J'ai déjà dit que, à Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois
l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'était à peine
si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les
portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu'à l'été
suivant; mais ces connaissances éphémères n'en étaient pas moins une
distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de
souvenirs et d'espérances qu'elles avaient, en outre, le mérite de lui
fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontrées à
Bournemouth, l'été précédent, se trouvait un jeune avocat nommé Gédéon
Forsyth.
Dans l'après-midi même du jour mémorable où le magistrat s'était amusé à
changer les étiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu
rêveuse et mélancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le
trottoir de John Street, à Bloomsbury; et, à peu près au même moment,
Miss Hazeltine fut appelée à la porte du numéro 16 de cette rue par un
coup de sonnette d'une énergie foudroyante.
M. Gédéon Forsyth était un jeune homme assez heureux, mais qui aurait
été plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins.
Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle,
M. Edouard H. Bloomfield, renforçait ce revenu d'une légère subvention
et d'une masse énorme de bons conseils, exprimés dans un langage qui
aurait probablement paru d'une violence excessive à bord même d'un
bateau de pirates.
Ce M. Bloomfield était, en vérité, une figure essentiellement propre à
l'époque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'âge sans acquérir la moindre
expérience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une
exubérance passionnée qu'on est plus habitué à regarder comme l'apanage
traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il
portait un formidable gourdin à noeuds, il était assidu aux services
religieux: et l'on aurait eu de la peine à dire contre qui sa colère
sévissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de défendre
l'Eglise Etablie ou de ceux qui négligeaient de prendre part à ses
cérémonies. Il avait, en outre, quelques épithètes favorites qui
inspiraient une légitime frayeur à ses connaissances: lorsqu'il ne
pouvait pas aller jusqu'à déclarer que telle ou telle mesure «n'était
pas anglaise», du moins ne manquait-il pas à la dénoncer comme «n'étant
pas pratique». C'est sous le ban de cette dernière excommunication
qu'était tombé son pauvre neveu. La façon dont Gédéon entendait l'étude
de la loi avait été décidément reconnue «non pratique»; et son oncle lui
avait en conséquence signifié, au cours d'une bruyante entrevue rythmée
avec le gourdin à noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou
deux causes à défendre, ou bien se préparer à vivre désormais de ses
propres fonds.
Aussi ne s'étonnera-t-on point que Gédéon, malgré une nature plutôt
joyeuse, se sentît envahi de mélancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le
moindre désir de pousser plus loin qu'il n'avait fait déjà l'étude de la
loi; et puis, en supposant même qu'il s'y résignât, il y avait toujours
encore une partie du programme qui restait indépendante de sa volonté.
Comment trouver des clients, des causes à défendre? La question était
là.
Tout à coup, pendant qu'il se désespérait de ne pouvoir pas la résoudre,
il trouva son passage barré par un rassemblement. Une voiture de
camionnage était arrêtée devant une maison; six athlètes, ruisselants de
sueur, s'occupaient à en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage
qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrés du perron, la massive
figure du cocher et la frêle figure d'une jeune fille se tenaient
debout, comme sur une scène, se querellant.
--Cela ne peut pas être pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous
prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la
maison, si même vous arriviez à la retirer de votre voiture!
--Alors je vais la laisser sur le trottoir, répondait le cocher, et M.
Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police!
--Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille.
--Peu m'importe de savoir qui vous êtes! répondait le camionneur.
--Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit
Gédéon, en s'avançant.
Julia poussa un petit cri de plaisir.
--Oh! monsieur Forsyth, s'écria-t-elle, je suis si heureuse de vous
voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger à faire entrer dans la maison
cette horrible chose, qui ne peut être venue ici que par erreur! Le
cocher déclare qu'il faut que nous défassions les portes, ou bien qu'un
maçon démolisse un pan de mur entre deux fenêtres, faute de quoi la
voirie va nous intenter un procès, pour laisser nos meubles sur le pavé!
Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin réussi à déposer la
caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuyés
contre elle, et considérant, avec une détresse manifeste, la porte de la
maison où cette caisse monstrueuse avait à pénétrer. Ai-je besoin
d'ajouter que toutes les fenêtres des maisons voisines s'étaient
garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amusés?
Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pût se donner, Gédéon mesura
avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur
son album à aquarelle, le résultat des évaluations. Puis Gédéon, en
mesurant la caisse et en comparant les deux séries de chiffres,
découvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pût
entrer. Après quoi, s'étant dévêtu de son veston et de son gilet, il
aida les hommes à enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et,
enfin, grâce à la collaboration presque forcée de quelques-uns des
assistants, la caisse monta péniblement les marches, grinça en se
frottant aux murs, et se trouva installée à l'entrée du vestibule, le
bloquant à peu près dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette
victoire se regardèrent les uns les autres avec un sourire de triomphe.
Ils avaient, en vérité, cassé un buste d'Apollon, et creusé dans le mur
de profondes ornières; mais, du moins, ils avaient cessé d'être un des
spectacles publics de Londres!
--Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil!
Gédéon lui exprima éloquemment sa sympathie en lui glissant dans la main
deux pièces de dix shillings.
--Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de régler le
compte de tous les camarades! s'écria le cocher.
Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improvisés grimpa
dans la voiture, qui détala dans la direction de la taverne la plus
proche. Gédéon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs
yeux se rencontrèrent; et une folle envie de rire les saisit tous les
deux. Puis, peu à peu, la curiosité s'éveilla dans l'esprit de la jeune
fille. Elle s'approcha de la caisse, la tâta dans tous les sens, examina
l'étiquette.
--C'est la chose la plus étrange que l'on puisse rêver! dit-elle, avec
un nouvel éclat de rire. L'écriture est certainement de la main de
Maurice, et j'ai reçu une lettre de lui, ce matin même, me disant de me
préparer à recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse être considéré
comme un baril, monsieur Forsyth?
--_Statue, à manier avec précaution, fragile_, lut tout haut Gédéon, sur
un des côtés de la caisse. Vous êtes bien sûre que vous n'avez pas été
prévenue de l'arrivée d'une statue?
--Non, certainement! répondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne
pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil à l'intérieur de
la caisse?
--Et pourquoi pas? s'écria Gédéon. Dites-moi seulement où je pourrai
trouver un marteau!
--Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai où sont les
marteaux! dit Julia. La planche où on les met est trop haute pour moi!
--Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gédéon. Un marteau
fut vite trouvé, ainsi qu'un ciseau: mais Gédéon fut surpris de
n'apercevoir aucune trace d'une cuisinière. Il découvrit également, par
contre, que miss Julia avait un très petit pied et une cheville très
fine; découverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de
pouvoir s'attaquer au plus vite à la caisse d'emballage.
Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une
précision admirable,--pendant que Julia, debout près de lui, en silence
considérait plutôt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth
était un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi
vigoureux. Et tout à coup Gédéon, comme s'il avait deviné ses pensées,
se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce
double changement lui seyait si bien que Gédéon oublia de regarder où il
frappait, de telle sorte que, quelques secondes après, le pauvre garçon
assénait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une présence
d'esprit touchante, il parvint, non seulement à retenir, mais à changer
même en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de
ses lèvres. Mais la douleur était vive; la secousse nerveuse avait été
trop forte: et, après quelques essais, il s'aperçut qu'il ne pouvait pas
songer à poursuivre l'opération.
Aussitôt Julia courut dans sa chambre, apporta une éponge, de l'eau, une
serviette, et commença à baigner la main blessée du jeune homme.
--Je regrette, infiniment! s'excusait Gédéon. Si j'avais eu le moindre
savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite
écrasé les doigts! Oh! ça va déjà beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous
assure que ça va beaucoup mieux!
--Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour être en état
de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui
serai votre ouvrière!
--Une délicieuse ouvrière, en vérité!--déclara Gédéon, oubliant tout à
fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un
petit soupçon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme
se hâta de détourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus
gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas à
soulever la première planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche
de paille. Une minute après les deux jeunes gens étaient à genoux, l'un
près de l'autre, comme des paysans occupés à retourner le foin; et, dès
la minute suivante, ils furent récompensés de leurs efforts par la vue
de quelque chose de blanc et de poli. C'était, sans erreur possible, un
énorme pied de marbre.
--Voilà un personnage vraiment esthétique! dit Julia.
--Jamais je n'ai rien vu de pareil! répondit Gédéon. Il a un mollet
comme un sac de gros sous!
Bientôt se découvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait
bien en être un troisième. Mais ce quelque chose se trouva être, en fin
de compte, une massue reposant sur un piédestal.
--Hé! parbleu! c'est un _Hercule_! s'écria Gédéon. J'aurais dû le
deviner à la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute
confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que
c'est ici le plus grand à la fois et le plus laid de tous les _Hercule_
de l'Europe entière! Qu'est-ce qui peut l'avoir décidé à venir chez
vous?
--Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois
ajouter que, nous-mêmes, nous nous serions parfaitement passés de lui.
--Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! répliqua Gédéon. Il m'a valu une
des plus mémorables séances de toute ma vie!
--En tout cas, une séance que vous ne pourrez pas oublier de sitôt! fit
Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront!
--Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement
Gédéon.
--Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un
moment, et prenez une tasse de thé avec moi!
--Si je pouvais penser que, réellement, cela vous fût agréable, dit
Gédéon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que
j'en serais ravi!
--Mais, certes, cela me sera agréable! répondit la jeune fille. Et, de
plus, j'ai besoin de gâteaux pour manger le thé, et je n'ai personne que
je puisse envoyer chez le pâtissier. Tenez voici la clef de la maison!
Gédéon se hâta de mettre son chapeau et de courir chez le pâtissier,
d'où il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux à la
crème, d'éclairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupée à préparer
une petite table à thé dans le vestibule.
--Les chambres sont dans un tel désordre, dit-elle, que j'ai pensé que
nous serions plus à l'aise ici, à l'ombre de notre statue!
--Parfait! s'écria Gédéon enchanté.
--Oh! quelles adorables tartelettes à la crème! fit Julia en ouvrant le
sac. Et quels délicieux choux aux fraises!
--Oui! dit Gédéon, essayant de cacher sa déconvenue. J'ai bien prévu que
le mélange produirait quelque chose de très beau. D'ailleurs, la
pâtissière l'a prévu aussi.
--Et maintenant, dit Julia après avoir mangé une demi-douzaine de
gâteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut:
peut-être y a-t-il des détails qui m'ont échappé?
Gédéon prit la lettre, la déplia sur un de ses genoux, et lut ce qui
suit:
«Chère Julia, je vous écris de Browndean, où nous nous sommes arrêtés
pour quelques jours. L'oncle a été très secoué par ce terrible accident,
dont, sans doute, vous aurez lu le récit dans le journal. Demain, je
compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul à Londres; mais, avant
mon arrivée, vous allez recevoir un baril _contenant des échantillons
pour un ami_. Ne l'ouvrez à aucun prix, mais laissez-le dans le
vestibule jusqu'à mon arrivée!
«Votre, en grande hâte,
«M. FINSBURY.
«_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!»
--Non, dit Gédéon, je ne vois rien là qui se rapporte au monument!--Et,
en disant cela, il désignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine,
poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions?
--Mais volontiers! répondit la jeune fille. Et si vous réussissez à
m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoyé une statue d'Hercule au lieu
d'un baril contenant des «échantillons pour un ami», je vous en serai
reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que
cela peut-être, «des échantillons pour un ami»?
--Je n'en ai pas la moindre idée! dit Gédéon. Je sais bien que les
marbriers envoient souvent des échantillons; mais je crois que, en
général, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le
monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En
premier lieu, est-ce que vous êtes tout à fait seule, dans cette maison?
--Oui, pour le moment! répondit Julia. Je suis arrivée avant-hier pour
mettre la maison en état et pour chercher une cuisinière. Mais je n'en
ai trouvé aucune qui me plût.
--Ainsi vous êtes absolument seule! dit Gédéon, stupéfait. Et vous
n'avez pas peur?
--Oh! pas du tout! répondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur.
Je me suis simplement acheté un revolver, d'un bon marché fantastique,
et j'ai demandé au marchand de me montrer la manière de m'en servir. Et
puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec
des tiroirs et des chaises.
--C'est égal, je suis heureux de penser que votre monde va bientôt
rentrer! dit Gédéon. Votre isolement m'inquiète beaucoup. S'il devait se
prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante à moi, ou
encore de ma femme de ménage, à votre choix.
--Me prêter une tante! s'écria Julia. Oh! quelle générosité! Je commence
à croire que c'est vous qui m'avez envoyé l'_Hercule_!
--Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je
vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi
monstrueuse!
Julia allait répondre, lorsque les deux amis tressautèrent: un coup
violent avait été frappé à la porte.
--Oh! monsieur Forsyth!
--Ne craignez rien, ma chère enfant! dit Gédéon appuyant tendrement sa
main sur le bras de la jeune fille.
--Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se
plaindre au sujet de la statue!
Nouveau coup à la porte, plus violent, et plus impatient.
--Mon Dieu! c'est Maurice! s'écria la jeune fille. Elle courut à la
porte et ouvrit.
C'était en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le
Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, pâle et
hagard, avec des yeux injectés de sang, et une barbe de deux jours au
menton.
--Le baril? s'écria-t-il. Où est le baril qui est arrivé ce matin?
Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent
de la tête, littéralement, lorsqu'il aperçut les jambes de l'_Hercule_.
--Qu'est-ce que c'est que ça? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce
mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et où est le baril? Le tonneau à
eau?
--Aucun baril n'est venu, Maurice! répondit froidement Julia. Voici le
seul colis qu'on ait apporté!
--Ça? s'écria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de ça!
--C'est cependant arrivé avec une adresse écrite de votre main! répondit
Julia. Nous avons presque été forcés de démolir la maison pour le faire
entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus!
Maurice la considéra avec un égarement sans limites. Il passa une de ses
mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui
va s'évanouir. Mais, peu à peu, sa langue se délia, et il se mit à
accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors
Maurice lui-même ne se serait supposé capable d'autant de feu, d'autant
de verve, ni d'une telle variété de locutions grossières. La jeune fille
tremblait et chancelait sous cette fureur insensée.
--Je ne souffrirai point que vous parliez davantage à miss Hazeltine sur
un ton pareil! dit enfin Gédéon, s'interposant avec résolution.
--Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, répliqua Maurice, dans un
nouvel élan de fureur. Je parlerai à cette misérable mendiante comme
elle le mérite!
--Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'écria Gédéon.--Miss
Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant à la jeune fille, vous ne pouvez
pas rester davantage sous le même toit que cet individu! Voici mon bras!
Permettez-moi de vous conduire en un lieu où vous soyez à l'abri de
l'insulte!
--Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester
ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie à un homme
d'honneur!
Pâle et résolu, Gédéon offrit son bras, et les deux jeunes gens
descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui
réclamait la clef de la porte d'entrée.
Julia venait à peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un
fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hélé, simultanément, par
Maurice et par Gédéon. Mais, au moment où le cocher arrêtait son cheval,
Maurice se précipita dans la voiture.
--Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que
possible! Dix sous pour vous!
--Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a
retenu avant vous!
--Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant, à part
lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant à la gare. Et
le cocher fouetta sa bête, et le fiacre tourna au premier coin de rue.