PHILIPPE LE BEL--BONIFACE VIII

1285-1304

«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté

de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...

«J'eus nom Hugues Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui

depuis peu règnent en France.

«J'étais fils d'un boucher de Paris[304], mais quand les anciens (p. 264)

rois manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir

les rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve

retomba à mon fils[305]. De lui sort cette race où les morts font

reliques[306].

[Note 304: Cette tradition populaire n'est

confirmée par aucun texte bien ancien, non plus

qu'une bonne partie des traits satiriques qui

suivent.]

[Note 305: On sait que Hugues Capet ne voulut

jamais porter la couronne. Robert est le premier

des Capétiens qui la porta.]

[Note 306: Allusion à la canonisation récente

de saint Louis.]

«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu

valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal. Mais dès lors ils

poussèrent par force et par mensonge, et puis par pénitence ils

prirent Normandie et Gascogne.

«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge

Conradin.--Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.

«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf

la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au

ventre[307].

[Note 307: Il s'agit de Charles de Valois.]

«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille: le

corsaire du moins ne vend que l'étranger.

«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer

dans Anagni, le fleurdelisé!... Je vois le Christ captif en son

vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé

de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre les brigands[308].»

[Note 308: Dante, Purgat.]

Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de

calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid

jeune monde qui lui succède. Celui-ci commence vers 1300; il (p. 265)

s'ouvre par la France, par l'odieuse figure de Philippe le Bel.

Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et

Philippe le Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une

consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république

qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais ce

pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main

périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du

faux-monnayeur. La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid.

S'il est plus légitime que celui qu'il remplace, quel oeil, fût-ce

celui de Dante, pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les

rides du vieux droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il

naît avocat, usurier; il naît gascon, lombard et juif.

Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son

premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité

d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va

attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et

féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé

de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du

droit romain et canonique.

Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église

même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en

conscience de corriger sa mère.

Le premier acte du petit-fils de saint-Louis avait été d'exclure les

prêtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout (p. 266)

tribunal, non-seulement au parlement du roi et dans ses domaines,

mais dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil

du seigneur roi, que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques,

abbés, chapitres, colléges, gentilshommes (milites), et en général,

tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des

laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils

n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils

manquent (délinquant) en quelque chose, leurs supérieurs puissent

sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils

en soient éloignés.--Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après

le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,

et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs

laïques. Enregistré ce jour, au parlement, de la Toussaint, l'an du

Seigneur 1287.»

Philippe le Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première

séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux,

c'est la fondation de l'ordre civil.

Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de

forcer le parlement et d'y reprendre leur siége. En 1289, le roi

défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer

nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres

(présidents)[309].»

[Note 309: D. Vaissette.]

Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps (p. 267)

s'organisa (1291), par la division du travail, par la répartition des

fonctions diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les expédier,

les autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de séance furent

fixés, les récusations déterminées, ainsi que les fonctions des

officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation

judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les appels du

Languedoc furent désormais portés à Paris[310]; les grandes affaires

devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre passionnée,

qui portait la trace de tant de révolutions.

[Note 310: Ordonnances.]

Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux.

En 1288, le roi défend qu'aucun juif ne soit arrêté à la réquisition

d'un prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du

motif de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat

qui l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle gémissait

le Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce

soit sur la seule demande des inquisiteurs[311]. Sans doute, ces

concessions étaient intéressées. Le juif était chose du roi;

l'hérétique, son sujet, son _taillable_, n'eût pu être rançonné par

lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du

motif. L'ordonnance paraît honorable à celui qui la signa. On y (p. 268)

entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité religieuse.

[Note 311: «Dictum fuit (in parliamento) quod

prælati aut eorum officialis non possunt poenas

pecuniarias Judæis infligere nec exigere per

ecclesiasticam censuram, sed solum modo poenam a

canone statutam, scilicet communionem fidelium sibi

substrahere.» (Libertés de l'Église gallicane, II,

148.)--On serait tenté de voir ici une ironie amère

de l'excommunication.]

La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il

limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu,

eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.

Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine,

était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porte à trois,

quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur

ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État

perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita

désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en

partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame

et les saints.

Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle

est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui

doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale.

Saint Louis dit expressément dans ses Établissements (liv. II, c. XXVII):

«Se aucun se plaint en la cour le roy de son saignieur de dete que son

saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il li ait

fetes, li sires n'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre juges,

ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en Code. Ne

quis in sua causa judicet, en la loi unique qui commence _Generali_,

el rouge, et el noir, etc.» Les Établissements de saint Louis étaient

faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la Coutume de

Beauvoisis, dans un livre fait pour les domaines d'un fils (p. 269)

de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison de

Bourbon, écrit sous Philippe le Bel que le roi a droit de faire des

établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le

royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il

présente cette opinion scandaleuse et paradoxale[312].

[Note 312: Beaumanoir.]

Philippe le Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens

féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les

non-nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble, ne

pouvant s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief,

il fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en

degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des

seigneurs médiats dont le consentement était requis.

* * * * *

La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait

quels furent les conseillers des rois aux XIIIe et XIVe siècles,

quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.

Le chambellan, le conseiller de Philippe le Hardi, fut le barbier ou

chirurgien de saint Louis, le tourangeau Pierre La Brosse. Son frère,

évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse

avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un

fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le

comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de

plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida

le roi à interroger une _béguine_, ou mystique de Flandre. Le (p. 270)

parti des seigneurs opposa à la _béguine_ les dominicains, généralement

ennemis des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette où

l'on vit ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son

procès fut instruit secrètement. On ne manqua pas de le trouver

coupable. Les chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une

foule de seigneurs, voulurent assister à son exécution.

En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines,

l'auteur du Conseil à mon ami, livre en grande partie traduit des lois

romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an

1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.

En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre

l'abbé de Saint-Benoît sur Loire, puis un autre, et toujours favorable

au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,

nous le trouvons nommé après le chancelier de France[313]. Il s'intitule

chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas grand'chose. Ces

gens de robe longue prirent de bonne heure le titre de chevaliers ès

lois.

[Note 313: Dupuy, Différend de Boniface VIII.]

Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,

l'auteur de ce grand livre des Coutumes de Vermandois, ait été de bien

grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne, et

non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais au XIVe siècle,

mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa filiation plus haut que

le XVe.

Les deux frères Marigni, si puissants sous Philippe le Bel, (p. 271)

s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[314]. Ils étaient

Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus

célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour

du Louvre, est appelé _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de

France_. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout

se faisait à sa volonté[315].» On n'est pas tenté de soupçonner ce

témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au

Palais de Justice à côté de celle du roi[316].

[Note 314: Dupuy, Templiers.]

[Note 315: «Ita ut secundus regulus videretur,

ad cujus nutum regni negotia gerebantur.» Bern.

Guidonis, Vita Clem. V.]

[Note 316: Félibien.]

Au nombre des ministres de Philippe le Bel, il faut placer deux

banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande

partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les

grands et cruels procès de Philippe le Bel furent le chancelier Pierre

Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la

bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et

Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à

Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de

ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord

professeur de droit à Montpellier, puis juge-mage de Nîmes. La famille

Nogaret, si fière au XVIe siècle, sous le nom d'Épernon, n'était pas

encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu après (p. 272)

cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main

sur le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe le

Long révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe le Bel;

mais il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût

craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui

avaient une si grande importance pour la royauté.

Ces légistes, qui avaient gouverné les rois anglais dès le XIIe siècle,

au XIIIe saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent, sous le

petit-fils de saint Louis, les tyrans de la France. Ces _chevaliers en

droit_, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les Nogaret, les

Marigni procédèrent avec une horrible froideur dans leur imitation

servile du droit romain et de la fiscalité impériale. Les Pandectes

étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait dès qu'ils

pouvaient répondre à tort ou à droit: _Scriptum est..._ Avec des

textes, des citations, ils démolirent le moyen âge, pontificat,

féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment _appréhender au corps_

le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la croisade elle-même dans la

personne des Templiers.

Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les

fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la

centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des baillis,

des sénéchaux, des prévôts, des procureurs du roi, des maîtres et

peseurs de monnaie. Les forêts sont envahies par les _verdiers_, les

_gruiers_ royaux. Tous ces gens vont chicaner, décourager, détruire

les juridictions féodales. Au centre de cette vaste toile d'araignée,

siége le conseil des légistes sous le nom de Parlement (fixé à (p. 273)

Paris en 1302). Là, tout viendra peu à peu se perdre, s'amortir sous

l'autorité royale. Au besoin, les légistes appelleront à eux les

bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose, quoiqu'ils mendient

l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.

Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous

n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les sergents

des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette

administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le

sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent

à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et

administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires.

Philippe de Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers

génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter?

L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve

déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme

sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue

de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir,

qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères

qu'il devait guérir.

Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge

payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et

petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du

jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son

mouvement compliqué aux mille mouvements naturels et simples du (p. 274)

gouvernement féodal, cette machine, l'argent seul peut lui donner

l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle

va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont

dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.

Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et

affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son

tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la

ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux

roman, maître Renard et maître Isengrin.

Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le

reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.

D'abord, il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller

ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère

de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le

patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de Montpellier,

la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et bien instruit

en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le dernier vêtement

de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui vendait son bien pièce

à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en ôter le maniement en

vertu de la loi romaine: _Prodigus et furiosus_[317].....

[Note 317: Montpellier était en même temps un

fief de l'évêché de Maguelone. L'évêque, fatigué de

la résistance des bourgeois et de l'appui qu'ils

trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses

droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés

invalides, parurent assez bons pour servir à

dépouiller le vieux Jacques.]

Au nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293). Et (p. 275)

sans doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait

de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche, et comme

alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait acheté au

nécessiteux Édouard Ier le Quercy, terre médiocre, sèche et montagneuse,

mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors empêtré dans

les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que de la gloire.

C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité britannique, de se

fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques efforts, et commit aussi

d'incroyables barbaries. Mais il eut beau briser les harpes de Galles,

tuer les bardes, il eut beau faire périr le roi David du supplice des

traîtres, et transporter à Westminster le palladium de l'Écosse, la

fameuse pierre de Scone, il ne put rien finir ni dans l'île ni sur le

continent. Chaque fois qu'il regardait vers la France et voulait y

passer, il apprenait quelque mauvaise nouvelle du Border écossais ou

des Marches de Galles, quelque nouveau tour de Leolyn ou de Wallace.

Wallace était encouragé par Philippe le Bel, le chef héroïque des

clans par le roi-procureur. Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il

lui suffisait de relancer Édouard par ses limiers d'Écosse. Il le

laissait volontiers s'immortaliser dans les déserts de Galles et de

Northumberland, procédait contre lui à son aise, et le condamnait par

défaut.

Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le

somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il

ajourna ce roi, ce conquérant à venir s'expliquer par-devant ce qu'il

appelait le tribunal des pairs. Il le menaça, puis il l'amusa, (p. 276)

lui offrit une princesse de France, pour prix d'une soumission fictive,

d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que

l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses

offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamoté.

Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance

du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et

de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit

humblement à ses sujets de Guienne, leur demandant pardon d'avoir

consenti à la saisie[318]. Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas

lui-même en Guienne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe

eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,

pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il

avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien, que les

Flamands, mécontents de leur comte, l'appelèrent à leur secours. (p. 277)

Pour soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La

grasse Flandre était la tentation naturelle de ces gouvernements

voraces. Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de

France sevraient de croisades et de guerres privées, la Flandre était

leur rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient prêts à faire un

joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices de Bruges, aux

fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.

[Note 318: «Nous avions un traité avec le roi

de France, d'après lequel nous avons fait de vous

et de notre duché certaines obéissances à ce Roi,

que nous avons cru être pour le bien de la paix et

l'avantage de la chrétienté. Mais, par là, nous

nous sommes rendus coupables envers vous, puisque

nous l'avons fait sans votre consentement; d'autant

plus que vous étiez bien préparés à garder et à

défendre votre terre. Toutefois, nous vous

demandons de vouloir bien nous tenir pour excusés;

car nous avons été circonvenus et séduits dans

cette conjoncture. Nous en souffrons plus que

personne, comme pourront vous l'assurer Hugues de

Vères, Raymond de Ferrers, qui conduisaient en

notre nom ce traité à la cour de France. Mais, avec

l'aide de Dieu, nous ne ferons plus rien

d'important désormais relativement à ce duché sans

votre conseil et votre assentiment.» Ap. Rymer, t.

II, p. 644. Sismondi, VIII, 480.]

Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée

entre tous pour être mangée des uns et des autres. Avant que l'Angleterre

fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre était une

Angleterre, mais de combien déjà inférieure et plus incomplète!

Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants sans marine.

Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux, marine, c'est

justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le véhicule, la

défense de son industrie.

Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais

une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et

de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de

race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine

entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers,

haine entre le souverain et le peuple[319]. Dans un pays où la femme

héritait et transférait la souveraineté, le souverain était (p. 278)

souvent un mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce

peuple de chair, apparaît dans la précoce indulgence de la Coutume de

Flandre pour la femme et pour le bâtard[320]. La femme flamande amena

ainsi par mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien;

puis un voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des

Français de diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle

(Capet), Philippe le Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche

encore. Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).

[Note 319: «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ

illæ civitates (Bruges et Gand) concordes inter se

forent.» Meyer.]

[Note 320: «In Flandria jam inde ab initio

observatum constat, neminem ibi nothum esse ex

matre.» Meyer, folio 75. Le privilége fut étendu

aux hommes de Bruges par Louis de Nevers: «Il les

affranchit de bastardise, sy avant que le bastard

soit bourgeois ou fils de bourgeois, sans fraude.»

(1331) Oudegherst. Chron. de Flandres.--Origines du

droit, page 67, l. Ier, chap. III. Les bâtards

héritaient des biens de leurs mères. «Car on n'est

pas l'enfant illégitime de sa mère.» Miroir de

Saxe.--Diverses lois anciennes donnent même aux

enfants naturels des droits sur les biens de leur

père. Grimm. 476.--J'ai parlé ailleurs du droit des

bâtards en France. Selon Olivier de la Marche, «il

n'y avait en Europe que les Allemands chez qui les

bâtards fussent généralement méprisés.» Guillaume

le Conquérant s'intitule dans une lettre: «Moi,

Guillaume, surnommé le Bâtard.»]

La Flandre se plaignait du comte français, Gui Dampierre, Philippe

s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et

voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre

le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans

l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe

cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement qu'étant (p. 279)

parrain de la jeune fille il ne pouvait lui laisser passer le détroit

sans l'embrasser[321]. Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop

tôt. Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et

resta. Le père et la fille furent retenus à la tour du Louvre.

Philippe enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait

de la Guienne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La

jeune fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à

garder un tel otage et qu'on accusa de sa mort.

[Note 321: Oudegherst.]

Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi.

L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre,

eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de

Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à cent

écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard, Neufchâtel,

ceux du Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les évêques de

Liége et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous promettaient

d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et tous

restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les payait

pour agir, Philippe pour se reposer.

La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte

de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné.

Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables

étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles dépenses.

Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs, en gardant (p. 280)

leurs biens[322]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse pas

prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le roi

de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres, s'avisa,

sans doute par leur conseil, de rançonner les Italiens, les Lombards,

qui exploitaient la France, et qui étaient comme une variété de

l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus sûrement encore tout ce qui

achetait et vendait, le roi essaya pour la première fois de ce triste

moyen si employé dans le XIVe siècle, l'altération de la monnaie.

C'était un impôt facile et tacite, une banqueroute secrète au moins

dans les premiers moments. Mais bientôt tous en profitaient; chacun

payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins que la

foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours à un moyen plus

direct, l'impôt universel de la maltôte[323].

[Note 322: Édouard, en 1289, Philippe, en

1290.]

[Note 323: Guillaume de Nangis.]

Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi

même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il

restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle

du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.

Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer

presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.

Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements, on le vit

pleurer.

Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant (p. 281)

quelqu'un de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et

évêques, chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines

nouveaux, dits Mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence.

Tout ce monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse

de la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et reluisant, au

milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers.

Les évêques allemands étaient des princes, et levaient des armées.

L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de

l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.

Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an

que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque

la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on apprit

que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la porte

de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de Séville

six mille[324].

[Note 324: J'aurais peine à croire ce chiffre,

s'il n'avait été affirmé en ma présence par le

ministre même qui avait fait prendre ces

informations.--Ajoutons que l'un des couvents

récemment supprimés à Madrid (San Salvador), avait

deux millions de biens et un seul religieux.]

La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis le XIIIe

siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la

différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques

se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François Ier le

Concordat.

Qui donc, au XIVe siècle, du roi ou de l'Église, devait désormais (p. 282)

exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque Philippe

mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il altéra

les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou banquiers du

saint-siége, il frappait Rome directement ou indirectement, il la

ruinait, il lui coupait les vivres[325].

[Note 325: Édouard Ier s'y était pris plus

rudement encore; sur le refus du clergé de payer un

impôt, il le mit en quelque sorte hors la loi,

lâchant les soldats contre les prêtres, et

défendant aux juges de recevoir les plaintes de

ceux-ci (Knygthon).--Philippe le Bel, au moins, y

mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut

mieux et est plus agréable à Dieu et aux hommes que

ce qui est exigé, nous exhortons votre charité à

nous donner cet aide de la double dîme ou

cinquième.»]

Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis

laicos_, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout

laïque qui exigera subvention, prêt ou don, sans l'autorisation du

saint-siége; et cela, sans qu'aucun rang, aucun privilége puisse les

excepter. Il annulait ainsi un privilége important de nos rois, qui,

tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans

leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.

Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe

défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était

frapper Rome bien plus que l'Angleterre.

Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que

la bulle en réponse: «Dans la douceur d'un ineffable amour (p. 283)

(Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo), l'Église, unie au Christ,

son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples, spécialement

le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse régnât, comme

mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de l'offenser, de

la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans l'épouse? Qui

osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques, contre son Dieu et

son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il, pour que le marteau

de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre et en cendre?... Ô

mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix paternelle, etc.»

Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point

considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le

tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les

sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève

les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les royaumes

des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes parts;

songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs habitants,

et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps, que ce

n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église par de

telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées du

siége apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions occupés

de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à

l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de

tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis (p. 284)

pas seulement notre indignation, mais celle de l'Église elle-même...

«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce

siége, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité

menaçait de nouveau ton royaume, non-seulement le saint-siége

t'accorderait les subventions des prélats et des personnes

ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains

jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas

défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au saint-siége,

et qui lui a été si longtemps dévoué... Nous exhortons donc ta

Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les

médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis

salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à

ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve

notre bienveillance et celle du Saint-Siége, conserve notre bonne

renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à

d'autres remèdes, à des remèdes inusités, lors même que la justice

nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions

qu'à regret et malgré nous[326].»

[Note 326: Dupuy, Différ.]

Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire

impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos

rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;

mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il

avait appelé en Italie Charles de Valois, et, en attendant (p. 285)

l'empire latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne,

capitaine du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la Marche d'Ancône.

Il obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit ce qu'il

put pour leur procurer le trône impérial et celui de Castille. En

1298, pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il

essaya de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence

provisoire, il ajourna les restitutions que Philippe devait à

l'Anglais.

La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà apparaissait encore

comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre

la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre

Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert

d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion

sur ses forces réelles?

L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300, Boniface promit

rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant

trente jours les Églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout

à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On

sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait

rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier

possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi

dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre point

de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des Âges[327]; mais ce ne

fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la mortalité des

empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme (p. 286)

invincible, et, au retour de chaque siècle, solennisait son éternité.

[Note 327: Voy. mon _Histoire romaine_.]

En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à

Rome[328]. On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y

eut plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent

à les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des

abris construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous

la voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la

chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.

[Note 328: Au point qu'il y eut famine. Voyez

le livre du cardinal de Saint-George, neveu de

Boniface: _De Jubilæo_.]

Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore

voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes

de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la

veuve de deux antiquités.

Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne

lui en veux pas pour cet invention du Jubilé. Des milliers d'hommes

l'en ont, j'en suis sûr, remercié du coeur. C'était mettre une

pierre sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie,

entre les regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins

regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente,

souffler un peu à midi. _Nel mezzo cammin di nostra vita._

Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de

lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser le diable avec (p. 287)

l'habit qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas

quelque chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se

dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une mauvaise

puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le coeur se

prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la pinada de

Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,

Charlemagne fut ensorcelé?

Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils

attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de

régénération. «Le vieillard, tout blanc, et chenu, se sépare des lieux

où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit

privée d'un père chéri.--Vieux, faible, et sans haleine, il se traîne

comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les

ans, par la fatigue du chemin.--Il vient à Rome pour y voir la

semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au

ciel[329]...»

[Note 329: Pétrarque.]

Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart

de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la

pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses

pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ces genoux, altéré et

haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à

l'horizon: _Monte di gioja!_...

Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du

siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on

atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux (p. 288)

tombeaux, jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les

touchait; alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et

des consuls et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au

Capitole et du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant

vu toute mort et ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers

la patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et

d'avance tout consolé de mourir.

L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva

dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.

La descente commença dès-lors. Dans cette foule même se trouvaient les

hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,

froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les

autres chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se

faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le

poëte convoqua dans sa comédie tous les morts; il fit la revue du

monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité,

comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut

dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé

depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt

lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la Divina

Commedia, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo-Santo de

Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la

couronner, la mettre glorieusement au tombeau.

N'accusons pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et (p. 289)

nourri dans les ruses et les plus prosaïques intrigues[330], se laissa

gagner lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le

genre humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs

une sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les

souverains de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et

même au XIVe siècle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu

tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du

globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi.»

[Note 330: «Hic longo tempore experientiam

habuit curiæ, quia primo advocatus ibidem, inde

factus postea notarius papæ, postea cardinalis, et

inde in cardinalatu expeditor ad casus Collegii

declarandos, seu ad exteros respondendos.»

Muratori, XI, 1103.]

À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque

Albert d'Autriche se fit Empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,

Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et

s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'Empereur,

c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300, il

parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les insignes

impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur la boule

du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées; Pierre,

tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre vicaire.»

Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le lieu où

Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.

Cette outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre des (p. 290)

deux puissances ecclésiastique et civile. La lutte, qui semblait

finie avec la maison de Souabe, est reprise par celle de France.

Guerre d'idées, non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le

pieux Louis IX la commence, le sacrilége Philippe IV la continue.

«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa

bulle _Unam sanctam_, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le

monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira

en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?--la paix_.

C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et

l'Empereur[331].

[Note 331: «Cum omnis natura ad ultimum quemdam

finem ordinetur, consequitur ut hominis duplex

finis existat: ut sicut inter omnia entia solus

incorruptibilitatem et corruptibilitatem

participat, sic... Propter quod opus fuit homini

duplici directivo, secundum duplicem finem:

scilicet summo pontifice, qui secundum revelata

humanum genus produceret ad vitam æternam; et

imperatore, qui secundum philosophica documenta

genus humanum ad temporalem felicitatem dirigeret.»

Dante, De Monarchiâ, p. 78, édit. Zatta.]

La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on

l'a cherchée dans l'unité. Dès le IIe siècle, saint Irénée écrit

contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: _De

Monarchiâ_. C'est encore le titre du Dante: _De Monarchiâ_, De l'unité

du monde social[332].

[Note 332: Dante (De Monarchia, t. IV, p. 2.

a). L'éditeur a mis au frontispice l'aigle de

l'Empire avec cette épigraphe:

E sotto l'ombra delle sacrepenne,

Governo l'mondo li di mano in mano.

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 23 / 40 题