à ce maudisseur du peuple de Dieu, vous qui êtes oint pour
l'exécution de la justice, vous opposiez l'épée à cet autre, et plus
funeste Balaam, et l'empêchiez de consommer le mal qu'il prépare au
peuple.»
[Note 359: «Sedet in cathedra beati Petri
mendaciorum magister, faciens se, cum sit omnifario
maleficus, Bonifacium nominari,» Ibid... «Nec ad
ejus excusationem... quod ab aliquibus dicitur
post mortem dicti Coelestini... Cardinales in
eum denuo consensisse: cum _ejus esse conjux non
potuerit quam, primo viro vivente, fide digno
conjugii, constat per adulterium polluisse_.» Ibid.,
57... «Ut sicut angelus Domini prophetæ Balaam...
occurrit gladio evaginato in via, sic dicto
pestifero vos evaginato gladio occurrere velitis,
ne possit malum perficere populo quod intendit.»
Ibid.]
Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques
d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats.
Le pape envoya un légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et
voir s'il voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat
qu'il prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne;
c'était flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait
rien.
Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats
de se rendre à Rome.
Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui
l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le copiaient.
Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour jour), les deux
avocats qui succédaient à Pierre Flotte, agirent contre Boniface.
Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en présence des barons
assemblés en États au Louvre, prononça un réquisitoire contre Boniface,
et un appel au prochain concile. Aux accusations précédentes, Plasian
ajoutait celle d'hérésie[360]. Le roi souscrivit à l'appel, et (p. 316)
Nogaret partit pour l'Italie.
[Note 360: «Moi Guillaume de Plasian,
chevalier, je dis, j'avance et j'affirme que
Boniface qui occupe maintenant le siége apostolique
sera trouvé parfait hérétique, en hérésies, faits
énormes et dogmes pervers ci-dessus mentionnés: 1°
Il ne croit pas à l'immortalité de l'âme; 2° il ne
croit pas à la vie éternelle, car il dit qu'il
aimerait mieux être chien, âne ou quelque autre
brute que Français, ce qu'il ne dirait pas s'il
croyait qu'un Français a une âme éternelle.--Il ne
croit point à la présence réelle, car il orne plus
magnifiquement son trône que l'autel.--Il a dit que
pour abaisser le roi et les Français, il
bouleverserait tout le monde.--Il a approuvé le
livre d'Arnaud de Villeneuve, condamné par l'évêque
et l'université de Paris.--Il s'est fait élever des
statues d'argent dans les églises.--Il a un démon
familier; car il a dit que si tous les hommes
étaient d'un côté et lui seul de l'autre, il ne
pourrait se tromper ni en fait ni en droit: cela
suppose un art diabolique.--Il a prêché
publiquement que le pontife romain ne pouvait
commettre de simonie: ce qui est hérétique à
dire.--En parfait hérétique qui veut avoir la vraie
foi à lui seul, il a appelé Patérins les Français,
nation notoirement très-chrétienne.--Il est
sodomite.--Il a fait tuer plusieurs clercs devant
lui, disant à ses gardes s'ils ne les tuaient pas
du premier coup: Frappe, frappe; Dali, Dali.--Il a
forcé des prêtres à violer le secret de la
confession...--Il n'observe ni vigiles ni
carême.--Il déprécie le collége des cardinaux, les
ordres des moines noirs et blancs, des frères
prêcheurs et mineurs, répétant souvent que le monde
se perdait par eux, que c'étaient de faux
hypocrites, et que rien de bon n'arriverait à qui
se confesserait à eux.--Voulant détruire la foi, il
a conçu une vieille aversion contre le roi de
France, en haine de la foi, parce qu'en la France
est et fut toujours la splendeur de la foi, le
grand appui et l'exemple de la chrétienté.--Il a
tout soulevé contre la maison de France,
l'Angleterre, l'Allemagne, confirmant au roi
d'Allemagne le titre d'empereur, et publiant qu'il
le faisait pour détruire la superbe des Français,
qui disaient n'être soumis à personne
temporellement: ajoutant qu'ils en avaient menti
par la gorge (per gulam), et déclarant, que si un
ange descendait du ciel et disait qu'ils ne sont
soumis ni à lui ni à l'empereur, il serait
anathème.--Il a laissé perdre la Terre Sainte...
détournant l'argent destiné à la défendre.--Il est
publiquement reconnu simoniaque, bien plus, la
source et la base de la simonie, vendant au plus
offrant les bénéfices, imposant à l'Église et aux
prélats le servage et la taille pour enrichir les
siens du patrimoine du Crucifié, en faire marquis,
comtes, barons.--Il rompt les mariages.--Il rompt
les voeux des religieuses.--Il a dit que dans peu
il ferait de tous les Français des martyrs ou des
apostats, etc.» Dupuy, Diff... Preuves, p. 102-7,
cf. 326-346, 350-362.]
Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres individuelles
aux prélats, aux églises, aux villes, aux universités; ces (p. 317)
lettres furent portées de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur même, Plasian[361]. Le roi prie et requiert
de consentir au concile: _Nos requirentes consentire_. Il n'eût pas
été sûr de refuser en face de l'accusateur. Il rapporta plus de sept
cents adhésions. Tout le monde avait souscrit, ceux même qui, l'année
précédente, après la défaite du roi à Courtrai, s'étaient malgré lui
rendus près du pape. La saisie du temporel des quarante-cinq avait
suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf Cîteaux, que le pape
avait gagné par une faveur récente et qui se partagea, tous donnèrent
à Plasian des lettres d'adhésion au concile.
[Note 361: Le prieur et le couvent des Frères
Prêcheurs de Montpellier ayant répondu qu'ils ne
pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur
prieur général qui était à Paris, les agents du roi
dirent qu'ils voulaient savoir l'intention de
chacun _en particulier et en secret_. Les religieux
persistant, les agents leur enjoignirent l'ordre de
sortir sous trois jours du royaume. Ils en
dressèrent acte.]
Les corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le roi, (p. 318)
l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les mineurs[362]
de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un templier,
adhèrent, mais _sub protestationibus_[363].
[Note 362: En 1295, Boniface les avait
affranchis de toute juridiction ecclésiastique,
sans craindre le mécontentement du clergé de
France. Bulæus, III, p. 511. Il n'avait point cessé
d'ajouter à leurs priviléges. Ibid., p. 516,
543.--Quant à l'Université, Philippe le Bel l'avait
gagnée par mille prévenances. Bulæus, III, p. 542,
544. Aussi elle le soutint dans toutes ses mesures
fiscales contre le clergé. Dès le commencement de
la lutte, elle se trouvait associée à sa cause par
le pape lui-même: «Universitates quæ in his
culpabiles fuerint, ecclesiastico supponimus
interdicto.» (Bulle _Clericis laicos_.) Aussi
l'Université se déclare hautement pour le roi:
«Appellationi Regis adhæremus supponentes nos...
et universitatem nostram protectioni divinæ et
prædicti concilii generalis ac futuri veri et
legitimi summi pontificis.» Dupuy, Pr., p. 117-118.]
[Note 363: Dupuy.]
Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au
concile[364]. C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce péril[365].
[Note 364: Id.]
[Note 365: V. tous ces actes dans Dupuy.]
Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il appartenait
de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de Plasian et de
Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette occasion, il
disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans notre famille,
mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait jamais eu (p. 319)
un hérétique?» C'était attaquer indirectement Plasian et Nogaret, qui
étaient justement des pays albigeois. On disait même que le grand-père
de Nogaret avait été brûlé.
Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux cardinaux,
tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de le punir
spirituellement et temporellement[366]. C'était ouvrir au roi un moyen
de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt à
Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient-ils pas plus à
craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars,
cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des
pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait à propos_[367]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'était (p. 320)
un homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape eût
fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de risquer
d'être vendu à Boniface[368].
[Note 366: «Et volumus quod hic Achitophel iste
Petrus puniatur _temporaliter et spiritualiter_,
sed rogamus Deum quod reservet eum nobis
puniendum, sicut justum est.» Dupuy.]
[Note 367: «Philippus, Dei gratia.., Guillelmo
de Nogareto... plenam et liberam tenore præsentium
commitimus potestatem, ratum habituri et gratum,
quidquid factum fuerit in præmissis, et _ea
tangentibus, seu dependentibus ex eisdem_...»
Dupuy., Pr., 175.]
[Note 368: Pétrarque.]
Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les
sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec
l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait
peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle était prête, en effet, dès le 5 septembre.
Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au milieu de ses
parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traîner dans
la boue les lis et le drapeau de France[369]. Nogaret n'était pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[370]), il s'assura de Suppino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. «Suppino s'engagea pour la vie ou la mort dudit (p. 321)
Boniface[371].» Colonna donc et Suppino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[372]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[373], qui donne la main
aux assaillants, et se met à piller les palais des cardinaux; ils se
sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empêcher le
pillage, se mettent à piller de compagnie. Le pape, près d'être forcé
dans son palais, obtient un moment de trêve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa à
Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il abdiquât et se rendît à
discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de dures paroles[374]!»
Cependant ses ennemis avaient brûlé une église qui défendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle, et traita pour lui-même.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit à pleurer[375]. Cependant les portes craquent, les fenêtres
se brisent, la foule pénètre. On menace, on outrage le vieillard. (p. 322)
Il ne répond rien. On le somme d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête,»
dit-il.
[Note 369: «Ut proditionem fecerint eidem
domino Guillelmo et sequacibus suis, ac trascinare
fecissent per Anagniam vexillum ac insignia dicti
domini Regis, favore et adjutorio illius
Bonifacii.» Dupuy, Pr., p. 175.]
[Note 370: Dupuy.]
[Note 371: «Guillelmus prædictus asseruit
dictum dominum Raynaldum (de Supino), esse
benevolum, sollicitum et fidelem... tam in vita
ipsius Bonifacii quam in morte... et ipsum dominum
Guillelmum receptasse tam in vita _quam in morte
Bonifacii prædicti_.» Dup., Pr., p. 175.]
[Note 372: «Muoia papa Bonifacio, e viva il Re
di Francia.» Villani.]
[Note 373: «Pulsata communi campana, et
tractatu habito, elegerunt sibi capitaneum quemdam
Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
domini papæ exstitit capitalis inimicus.»
Walsingham.]
[Note 374: «Heu me! durus est hic sermo!»]
[Note 375: «Flevit amare.»]
Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme
Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.
On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de
fer[376]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô
toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
défend[377].» Le pape répondit avec courage: «Tu es de famille (p. 323)
hérétique, c'est de toi que j'attends le martyre[378].»
[Note 376: «Ruptis ostiis et fenestris palatii
papæ, et pluribus locis igne supposito, per vim ad
papam exercitus est ingressus; quem tunc permulti
verbis contumeliosis sunt agressi: minæ etiam ei a
pluribus sunt illatæ. Sed papa nulli respondit.
Enimvero cum ad rationem positus esset, an vellet
renunciare papatui, constanter respondit non, imo
citius vellet perdere caput suum, dicens in suo
vulgari: «Ecco il collo, ecco il capo.» Walsingham,
apud Dupuy, Pr.--«Da che per tradimento come Jesu
Christo voglio essere preso, convienmi morire,
almeno voglio morire come papa.» Et di presente si
fece parare dell' amanto di san Piero, et con la
corona di Constantino in capo, et con la chiavi et
croce in mano, et posesi a sedere suso la sedia
papale.» Villani, VIII, 63.--«Et eust été féru deux
fois d'un des chevaliers de la Colonne, n'eust été
un chevalier de France qui le contesta...» Chron.
de Saint-Denis. Dup., Pr., p. 191. Nicolas Gilles
(1492) y ajoute: «Par deux fois cuida le pape estre
tué par un chevalier de ceulx de la Coulonne, si ne
fust qu'on le détourna: toutefois il le frappa de
la main armée d'un gantelet sur le visage jusques à
grande effusion de sang.» Ap. Dup., Pr., p. 199.]
[Note 377: Chron. de S. Denis.]
[Note 378: Dupuy.]
Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en empêcha[379].
Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait pas que le
prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il n'était
guère possible de le mener jusqu'en France[380]. Boniface refusait de
rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois jours, au bout
desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit nombre d'étrangers,
s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.
[Note 379: Lettres justificatives de
Nogaret.--Dupuy.]
[Note 380: Nogaret l'avait menacé de le faire
conduire lié et garrotté à Lyon, où il serait jugé
et déposé par le concile général. (Villani.)]
On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa
délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comment mes ennemis ont
enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.
Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger, ni à boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché... Tout le peuple
se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en foule au
palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant point de
vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait entrer, (p. 324)
et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[381].
[Note 381: «Tunc populus fecit papam deportari
in magnam plateam, ubi papa lacrymando populo
prædicavit, inter omnia gratias agens Duo et populo
Anagniæ de vita sua. Tandem in fine sermonis dixit:
Boni homines et mulieres, constat vobis qualiter
inimici mei venerunt et abstulerunt omnia bona mea,
et non tantum mea, sed et omnia bona Ecclesiæ, et
me ita pauperem sicut Job fuerat dimiserunt.
Propter quod dico vobis veraciter, quod nihil habeo
ad comedendum vel bibendum, et jejunus remansi
usque ad præsens. Et si sit aliqua bona mulier quæ
me velit de sua juvare eleemosyna, in pane vel
vino; et si vinum non habuerit, de aqua permodica,
dabo ei benedictionem Dei et meam... Tunc omnes
hæc ex ore papæ clamabant: Vivas, Pater sancte.» Et
nunc cerneres mulieres currere certatim ad
palatium, ad offerendum sibi panem, vinum vel
aquam... Et cum non invenirentur vasa ad capiendum
allata, fundebant vinum et aquam in arca cameræ
papæ, in magna quantitate. Et tunc potuit quisque
ingredi et cum papa loqui, sicut cum alio paupere.»
Walsingh, apud Dupuy, Pr., 196.]
«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché sauf le pillage
des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.
Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il (p. 325)
fut ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent cacher
au peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et grinçait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise lui ayant dit: «Saint
Père, recommandez-vous à Dieu, à la Vierge Marie, et recevez le corps
du Christ,» Boniface lui donna un soufflet, et cria en mêlant les deux
langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il chassa
deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, et il expira au
bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se serait vérifié
le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de lui: «Tu as monté
comme un renard; tu régneras comme un lion; tu mourras comme un
chien[382].»
[Note 382: Dupuy.]
On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce
où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par
les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape
Maléface, raconté par des gens dignes de foi.»
«Le 9 novembre, le Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa
qu'il avait eu des démons familiers, qui lui avaient fait faire tous
ses crimes. Le jour et la nuit qui suivirent, on entendit tant de (p. 326)
tonnerres, tant d'horribles tempêtes, on vit une telle multitude
d'oiseaux noirs aux effroyables cris, que tout le peuple consterné
criait: «Seigneur Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié de nous!»
Tous affirmaient que c'étaient bien les démons d'enfer qui venaient
chercher l'âme de ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce
qui s'était passé, et l'avertissaient de songer à son âme... lui,
enveloppé du démon, furieux et grinçant des dents, il se jeta sur le
prêtre comme pour le dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes jambes
jusqu'à l'église... Puis, sans mot dire, il se tourna de l'autre
côté...
«Comme on le portait à sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre
de son anneau et s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés dans cette
pierre, vous qui m'avez séduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant?»
Et il jeta au loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci
dans son iniquité, il confirma tous ses actes contre le roi de France
et ses serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer
ses douleurs, lui avaient amené le fils de Jacques de Pise, qu'il
aimait auparavant à tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans
le péché... mais à la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on
ne l'eût enlevé, il lui aurait arraché le nez avec les dents.
Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,
mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut
tant de tonnerres, de tempête, de dragons dans l'air, vomissant la
flamme, tant d'éclairs et de prodiges, que le peuple romain (p. 327)
croyait que la ville entière allait descendre dans l'abîme[383].»
[Note 383: Dupuy, Preuves. Walsingham, qui
écrit sous une influence contraire, exagère plutôt
le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France,
ayant saisi le pape, le mirent sur un cheval sans
frein, la face tournée vers la queue, et le firent
courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils
l'auraient fait mourir de faim sans le peuple
d'Anagni.]
Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas
III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie:
«Est-ce donc déjà toi debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface?
L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié
de ce pourquoi, tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
Épouse, pour en faire ravage et ruine?»
Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un
grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
fort à son avénement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi
de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier
pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort,
qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à
outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait
passer pour une amère satire de la cour de Rome[384]. Il s'écrivit
lui-même par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de (p. 328)
France au Roy contre Boniface_. Cet acte important, rédigé en langue
vulgaire, était plutôt un appel du roi au peuple, qu'une supplique du
peuple au roi.
[Note 384: «La forme de cet acte est bizarre; à
chaque titre d'accusation, il y a un éloge pour la
cour de Rome. Ainsi: «Les saints Pères avaient
coutume de ne point thésauriser; ils distribuaient
aux pauvres les biens des églises. Boniface, tout
au contraire, etc.» C'est la forme invariable de
chaque article. On pouvait douter si c'était bien
sérieusement que le roi attribuait ainsi à un seul
pape tous les abus de la papauté.» Dupuy, Preuves,
p. 209-210.
«À vous, très-noble prince, nostre Sire, par la
grâce de Dieu Roy de France, supplie et requière le
pueuble de vostre royaume, pour ce que il
appartient que ce soit faict, que vous gardiez la
souveraine franchise de vostre royaume, qui est
telle que vous ne recognissiez de vostre temporel
souverain en terre fors que Dieu, et que vous
faciez déclarer que le pape Boniface erra
manifestement et fit péché mortel, notoirement en
vous mandant par lettres bullées que il estoit
vostre souverain de vostre temporel... Item...
que l'on doit tenir ledit Pape pour herège... L'on
peut prouver par vive force sans ce que nul n'y
pusse par raison répondre que le pape n'eut oncques
seigneurie de vostre temporel... Qand Dieu le Père
eut créé le ciel et les quatre éléments, eut formé
Adam et Ève, il dit à eux et à leur succession:
_Quod calcaverit pes tuus, tuum erit_...
C'est-à-dire qu'il vouloit que chascun homme fust
le seigneur de cen qu'il occuperoit de terre. Ainsi
départirent les fils d'Adam la terre et en furent
seigneurs trois mil ans et plus, avant le temps.
Melchisedech qui fut le premier Prêtre qui fut Roy,
si comme dit l'histoire: mais il ne fut pas Roy de
tout le monde: et obéissant la gent à li comme a
Roy temporel et non pas a Prestre si fut autant Roy
que Prestre. Emprès sa mort fut grands temps, 600
ans ou plus, avant que nul autre fust Prestre. Et
Dieu le Père qui donna la Loy à Moïse, l'establit
Prince de son peuple d'Israël et li commanda que il
fist Aaron son frère souverain Prestre et son fils
après li. Et Moïse bailla et commist quand il deust
mourir, du commandement de Dieu, la seigneurie du
temporel non pas au souverain Prestre son frère,
mais à Josué sans débat que Aaron et son fils après
li y missent: mais gardoient le tabernacle... et
se aidoient au temporel défendre... Celuy Dieu qui
toutes choses présentes et avenir sçavoit, commanda
à Josué leur Prince qu'il partist la terre entre
ces onze lignies; et que la lignie des Prestres
eussent en lieu de leur partie les diesmes et les
prémisses de tout, et en resquissent sans terre, si
que eux peussent plus profitablement Dieu servir et
prier pour ce pueuble. Et puis quand ce peuple
d'Israël demanda Roy a nostre Seigneur, ou fit
demander par le prophète Samuel, il ne leur eslit
pas ce souverain Prestre, mais Saül qui surmontoit
de grandeur tout le pueuble de tout le col et de la
teste... (_allusion à Philippe le Bel?_) Si que il
not nul Roy en Hierusalem sus le pueuble de Dieu
qui fust Prestre, mais avoient Roy et souverain
Prestres en diverses personnes et avoit l'un assez
à faire de gouverner le temporel et le autre
l'espirituel du petit pueuble et si obéissoient
tous les Prestres, du temporel as Rois. Emprès
Notre-Seigneur Jésus-Christ fut souverain Prestre,
et ne trouve l'en point écrit qu'il eust oncques
nulle possession de temporel... Après ce, sainct
Père (_Pierre_)... Ce fust grande abomination à
ouir que c'est Boniface, pour ce que Dieu dit à
sainct Père: «Ce que tu lieras en terre sera lié au
ciel,» cette parole d'espiritualité entendit
mallement comme bougre, quant au temporel, il
estoit greigneur besoin qu'il sceust arabic,
caldei, grieux, ebrieux et tous autres langages
desqueulx il est moult de chrétiens qui ne croient
pas, comme l'église de Rome... Vous noble Roy...
herège defendeour de la foy, destruiteur de bougres
povès et devès et estes tenus requerre et procurer
que ledit Boniface soit tenus et jugez pour herège
et punis en la manière que l'on le pourra et devra
et doit faire emprès sa mort.» Dupuy, Différ., p.
214-218.]
Benoît, au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer cette (p. 329)
grande affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé; il
n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer
coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les
Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de
Boniface.
Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à
craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son
appel au concile. Le pape devenait menaçant. Le roi en était à (p. 330)
désirer l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il
sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande
fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était probablement
donné cette mission, pour rompre un arrangement qui ne pouvait se
faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur était
sinistre. Le pape éclata, et lança une furieuse bulle d'excommunication:
«Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod quidam sceleratissimi
viri, summum audentes nefas in personam bonæ memoriæ Bonifacii P.
VIII[385]...»
[Note 385: Dupuy.]
Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
(1304). Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme
voilée, qui se donnait pour converse de sainte Pétronille à Pérousse,
vint lui présenter à table une corbeille de _figues-fleurs_[386]. Il
en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne
firent aucune poursuite.
[Note 386: C'est-à-dire de la première
récolte.]
Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en
France, de brûler Térouanne et d'assiéger Tournai[387]. Il n'avait
sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le
vieux Guy, qui devait rentrer en prison, si la paix ne se faisait (p. 331)
pas. Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses fils, et
revint mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de Compiègne.
[Note 387: Cette terrible année 1303 est
caractérisée par le silence des registres du
Parlement. On y lit en 1304: «Anno præcedente
propter guerram Flandriæ non fuit parliamentum.»
_Olim, III, folio CVII. Archives du royaume,
Section judiciaire_.]
En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit
un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque
argent en vendant des priviléges, surtout en Languedoc, favorisant
ainsi les communes du midi pour écraser celles du nord. Il loua des
Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant
Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se
croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la
première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles
de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur
tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe
ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans
une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons
Gascons, qui, toute la journée, sous un soleil ardent, les tinrent en
alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce
jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne
songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à
table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
bonnes à prendre, il n'y eût pas moyen de les retenir ensemble, (p. 332)
chacun voulut faire sa main. Cependant les Français se rallièrent; la
cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille hommes sur la
place.
Le roi alla mettre le siége devant Lille, ne doutant pas de la
soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir
soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi
de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
Guy, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa
femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux
cent mille livres.
Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette
province, comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le
tenait pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus
qu'arrangée. C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît
XI[388].
[Note 388: Baillet établit un rapprochement
entre les démêlés de Philippe le Bel et ceux de
Louis XIV avec le Saint-Siége: «L'un et l'autre
différend s'est passé sous trois papes, dont le
premier ayant vu naître le différend, est mort au
fort de la querelle (Boniface VIII, Innocent XI).
Le second (Benoît XI, successeur de Boniface, et
Alexandre VIII, successeur d'Innocent), ayant été
prévenu de soumissions par la France, s'est
raccommodé en usant néanmoins de dissimulation pour
sauver les prétentions de la cour de Rome. Le
troisième (Clément V, et Innocent XII) a terminé
toute affaire. De la part de la France, il n'y a eu
dans chaque démêlé qu'un roi (Philippe le Bel,
Louis XIV). Un évêque de Pamiers semble avoir donné
occasion à la querelle dans l'un comme dans l'autre
différend. Le droit de régale est entré dans tous
les deux. Il y a eu dans l'un et dans l'autre,
appel au futur Concile... l'attachement des
membres de l'Église gallicane pour leur roi y a été
presque égal. Le clergé, les universités, les
moines et les mendiants se sont jetés partout dans
les intérêts du roi et ont adhéré à l'appel. Il y a
eu excommunication d'ambassadeurs, et menaces pour
leurs maîtres. Les juifs chassés du royaume par
Philippe le Bel, et les Templiers détruits,
semblent fournir aussi quelque rapport avec
l'extirpation des huguenots et la destruction des
religieuses de l'Enfance.» (Baillet, Hist. des
démêlés, etc.)]
Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés, tout (p. 333)
cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de l'Université
parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui avait fondé
un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que le ciel
réservait aux mauvais rois. Charles de Valois la fit prendre et, pour
lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le diable, il
lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction, quand on
vit l'année suivante une comète apparaître avec un éclat
horrible[389].
[Note 389: C'est la comète de Halley, qui
reparaît à des intervalles de 75 à 76 ans. On
présume qu'elle parut la première fois à la
naissance de Mithridate, 130 ans avant l'ère
chrétienne. Justin (lib. XXXVII) dit que pendant 80
jours, elle éclipsait presque le soleil. Elle
reparut en 339 et en 550, époque de la prise de
Rome par Totila. En 1305, elle avait un éclat
extraordinaire. En 1456, elle traînait une queue
qui embrassait les deux tiers de l'intervalle
compris entre l'horizon et le zénith; en 1682, la
queue avait encore 30 degrés; en 1750, elle
semblait ne devoir attirer l'attention que des
astronomes. Ces faits sembleraient établir que les
comètes vont s'affaiblissant. Celle de Halley a
reparu en octobre 1835. Annuaire du Bureau des
longitudes pour 1835. Voyez aussi une notice sur
cette comète, par M. de Pontécoulant.]
Philippe le Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit
solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé et les (p. 334)
malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et, pour
remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris,
il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces.
On la voyait encore à Notre-Dame, peu de temps avant la Révolution, à
côté du colossal saint Christophe.
Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons
quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq
cents à huit cents livres[390].
[Note 390: D. Vaissette.]