LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ

Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de

rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de

s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans

qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un

bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec

sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens;

et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la

magistrature.

En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que

Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La

destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne

réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent

le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des

plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer

comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave

garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui

pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à

caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux

Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux,

pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on

pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard

aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de

notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se

soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance

qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses

deux neveux.

Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans

l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en

mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea

aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un

homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se

promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien,

s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la

soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la

capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la

volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à

attendre aussi longtemps pour le réaliser.

Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après

la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de

prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala

aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient

d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le

malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir

Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien

fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri,

tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec

une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la

secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas

à s'endormir très profondément.

Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants

à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de

sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient

les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur

était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques

cents pas d'eux.

Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la

grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes

attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas

par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver

sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et

se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues

s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de

camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence

bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J.

Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct

poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion

dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations

d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché;

peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de

voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur

le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique,

le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.

Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un

endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux,

aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir

bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était,

en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle

sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait

la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit

de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas

à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre

en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le

choc inattendu d'une conférence.

--Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit

aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui

nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de

camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes

ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!

--Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop

ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a

déjà fait bien du tort, dans notre partie!

--Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans

ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour

ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les

câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A

Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis

instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je

ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et

même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les

jouant d'un seul doigt sur un piano.

--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur

en fouettant sa bête.

--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien

Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire

ne me trompe pas) quarante-sept fois!

--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais

cru!

--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent

quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de

dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été

le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La

_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus

connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes.

Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien

possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter

une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée,

d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux

côtés.

--Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement

dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les

tenir des deux mains!

--Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le

camionneur. Et pourquoi donc?

--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et

repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la

mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants

petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre

condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué

le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous

sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là

un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous

avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à

foin, vous avez pris à gauche?

--Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui

devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser

procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche!

--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je

crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite!

--Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation.

J'aurais pris à gauche!

--Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous

raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre

la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une

allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé...

--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur:

c'est de la ficelle!

--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée

et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les

classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et

inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple...

--Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»?

cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si

j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais

pas laissé monter dans ma voiture!

Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins

déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour

s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même

pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se

borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste

résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un

crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique.

Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de

temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec

un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait

réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se

demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas

recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui

s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas

jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en

silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton.

La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues

de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes

éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec

complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le

voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il

classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour

s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler.

--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une

hôtellerie?

Le mort vivant · 第 10 / 45 题