M. Chandler réfléchit un moment.

--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne

feraient pas l'affaire?

--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le

vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y

sont polis!

--Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M.

Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un

vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année

passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience,

encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de

l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien

de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que

tourmente un grave scrupule de conscience.

--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez

eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela

ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un

shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire

aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout!

La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque

chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses

doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis

dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées

d'une auberge. De son siège, il appela: Watts!

--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez,

mon vieux, et venez vous chauffer!

--Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute,

au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se

loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de

la Ligue anti-alcoolique!

M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur

le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de

la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur,

le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite

salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt,

une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité

à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu

depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du

tonneau.

Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut

achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à

examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une

dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut

une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe

ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de

constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de

cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et

leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il

aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la

saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui,

les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et

les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un

geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son

nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il

paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup

d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa

manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient,

les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés.

Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la

matière de son exorde:

--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec

un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait

voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa

confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent

avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme

s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une

taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai

faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et

dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement

intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai

calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux

cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas

été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes

chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car

les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer

de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous

demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et

j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues

erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou

par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts

livres!

Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables

qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et

ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions

successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à

Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo,

et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que,

aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette

soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.

Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en

compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent

livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception

de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui

avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient

dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et

repartaient au plus vite vers une autre taverne.

M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un

homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine

cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah,

que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la

salle.

M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa

journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni

d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note.

C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se

sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note

étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient

d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou

six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand

soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en

espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria

qu'on lui fît venir M. Watts.

--Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable

à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un

jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même!

M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses

doigts:

--Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin.

Vous n'avez pas d'autre argent?

--Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings!

--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en

remets à vous!

--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez

tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer

mon voyage.

--Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre

service! reprit M. Watts avec empressement.

--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques

jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.

--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts.

C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de

Tregonwell_!

--J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays

me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous

l'osez!

--Alors, payez votre note! dit M. Watts.

--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque

négociable.

--Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir

de chez moi, et tout de suite!

--Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez,

monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner

aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me

refuse à payer votre note!

--Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est

votre départ d'ici!

--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M.

Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se

l'enfonça sur la tête.

--Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas

m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?

--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts

d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus

d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous

pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!

La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il

aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il

craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare,

guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était

pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement

indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux

eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres

par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point

de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.

Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que,

à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour

un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il

avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de

séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire

son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de

Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau

du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de

palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux

de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de

poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en

outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour

incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui

risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition

d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce

qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte

que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M.

Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et

respectueusement installé dans un compartiment de première.

Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut

témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une

influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury.

Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une

douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon

aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de

diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence

parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du

train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de

ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme

caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la

station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon,

était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé,

et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port

payé._

La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre

ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une

main d'enfant pour y mettre le feu.

Le mort vivant · 第 11 / 45 题