«La patrie se fondra un jour dans la grande unité humaine, comme les
anciennes provinces françaises se sont fondues dans ce qu'on nomme
aujourd'hui la France. Les anarchistes s'écrient en conséquence:
agissons dès maintenant comme si la patrie n'existait plus. Les
socialistes disent au contraire: ne commençons point par démolir la
maison modeste et médiocrement bâtie où nous habitons, sous prétexte que
nous pourrons avoir plus tard un palais magnifique.
De même il viendra peut-être une époque (et nous ne demandons pas mieux
que de l'aider à venir) où la contrainte de la loi sera inutile pour
garantir les faibles contre l'oppression des forts et pour faire régner
la justice sur la terre. Agissons donc, reprennent les anarchistes,
comme si la loi n'était d'ores et déjà qu'une entrave toujours nuisible
ou superflue. Non, répliquent les socialistes, émancipons
progressivement l'individu; mais gardons-nous de prêter aux hommes tels
qu'ils sont l'équité, la sagesse, la bonté que pourront avoir les hommes
tels qu'ils seront après une longue période éducative.»
De même encore il est permis à la rigueur de concevoir un régime où la
production sera devenue assez abondante, où les hommes et les femmes
sauront assez limiter leurs désirs pour que chacun puisse «prendre au
tas» de quoi satisfaire ses besoins. Et les anarchistes de conclure: à
quoi bon dès lors régler la production et la répartition de la richesse
sociale? Agissons immédiatement comme si l'on pouvait puiser à pleines
mains dans une provision inépuisable. Pardon! répondent les
social-démocrates. Commençons par assurer la vie de la société en
assurant au travailleur une rémunération équivalente à son travail! Pour
le reste, nous verrons plus tard.
Quelle est la différence entre les anarchistes et les
social-démocrates?
Que les social-démocrates sont de simples réformateurs, qui veulent
transformer la société actuelle selon le socialisme d'État.
Il n'y a pas de différence de principe et personne n'en trouvera dans
les déductions précédentes.
Il nous semble que Renard n'en a établi aucune. Le socialisme ne peut
pas être séparé de l'anarchisme, chaque anarchiste est un socialiste,
mais chaque socialiste n'est pas nécessairement un anarchiste.
Économiquement on peut être communiste ou socialiste, politiquement on
est anarchiste. En ce qui concerne l'organisation politique, les
anarchistes communistes demandent l'abolition de l'autorité politique,
c'est-à-dire de l'État, car ils nient le droit d'une seule classe ou
d'un seul individu à dominer une autre classe où un autre individu.
Tolstoï l'a dit d'une manière si parfaite qu'on ne peut rien ajouter à
ses paroles. «Dominer, cela veut dire exercer la violence, et exercer la
violence cela veut dire faire à autrui ce que l'on ne veut pas qu'autrui
vous fasse; par conséquent dominer veut dire faire à autrui ce qu'on ne
voudrait pas qu'autrui vous fasse, cela veut dire lui faire du mal. Se
soumettre, cela veut dire qu'on préfère la patience à la violence et,
préférer la patience à la violence, cela veut dire qu'on est excellent
ou moins mauvais que ceux qui font aux autres ce qu'ils ne voudraient
pas qu'on leur fît. Par conséquent ce ne sont pas les meilleurs mais les
plus mauvais, qui ont toujours eu le pouvoir et l'ont encore. Il est
possible qu'il y ait parmi eux de mauvaises gens qui se soumettent à
l'autorité, mais il est impossible que les meilleurs dominent les plus
mauvais.»
Il est donc nécessaire pour prévenir une confusion fâcheuse de
remplacer le mot socialisme par social-démocratie.
Quelle est la différence entre les social-démocrates et les anarchistes?
Les social-démocrates sont des socialistes qui ne cherchent pas
l'abolition de l'État, mais au contraire veulent la centralisation des
moyens de production entre les mains du gouvernement dont ils ont besoin
pour contrôler l'industrie.
«Anarchie et socialisme se ressemblent comme un oeuf à un autre. Ils
diffèrent seulement par leur tactique.»
Voilà une opinion tout à fait opposée à celle de Renard, qui prétend que
ces deux principes sont en contradiction quoiqu'il les appelle «deux
variétés indépendantes», appellation qui nous plaît beaucoup mieux, car
elle répond davantage à la vérité. L'espèce est la même, mais ce sont
deux variétés de cette même espèce.
Albert Parsons exprimait la même opinion, quand il disait aux jurés: «le
socialisme se recrute aujourd'hui sous deux formes dans le mouvement
ouvrier du monde. L'une est comprise comme une anarchie, sous un
gouvernement politique ou sans autorité, l'autre comme un socialisme
d'État, ou paternalisme ou contrôle gouvernemental de chaque chose.
L'étatiste tâche d'améliorer et d'émanciper les ouvriers par les lois,
par la législation. L'étatiste demande le droit de choisir ses propres
réglementateurs. Les anarchistes ne veulent avoir ni de réglementateurs
ni de législateurs, ils poursuivent le même but par l'abolition des
lois, par l'abolition de tout gouvernement, laissant au peuple la
liberté d'unir on de diviser si le caprice ou l'intérêt l'exige;
n'obligeant personne, ne dominant aucun parti.»
C'est la même idée que l'illustre historien Buckle a développée dans
son Histoire de la civilisation, en constatant les deux éléments opposés
au progrès de la civilisation humaine. Le premier est l'Église qui
détermine ce qu'on doit croire; le second est l'État qui détermine ce
qu'il faut faire. Et il dit que les seules lois des trois ou quatre
siècles passés ont été des lois qui abolissaient d'autres lois[88].
Il serait curieux que nous, qui gémissons sous le joug de lois
régulièrement augmentées par les parlements, nous donnions notre appui à
un système dans lequel il n'y aurait pas une diminution mais au
contraire une augmentation des lois. Il est possible que nous serons
obligés dépasser par cette route, c'est-à-dire d'en venir par la
multiplication des lois à l'abolition, des lois, mais cette période sera
une _via dolorosa_. Par exemple on demande des lois protectrices du
travail et du travailleur, dont une société rationnelle n'a pas besoin.
Qui donc si la nécessité ne l'y obligeait, donnerait ses enfants à
l'usine, à l'atelier, véritable holocauste?
Toute loi est despotique et à mesure que nous aurons plus de lois, nous
serons moins libres. Dans une assemblée d'hommes vraiment civilisés on
n'a pas besoin de règlement d'ordre: quand vous avez la parole je me
tais et j'attends le moment où vous aurez fini de parler, et quand il y
a deux trois personnes qui veulent monter à la tribune, elles ne se
battent pas mais attendent pour prendre la parole les unes après les
autres. Quand on dîne à table d'hôte, on ne voit pas quelqu'un prendre
tout, de façon que les autres n'aient rien, on ne se bat pas pour être
servi le premier, tout va selon un certain ordre et les convives
observent des règles de politesse, que personne n'a dictées. Chacun
reçoit assez et la personne qui est servie la dernière aura sa portion
comme les autres. Pourquoi oublie-t-on toujours ces exemples qui nous
enseignent que dans une société civilisée où il y a abondance, on n'a
rien à craindre du désordre ou des querelles? Le nombre des lois est
toujours un témoignage du faible degré de civilisation d'une société. La
loi est un lien par lequel on fait des esclaves et non des hommes
libres. La loi est généralement une atteinte au droit humain, car «loi»
et «droit» sont des mots qui n'ont pas du tout même signification.
La plupart des crimes sont commis au nom de la loi, et cependant on veut
honorer les lois et on donne aux enfants une éducation basée sur le
respect des lois. Le système capitaliste d'aujourd'hui est-il autre
chose que le vol légalisé, l'esclavage légalisé, l'assassinat légalisé?
Quand la social-démocratie nous promet une centralisation, une
réglementation avec le contrôle d'en haut, nous craignons un tel État.
C'est une étrange méthode que d'abolir le pouvoir de l'État en
commençant par augmenter ses prérogatives. Non, le gouvernement
représentatif a rempli son rôle historique: vouloir conserver un tel
gouvernement pour une phase économique nouvelle, c'est raccommoder un
habit neuf avec de vieux lambeaux. À chaque phase économique correspond
une phase politique et c'est une erreur que de penser pouvoir toucher
aux bases de la vie économique actuelle, c'est-à-dire à la propriété
individuelle, sans toucher à l'organisation politique. Ce n'est pas en
augmentant les pouvoirs de l'État, ni en conquérant le pouvoir politique
qu'on progresse, on exécute un changement de décors et voilà tout; on
progresse en organisant librement tous les services qui sont considérés
maintenant comme fonctions de l'État.
Kropotkine l'a fort bien exprimé: «les lois sur la propriété ne sont pas
faites pour garantir à l'individu ou à la société la jouissance des
produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour en
dérober une partie au producteur et pour assurer à quelques-uns les
produits qu'ils ont dérobés, soit aux producteurs, soit à la société
entière. Les socialistes ont déjà fait maintes fois l'histoire de la
Genèse du capital. Ils ont raconté comment il est né des guerres et du
butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation
moderne. Ils ont montré comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et
comment il a conquis le monde entier. Ils ont à faire la même histoire
concernant la Genèse et le développement de la loi. Faite pour garantir
les fruits du pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la loi a
suivi les mêmes phases de développement que le capital.»
Et le système parlementaire ne fait qu'enregistrer ce qui, en réalité,
existe déjà. De deux choses l'une: ou bien la loi est préalable, et
alors, ainsi qu'en Amérique les lois sur le travail, dont les
inspecteurs disent que l'application laisse beaucoup à désirer, elle
n'est plus appliquée quand les patrons et avec eux la justice ne les
veulent pas respecter; ou bien la loi est arriérée, et alors elle n'est
plus nécessaire. Ce système est celui des carabiniers d'Offenbach:
Qui, par un malheureux hasard
Arrivent toujours trop tard.
C'est la force qui décide toujours. Au lendemain d'une victoire, le
peuple ne manque jamais de présenter une déclaration des droits aussi
radicale que possible: tout le monde applaudit, on se croit libre enfin.
Le peuple se satisfait de droits inscrits sur le papier. Le peuple se
laissa toujours duper et il est possible qu'il se laisse de nouveau
duper par les social-démocrates, qui une fois en place oublieront leurs
promesses. C'est pourquoi il faut l'avertir, car un averti en vaut deux.
Le peuple est toujours servi beaucoup moins bien que les souverains. Il
a ses orateurs, qui ont une grande bouche et de belles paroles; mais les
souverains ont leurs serviteurs, qui parlent moins mais agissent avec
les canons et les fusils. Quelques jours après la victoire, et sous
prétexte d'ordre légal, la constitution sera moins bien observée:
quelques jours encore et, sous prétexte d'ordre administratif, on est
gouverné par des règlements de police.
Les souverains et les gouvernants sont comme les feuilles des arbres:
ils changent d'opinion quand bon leur semble et, lorsqu'ils craignent de
perdre leur trône, ils font comme Liebknecht, ils changent vingt-quatre
fois par jour de tactique, et d'opinion.
Voici un exemple curieux.
Avant 1848 il y avait en Hollande un parti qui faisait de l'agitation
pour obtenir la révision de la constitution, mais le roi Guillaume II ne
la voulait pas et il avait dit une fois: «aussi longtemps que je vivrai,
il n'y aura pas de révision de la constitution.» La révolution de
février 1848 éclata à Paris et le roi Louis-Philippe fut chassé de
France. Cette révolution fit son chemin. À Vienne, à Berlin et dans
beaucoup de villes de l'Europe on éprouva l'influence de cette secousse
politique; alors le roi Guillaume trembla pour son trône, il eut peur de
suivre le même chemin que son collègue Louis-Philippe de France.
Qu'arriva-t-il? Ce même roi prit l'initiative d'une révision et parlant
aux ambassadeurs étrangers il déclara: Voici un homme qui en un jour de
pur conservateur est devenu libéral. Pourquoi? Parce qu'il préférait un
trône avec une constitution à la chance de perdre sa royauté.
Si les circonstances changent, on voit souvent les mêmes personnes faire
le contraire de ce qu'elles avaient juré.
Ainsi, en 1848, le roi de Prusse Guillaume Frédéric craignait de perdre
son trône. Pendant que le peuple était en armes et que la révolte
menaçait de triompher, le roi fit toutes les promesses qu'on exigea de
lui. Le mot d'ordre fut: si vous consentez à désarmer, je vous donnerai
une constitution. Le peuple a toujours trop de confiance, il crut le
roi, il déposa les armes, et quand l'effervescence fut passée, le roi
restant très bien armé, fut le plus fort et oublia toutes ses promesses.
Le peuple ne doit donc jamais désarmer au jour du combat, car un peuple
désarmé n'est plus rien, tandis qu'un peuple armé est une force qui
inspire du respect même aux adversaires.
Et toujours et partout les princes marchent au despotisme et les peuples
à la servitude.
Ce ne sont pas les tyrans qui font les peuples esclaves, mais ce sont
les peuples esclaves qui rendent possibles les tyrans.
Un tyran peut-il dominer quand le peuple se sent libre? Non certes, sa
puissance ne durerait pas un jour. Un tyran est toujours un peu
supérieur à ceux qui l'ont fait tyran. Au lieu de condamner un tyran, il
faut condamner encore plus le peuple esclave qui tolère la tyrannie.
Mais en dominant on devient de plus en plus mauvais, car l'appétit vient
en mangeant.
Les institutions engendrent l'esclavage, et c'est pour cela que nous
prêchons l'abolition des institutions. L'État est la tyrannie organisée
et c'est pourquoi nous voulons la croisade contre l'État.
On ne peut dire que l'émancipation de l'humanité viendra par
l'émancipation des individus; mais on ne peut non plus dire qu'elle
sortira d'une réorganisation violente de la société, arrivant
spontanément, par une sorte de miracle. Sans les individus émancipés, il
n'est pas possible de réorganiser et sans une organisation les individus
ne peuvent être émancipés. Il y a des connexions remarquables et ce que
la nature a uni, nous ne pouvons le désunir.
On dit toujours: sans l'État se produirait l'anéantissement de
l'organisation actuelle, le désordre complet, le retour à la barbarie.
Mais qu'est-ce que l'État actuel sinon le vol, la rapine, l'assassinat,
la barbarie? Chaque changement sera un progrès pour la grande masse, si
impitoyablement maltraitée maintenant.
Il faut rire quand on entend soutenir que les mauvais domineraient les
bons, car ce sont justement les mauvais qui dominent aujourd'hui.
Tolstoï nous dit que le christianisme dans sa vraie signification
détruit l'État comme tel, et que c'est pour cela qu'on a crucifié le
Christ. Et certainement, du jour où le christianisme fut établi comme
religion d'État, le christianisme fut perdu. Il faut choisir entre
l'organisation gouvernementale et le vrai christianisme qui est plus ou
moins anarchiste. Qu'est-ce qu'enseigne l'apôtre saint Paul quand il dit
que le péché est venu par la loi, et dans l'Épître aux Romains (ch. IV,
v. 15): «Où il n'y a pas de loi, il n'y a pas de péché.» Oui, les
ennemis de toute loi et de toute autorité peuvent faire appel à la
Bible, qui considère la loi comme un degré inférieur du développement
humain.
Un État suppose toujours deux partis dont l'un commande et l'autre
obéit; ce qui est le contraire du christianisme primitif, qui nous
enseigne que personne ne doit commander car nous sommes tous des frères.
Il est possible que l'État ait été nécessaire à une certaine époque,
mais la question est aujourd'hui de savoir si désormais l'État est un
obstacle au progrès et à la civilisation, oui ou non. Les divers
raisonnements sur ce sujet sont curieux. Quand on demande à quelqu'un:
Avez-vous personnellement besoin de l'État et de ses lois? on reçoit
toujours la même réponse. L'État ne m'est pas nécessaire, mais il est
nécessaire pour les autres. Chacun défend l'existence de l'État, non
pour soi-même, mais pour les autres. Cependant ces autres le défendent
de la même manière. Donc, personne n'a besoin de l'État et cependant il
existe et il persiste. Quelle folie!
Les non-résistants en Amérique ont un catéchisme dans lequel ils se
montrent en tant que chrétiens les ennemis acharnés de toute autorité,
et ils sont aussi conséquents qu'un anarchiste peut l'être.
Écoutez seulement:
«Est-il permis au chrétien de servir dans l'armée contre les ennemis
étrangers?»
Certainement non, cela n'est pas permis. Lui est-il permis de prendre
part à une guerre et même aux préparatifs de cette guerre? Mais il
n'ose pas seulement se servir d'armes meurtrières. Il n'ose pas venger
une offense, soit qu'il agisse seul, soit en commun avec d'autres.
Donne-t-il volontairement de l'argent pour un gouvernement, soutenu par
la violence, grâce à la peine de mort et à l'armée?
Seulement quand l'argent est destiné à une oeuvre juste en elle-même et
dont le but comme les moyens sont bons.
Ose-t-il payer l'impôt à un semblable gouvernement?
Non, mais s'il n'ose payer les impôts, il n'ose non plus résister au
paiement. Les impôts, réglés par le gouvernement, sont payés sans
qu'intervienne la volonté des contribuables. On ne peut refuser de les
payer sans user de violence, et le chrétien, qui ne doit pas user de
violence, doit donner sa propriété.
Un chrétien peut-il être électeur, juge ou fonctionnaire du
gouvernement?
Non, car qui prend part aux élections, à la jurisprudence, au
gouvernement, prend part à la violence du gouvernement.»
Ces anarchistes chrétiens sont des révolutionnaires par excellence, ils
refusent tout; les non-résistants sont très dangereux pour les
gouvernements et la doctrine de non-résistance est une terrible menace
pour toute autorité. Les membres de la société fondée pour
l'établissement de la paix universelle entre les hommes (Boston, 1838)
ont pour devise: _ne résistez pas au méchant_ (saint Mathieu V:39). Ils
disent sincèrement: «Nous ne reconnaissons qu'un roi et législateur,
qu'un juge et chef de l'humanité.» Et Tolstoï a peut-être raison quand
il dit: «les socialistes, les communistes, les anarchistes avec leurs
bombes, leurs révoltes, leurs révolutions ne sont pas si dangereux pour
les gouvernements que ces individus, qui prêchent le refus et se basent
sur la doctrine que nous connaissons tous.»
L'exemple individuel exerce une très grande influence sur la masse, et
c'est pourquoi les gouvernements punissent sévèrement tout effort de
l'individu pour s'émanciper.
Mais les social-démocrates, formés d'après le modèle allemand, prêchent
la soumission complète de l'individu à l'autorité de l'État. Tcherkessof
l'a très bien dit[89]: «les publicistes et les orateurs du parti social
démocrate prêchent aux ouvriers que l'industrie n'a aucune signification
dans l'histoire et dans la société et que tous ceux qui pensent que la
liberté individuelle et la satisfaction complète des besoins physiques
et moraux de l'individu seront garanties dans la société future, sont
des utopistes.» Seulement il y a des accommodements avec les chefs comme
avec le ciel et ce même auteur dit aussi d'une façon aussi malicieuse
que juste: «Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain.
Font aussi exception leurs héritiers, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde,
et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, composé
d'insignifiantes nullités, doivent se soumettre et obéir à tous ces
«Übermenschen,» ces êtres surhumains. C'est ce qu'on appelle l'égalité
social-démocratique et scientifique.»
Et on ose dire cela après l'admirable étude de John Stuart Mill sur la
Liberté! Lisez son chapitre troisième sur «la personnalité comme une des
bases du bien public» et vous verrez quelle place prépondérante il veut
donner à la personnalité, à l'individualité. Et certainement quand on
tue l'individualité, on tue tout ce qu'il y a de haut et de
caractéristique dans l'homme. En Allemagne tout est dressé
militairement, le soldat est l'idéal de chaque Allemand, et voilà la
raison pour laquelle le deuxième mot du social-démocrate allemand est:
discipline du parti.
La discipline de l'école vient avec la discipline de la maison
paternelle, et elle est suivie de la discipline de l'usine et de
l'atelier, pour être continuée par la discipline de l'armée et enfin par
la discipline du parti. Toujours et partout, la discipline. Ce n'est pas
par hasard que le livre de Max Stirner[90] nous vient d'Allemagne, c'est
la réaction contre la discipline. Et il y a peu de personnes qui aient
compris les idées supérieures de Wilhelm von Humboldt[91], quand il dit
que «le but de l'homme ou ce qui est prescrit par les lois éternelles et
immuables de la raison, et non pas inspiré par les désirs vains et
passagers, doit résider dans le développement le plus harmonieux
possible des forces en vue d'un tout complet et cohérent» et que deux
choses y sont nécessaires: la liberté et la variété des circonstances,
l'union de ces deux forces produisant «la force individuelle et la
variété multipliée,» qui peuvent se combiner avec l' «originalité». La
grande difficulté reste toujours de définir les limites de l'autorité de
la société sur l'individu.
«Quelle est la limite légitime où la souveraineté de l'individu finit de
soi-même et où commence l'autorité de la société?
Quelle part de la vie humaine est la propriété de l'individu et quelle
la propriété de la société[92]?»
Voilà une question qui intéresse tous les penseurs et qui est traitée
d'une manière magistrale par Mill. En vain vous chercherez une
discussion approfondie de ces questions théoriques chez les
social-démocrates allemands. Nommez un penseur de valeur après les deux
maîtres Marx et Engels. Il semble que le dernier mot de toute sagesse
ait été dit par eux et qu'après eux la doctrine se soit cristallisée en
un dogme comme dans l'église chrétienne. Les principaux écrivains du
parti social-démocrate sont des commentateurs des maîtres, des
compilateurs, mais non des penseurs indépendants. Et quelle médiocrité!
Ne comprend-on pas qu'une doctrine cristallisée est condamnée à périr de
stagnation car la stagnation est le commencement de la mort? Dans les
dernières années on n'a fait que rééditer les oeuvres de Marx avec de
nouvelles préfaces d'Engels ou les oeuvres d'Engels lui-même, mais on
cherche en vain un livre de valeur, une idée nouvelle dans ce parti qui
se prépare à conquérir le pouvoir public.
Mill dit que le devoir de l'éducation est de développer les vertus de
l'individu comme celles de la société. Chacun a le plus grand intérêt à
amener son propre bien-être et c'est pourquoi chacun demande de la
société l'occasion d'user de la vie dans son propre intérêt. Et quand il
existe un droit, ce n'est pas celui d'opprimer une autre individualité
mais de maintenir la sienne. Qui vient à l'encontre de cette thèse qu'un
individu n'est pas responsable de ses actes vis-à-vis de la société
quand ses actes ne mettent en cause que ses propres intérêts? Le droit
de la société est seulement un droit de défense pour se maintenir.
Prenez par exemple la vaccination obligatoire. C'est une atteinte à la
liberté individuelle. L'État n'a pas le droit de m'obliger de faire
vacciner mes enfants, car contre l'opinion de la science officielle que
la vaccination est un préservatif de la variole, il y a l'opinion de
beaucoup de médecins qui nient les avantages de la vaccination et, pis
encore, qui craignent les conséquences de cette inoculation, par
laquelle beaucoup de maladies sont répandues. Plus tard on rira de cette
contrainte soi-disant scientifique, et on parlera de la tyrannie qui
obligeait chacun à se soumettre à cette opération. On met un emplâtre
sur la plaie au lieu de s'attaquer à la cause, et l'on se satisfait
ainsi.
Mais comme Mill le dit très bien: «le principe de la liberté ne peut pas
exiger qu'on ait la liberté de n'être plus libre: ce n'est pas exercer
sa liberté que d'avoir la permission de l'aliéner.» C'est pourquoi on ne
doit jamais accepter la doctrine d'après laquelle on peut prendre des
engagements irrévocables.
Et que nous promet-on dans une société social-démocrate? Jules Guesde a
prononcé à la Chambre française un discours dans lequel il esquisse un
tableau qui n'a rien d'enchanteur. Il explique que l'antagonisme des
intérêts ne sera pas extirpé radicalement. Même la loi de l'offre et de
la demande fonctionnera quand même; seulement, au lieu de s'appliquer au
tarif des salaires, elle s'appliquera au travail agréable ou non.
De même, dans son chapitre IV n° 10, sur le socialisme et la
liberté[93], Kautsky prétend que: «la production socialiste n'est pas
compatible avec la liberté complète du travail, c'est-à-dire avec la
liberté de travailler quand, où et comment on l'entendra. Il est vrai
que, sous le régime du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la liberté
jusqu'à un certain degré. S'il ne se plaît pas dans un atelier, il peut
chercher du travail ailleurs. Dans la société socialiste (lisez:
social-démocratique) tous les moyens de production seront concentrés par
l'État et ce dernier sera le seul entrepreneur; il n'y aura pas de
choix. L'OUVRIER DE NOS JOURS JOUIT DE PLUS DE LIBERTÉ QU'IL N'EN AURA
DANS LA SOCIÉTÉ SOCIALISTE» (lisez: social-démocratique[94].) C'est nous
qui soulignons.
Mais, fidèle à ses maîtres il dit que «ce n'est pas la social-démocratie
qui infirme le droit de choisir le travail et le temps, mais le
développement même de la production; le seul changement sera «qu'au lieu
d'être soit sous la dépendance d'un capitaliste, dont les intérêts sont
opposés aux siens, l'ouvrier se trouvera sous la dépendance d'une
société, dont il sera lui-même un membre, d'une société de camarades
ayant les mêmes droits, comme les mêmes intérêts.» Cela veut dire que
dans la société social-démocratique la production créera l'esclavage. On
change de maître, voilà tout.
Un autre, Sidney Webb, nous dit que «rêver d'un atelier autonome dans
l'avenir, d'une production sans règles ni discipline ... n'est pas du
socialisme.»
Mais quelles étranges idées se forgent dans les têtes dogmatiques des
chefs de la social-démocratie. Écoutez Kautsky, ce théoricien du parti
allemand: «toutes les formes de salaires: rétribution à l'heure ou aux
pièces; primes spéciales pour un travail au-dessus de la rétribution
générale, salaires différents pour les genres différents de travail ...
toutes ces formes du salariat contemporain, un peu modifiées, seront
parfaitement praticables dans une société socialiste.» Et ailleurs: «la
rétribution des produits dans une société socialiste (lisez
social-démocratique) n'aura lieu dans l'avenir que d'après des formes
qui seront le développement de celles qu'on pratique actuellement.»
Donc un état social-démocratique avec le système du salariat. Mais
est-ce que le salariat n'est pas la base du capitalisme? On prêchait
l'abolition du salariat et ici on sanctionne ce système. C'est ainsi
qu'on dénature les bases du socialisme; et les élèves de Marx et
d'Engels, qui proclamaient la formule: «de chacun selon ses forces, à
chacun selon ses besoins», sont devenus de simples radicaux, des
démocrates bourgeois, ayant perdu leurs idées socialistes.
Avec ce système nous aurons le triomphe du quatrième État, ce qui créera
directement un cinquième État ayant à soutenir la même lutte cruelle
contre les individus arrivés au pouvoir avec son aide. L'aristocratie
ouvrière et la petite bourgeoisie seront les tyrans de l'avenir, et la
liberté sera supprimée entièrement. L'oeuvre libératrice pour laquelle
la nouvelle ère s'ouvrira, sera le massacre des anarchistes, comme le
député Chauvin l'a prédit et comme d'autres l'ont préconisé.
Guesde dit même: «que ce n'est pas lui qui a inventé la réquisition,
qu'elle se trouve dans les codes bourgeois et que si lui et ses amis
sont obligés d'y avoir recours, ils ne feront QU'EMPRUNTER UN DES
ROUAGES DE LA SOCIÉTÉ ACTUELLE.»
Belle perspective!
Rien ou presque rien ne serait donc changé au système actuel et les
ouvriers travaillent de nouveau à se donner des tyrans. Pauvre peuple,
tu seras donc éternellement esclave!
Mais «combien aisément et doucement on glisse une fois sur la pente»,
comme Engels l'a si bien dit!
Il n'y a pas d'autre alternative que le socialisme d'État et le
socialisme libertaire.
Lorsqu'on dit au congrès de Berlin (1892): «la social-démocratie est
révolutionnaire dans son essence et le socialisme d'État conservateur;
la social-démocratie et le socialisme d'État sont des antithèses
irréconciliables», on a joué avec des mots.
Qu'est-ce que le socialisme d'État?
Liebknecht dit que les socialistes d'État veulent introduire le
socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire cherchent la quadrature du
cercle; un socialisme qui ne serait pas le socialisme dans un État
adversaire du socialisme. Mais qu'est-ce que les social-démocrates
désirent? N'est-ce pas le même Liebknecht qui parlait d'un «enracinement
dans la société socialiste» (hineinwachsen)?
Le socialisme d'État dans la compréhension générale est l'État
régulateur de l'industrie, de l'agriculture, de tout. On veut faire de
l'industrie un fonctionnement d'État, et au lieu des patrons
capitalistes on aura l'État. Quand l'État actuel aura annexé
l'industrie, il restera ce qu'il est. Mais avec le suffrage universel,
lorsqu'en 1898, année de salut, les social-démocrates allemands auront
la majorité, comme Engels et Bebel l'ont prédit, alors il est évident
qu'on pourra transformer l'État à volonté, et le socialisme qu'on
introduira alors sera le socialisme d'État.
Liebknecht appelle le socialisme d'État d'aujourd'hui le capitalisme
d'État, mais il y a une confusion terrible dans les mots. Nous demandons
ceci: quand la majorité du parlement sera socialiste et qu'on aura mis
telle ou telle branche de l'industrie entre les mains de l'État, sera-ce
là le socialisme d'État, oui ou non?
Nous disons: oui, certainement.
Au Congrès de Berlin, Liebknecht disait dans sa résolution: «Le
soi-disant socialisme d'État, en ce qui concerne la transformation de
l'industrie et sa remise à l'État avec des dispositions fiscales, veut
mettre l'État à la place des capitalistes et lui donner le pouvoir
d'imposer au peuple ouvrier le double joug de l'exploitation économique
et de l'esclavage politique.»
Mais c'est justement ce que nous disons de la social-démocratie.
Examinons ces desiderata.
Si l'État réglait toutes les branches de l'administration, on serait
obligé d'obéir, car autrement on ne pourrait trouver de travail
ailleurs.
Et de même que la dépendance économique, la dépendance politique serait
plus dure; l'esclavage économique amènerait l'esclavage politique; et à
son tour l'esclavage politique influerait sur l'esclavage économique, le
rendant plus dur et plus rigoureux.
Quand Liebknecht dit cela, il comprend très bien le danger et ne change
pas la question en l'escamotant par un habile jeu de mots. Le
capitalisme d'État comme il l'appelle sera le socialisme d'État, du
moment que les socialistes seront devenus le gouvernement et encourra
les mêmes reproches que ceux que l'on formule contre l'État actuel. On
est esclave et non pas libre, et un esclave de l'État, monarchique ou
socialiste, est un esclave. Nous qui voulons l'abolition de tout
esclavage, nous combattons la social-démocratie qui est le socialisme
d'État de l'avenir. Ce que Liebknecht dit de l'État des Jésuites du
Paraguay est applicable à l'État social-démocratique selon la conception
des soi-disant marxistes: «dans cet État modèle toutes les industries
furent la propriété de l'État, c'est-à-dire des Jésuites. Tout était
organisé et dressé militairement; les indigènes étaient alimentés d'une
manière suffisante; ils travaillaient sous un contrôle sévère, comme
forçats au bagne et ne jouissaient pas de la liberté; en un mot l'État
était la caserne et le workhouse--l'idéal du socialisme d'État--le fouet
commun et la mangeoire commune. Naturellement il n'y avait pas
d'alimentation spirituelle--l'éducation était l'éducation pour
l'esclavage.»
Tel est aussi l'idéal des social-démocrates!
Grand merci pour une telle perspective!
Et cependant en distinguant bien, il arrive à dire: «Le socialisme veut
et doit détruire la société capitaliste; il veut arracher le monopole
des moyens de production des mains d'une classe et faire passer ces
moyens aux mains de la communauté; il veut transformer le mode de
production de fond en comble, le rendre socialiste, de sorte que
l'exploitation ne soit plus possible et que l'égalité politique et
économique et sociale la plus complète règne parmi les hommes. Tout ce
qu'on comprend maintenant sous le nom de socialisme d'État et dont nous
nous occupons, n'a rien de commun avec le socialisme.» Liebknecht nomme
cela le _capitalisme_ d'État et il nomme le socialisme le vrai
socialisme d'État. Nous sommes alors d'accord, mais n'oublions pas que
l'esclavage ne sera pas aboli, même quand les social-démocrates seront
nos maîtres et nous ne voulons pas de maîtres du tout.
Ou dit souvent qu'on affaiblit l'État au lieu de le fortifier en
étendant la législation ouvrière, et bien loin de fortifier l'État
bourgeois, on le sape. Mais ceux qui disent cela diffèrent beaucoup de
Frédéric Engels, qui, dans l'Appendice de son célèbre livre: _les
classes ouvrières en Angleterre_, écrit: «la législation des fabriques,
autrefois la terreur des patrons, non seulement fut observée par eux
avec plaisir mais ils l'étendent plus ou moins sur la totalité des
industries. Les syndicats, nommés l'oeuvre du diable il n'y a pas
longtemps, sont cajolés maintenant par les patrons et protégés comme des
institutions justes et un moyen énergique pour répandre les saines
doctrines économiques parmi les travailleurs.
On abolissait les plus odieuses des lois, celles qui privent le
travailleur de droits égaux à ceux du patron. L'abolition du cens dans
les élections fut introduite par la loi ainsi que le suffrage secret,
etc., etc. Et il continue: «l'influence de cette domination fut
considérable au début. Le commerce florissait formidablement et
s'étendait même en Angleterre. Que fut la position delà classe ouvrière
pendant cette période?
Une amélioration même pour la grande masse suivait temporairement, cet
essor. Mais, depuis l'invasion des sans-travail, elle est revenue à son
ancienne position.
L'État n'est pas aujourd'hui moins puissant, il l'est plus
qu'auparavant. Et après avoir constaté que deux partis de la classe
ouvrière, les mieux protégés, ont profité de cette amélioration d'une
manière permanente, c'est-à-dire les ouvriers des fabriques et les
ouvriers syndiqués, il dit: _mais en ce qui regarde la grande masse des
ouvriers, les conditions de misère et d'insécurité dans lesquelles ils
se trouvent maintenant sont aussi mauvaises que jamais, si elles ne sont
pires_.
Non, on n'affaiblit pas l'État en augmentant ses fonctions, on n'abolit
pas l'État en étendant son pouvoir. Donc, partout où le gouvernement
bourgeois sera le régulateur des branches différentes de l'industrie, du
commerce, de l'agriculture, il ne fera qu'augmenter et fortifier son
pouvoir sur la vie d'une partie des citoyens et les ouvriers resteront
les anciens esclaves, et pour eux il sera tout à fait indifférent qu'ils
soient les esclaves des capitalistes ou bien les esclaves de l'État.
L'État conserve le caractère hiérarchique, et c'est là le mal.
La question décisive est de savoir qui doit régler les conditions de
travail. Si c'est le gouvernement de l'État, des provinces ou des
communes, selon le modèle des postes par exemple, nous aurons le
socialisme d'État, même si le suffrage universel est adopté. Si ce sont
les ouvriers eux-mêmes qui règlent les conditions de travail selon leur
gré, ce sera tout autre chose; mais nous avons entendu dire par Sidney
Webb, que «rêver sans l'avouer d'un atelier autonome, d'une production
sans règles ni discipline ... que cela n'est pas du socialisme.»
Au contraire, nous disons que quiconque est d'avis que le prolétariat
peut arriver au pouvoir par le suffrage universel et qu'il peut se
servir de l'État pour organiser une nouvelle société, dans laquelle
l'État lui-même sera supprimé, est un naïf, un utopiste. Imaginer que
l'État disparaisse par le fait ... des serviteurs de l'État!
Le capital se rendra-t-il volontairement? L'expérience de l'histoire est
là pour prouver le contraire, car jamais une classe ne se supprimera
volontairement. Chaque individu, chaque groupe lutte pour l'existence,
c'est la loi de la nature, qui fait du droit de défense et de
résistance, le plus sacré de tous les droits.
Le socialisme veut l'expropriation des exploiteurs. Eh bien, peut-on
penser que les patrons, les marchands, les propriétaires, en un mot les
capitalistes dont la propriété privée sera transformée en propriété
sociale ou commune, céderont jamais volontairement. Non, ils se
défendront par tous les moyens possibles plutôt que de perdre leur
position prépondérante. On les soumettra seulement par la violence.
Tout pouvoir a en soi un germe de corruption, et c'est pourquoi il faut
lutter non seulement contre le pouvoir d'aujourd'hui mais aussi contre
celui de l'avenir. Stuart Mill a très bien dit: «le pouvoir corrompt
l'homme. C'est la tradition du monde entier, basée sur l'expérience
générale».
Et parce que nous connaissons l'influence pernicieuse que l'autorité a
sur le caractère de l'individu, il faut lutter contre l'autorité.
Guillaume de Greef a formulé tout le programme de l'avenir d'une manière
aussi claire que nette en ces mots: Liberté, instruction et bien-être
pour tous; «le principe, aujourd'hui, n'est plus contestable: la société
n'a que des organes et des fonctions; elle ne doit plus avoir de
maîtres.» Et pourquoi l'homme, doué de plus de raison que les autres
êtres dans la nature, ne serait-il pas capable de vivre dans une société
sans autorité, lorsqu'on voit les fourmis et les abeilles former de
telles sociétés? Dans son _Évolution politique_, Letourneau nous dit:
«Au point de vue sociologique, ce qui est particulièrement intéressant
dans les républiques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait
maintien de l'ordre social avec une anarchie complète. Nul gouvernement;
personne n'obéit à personne, et cependant tout le monde s'acquitte de
ses devoirs civiques avec un zèle infatigable; l'égoïsme semble
inconnu: il est remplacé par un large amour social.»
Nous n'allons pas examiner ici s'il est vrai que la propriété privée est
une modalité particulière de l'autorité et si l'autorité est la source
de tous les maux dans la société, comme le pense Sébastien Faure; ou
bien si la propriété privée est la cause de l'autorité, car nous sommes
d'avis que l'une et l'autre de ces propositions sont sérieuses, qu'on
peut soutenir les deux thèses, car elles se tiennent. Peut-être est-ce
la question de l'oeuf et de la poule; qui des deux est venu le premier?
Mais en tout cas il n'est pas vrai de dire avec Faure que le socialisme
autoritaire voit dans le principe de propriété individuelle la cause
première de la structure sociale, et que le libertaire la découvre dans
le principe d'autorité. Car s'il est vrai que la propriété individuelle
donne le pouvoir, l'autorité--le maître du sol l'est aussi des personnes
qui vivent sur le sol, le maître de la fabrique, de l'atelier est maître
aussi des hommes qui y travaillent--il est vrai aussi que l'autorité
sanctionne à son tour la propriété individuelle.
Tout gouvernement de l'homme par l'homme est le commencement de
l'esclavage et quiconque veut mettre fin à l'esclavage doit lutter
contre le gouvernement sous toutes ses formes.
Dans sa brochure _L'anarchie, sa philosophie, son idéal_, Kropotkine
s'exprime ainsi: «C'est pourquoi l'anarchie, lorsqu'elle travaille à
démolir l'autorité sous tous ses aspects, lorsqu'elle demande
l'abrogation des lois et l'abolition du mécanisme qui sert à les
imposer, lorsqu'elle refuse toute organisation hiérarchique et prêche la
libre entente, travaille en même temps à maintenir et à élargir le noyau
précieux des coutumes de sociabilité sans lesquelles aucune société
humaine ou animale ne saurait exister. Seulement au lieu de demander le
maintien de ces coutumes sociables à _l'autorité de quelques-uns_, elle
le demande _à l'action continue de tous_.
Les institutions et les coutumes communistes s'imposent à la société,
non seulement comme une solution des difficultés économiques, mais aussi
pour maintenir et développer les coutumes sociables qui mettent les
hommes en contact les uns avec les autres, établissant entre eux des
rapports qui font de l'intérêt de chacun l'intérêt de tous, et les
unissent, au lieu de les diviser.»
Tout le développement de l'humanité va dans la direction de la liberté
et quand les socialistes, (c'est-à-dire les social-démocrates) veulent,
avec Renard, un minimum d'autorité et une extension indéfinie de la
liberté, ils sont perdus, car il n'y a plus entre eux et les anarchistes
de différence de principes, mais seulement une différence de plus ou de
moins.
L'idéal pour tous est l'élimination complète du principe d'autorité,
l'affirmation intégrale du principe de liberté.
Si cet idéal est oui ou non réalisable, c'est une autre question, mais
mieux vaut un idéal superbe, élevé, même s'il est irréalisable, que
l'absence de tout idéal.
Que chacun se demande ce qu'il désire et aura pour réponse: «Vivre en
pleine liberté sans être entravé par des obstacles extérieurs; déployer
ses forces, ses qualités, ses dispositions naturelles.» Eh bien! ce que
vous demandez pour vous-même, il faut le donner aux autres, car les
autres désirent ce que vous désirez. Donc il nous faut des conditions
par lesquelles chaque individu puisse vivre en pleine liberté, puisse
déployer ses forces. Quand on veut cela pour soi-même et qu'on ne
l'accorde pas aux autres, on crée un privilège.
Voilà tout ce qu'on demande: de l'air franc et libre pour respirer.
Et si l'observation ne nous trompe pas, nous voyons que tout le
développement humain est une évolution dans le sens de la liberté.
La social-démocratie qui est et devient de plus en plus un socialisme
d'État est un obstacle à la liberté, car au lieu d'augmenter la liberté,
elle crée de nouveaux liens. Elle est de plus dangereuse parce qu'elle
se montre sous le masque de la liberté. Les Étatistes sont les ennemis
de la liberté et quand on veut unir le socialisme à la liberté, il faut
accepter le socialisme libertaire dont le but est toujours d'unir la
liberté au bien-être de tous.
La plupart ne croient pas à la liberté et c'est pourquoi ils rejettent
toujours sur elle la responsabilité des excès, s'il s'en produit dans un
mouvement révolutionnaire. Nous croyons au contraire que les excès sont
la conséquence du vieux système de limitation de la liberté.
Ayez confiance dans la liberté, qui triomphera un jour. Il est vrai que
même les hommes de science ont peur de cette terrible géante, cette
fille des dieux antiques, dont personne ne pourra calculer la puissance
le jour où elle se lèvera dans toute sa force. Tous la contemplent avec
terreur en prédisant de terribles jours au monde, si jamais elle rompt
ses liens, tous, excepté ses quelques rares amants appartenant
principalement aux classes pauvres.
Et cette petite troupe, troupe aussi de martyrs ou victimes, travaille
incessamment à sa délivrance, desserrant tantôt de ci, tantôt de là un
anneau, certaine que l'heure venue, la liberté secouera toutes ses
chaînes et se dressera en face du monde, pour se donner à tous ceux qui
l'attendent.
Le triomphe viendra, mais pour cela il nous faut une foi absolue dans la
liberté, seule atmosphère dans laquelle l'égalité et la fraternité se
meuvent librement.