La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un
évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années,
d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir
été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de
militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants
et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces
divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit
de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres
s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon
vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant
le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout
rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se
succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les
coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière,
une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly
Newspaper_.
La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de
nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en
avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière
vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une
course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où
la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se
trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux
hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait
remarqué le vieux Finsbury.
--Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!
Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et
s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi.
Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans
le fourgon aux bagages.
--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle?
demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes.
Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?
--Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce
n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph!
Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le
commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave
homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la
dent d'un serpent!
--Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham.
--Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un
talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur
absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne
finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en
chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous
l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines!
Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus.
--Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans
cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je
n'avais pas encore songé à cela!
--Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à
côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce
serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans
personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je
commence décidément à devenir un vrai conservateur!
Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à
bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon.
--Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16,
John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas
de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux
coquin?
--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de
l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des
sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a
affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais
qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs
d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait
idiot, que j'ai oublié!
Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue
en tête.
--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si
seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je
pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la
place de l'autre!
En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel
Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.
--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs,
lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion.
--Venez-vous, Wickham? demanda Michel.
--Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit
le jeune homme.
Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte
de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les
bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie.
--Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand,
un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa
marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à
trouver de la place dans un compartiment!
M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos
interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman
fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé.
Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une
série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant
(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale
française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait
recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès
qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé
l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans
l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre
celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les
suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de
la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se
plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à
Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et
d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de
retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son
nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était
enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le
domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y
résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres.
Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne
dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus
humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais
forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des
instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité.
Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit
et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les
fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt
seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis,
avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de
Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer
avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage
rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à
son avoué.
Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas
de perdre mon poste de magistrat?
--Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours
prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
V