IV

LE SOCIALISME D'ÉTAT DES SOCIAL-DÉMOCRATES ET LA LIBERTÉ DU SOCIALISME

ANTI-AUTORITAIRE

Un mouvement n'est jamais plus pur, plus idéologique qu'à ses débuts. Il

est inspiré par des hommes de dévouement et de sacrifice, et nul

ambitieux ne le gâte, car à y participer on a tout à perdre et rien à

gagner. On ne connaît alors ni les compromis ni les intrigues, ni

l'esprit d'opportunisme, prêt à accommoder les principes selon les

intérêts. Un souffle bienfaisant de solidarité, de liberté et de

fraternité anime tous les partisans de la même cause, et ils sont encore

un de coeur, de pensée et d'âme.

Que l'on prenne n'importe quel mouvement, on y trouve toujours cette

période idéaliste pendant laquelle les individus sont susceptibles de

s'élever à un tel degré de hauteur qu'ils peuvent sacrifier tous leurs

biens, leur repos, même leur vie. Ils sont des apôtres prêts, si les

circonstances l'exigent, à devenir des martyrs.

Tous les grands courants d'idées offrent d'ailleurs si on les prend à

leur naissance, des analogies singulières. Les points de ressemblance

entre le christianisme au commencement de notre ère et le socialisme de

notre temps à son éclosion, sont si remarquables que l'observateur

historien doit en être frappé. Dans leur origine comme dans leur

développement, les mêmes caractères se constatent et, toutes choses

changées, on peut dire en étudiant les étapes du premier: il en est

maintenant comme alors. On peut même dans leur commune dégénérescence

observer les phénomènes identiques.

Le christianisme apporta un évangile pour les pauvres, les opprimés et

les déshérités. Parmi les premiers chrétiens on ne trouve ni savants, ni

puissants, ni riches, mais seulement des ouvriers, des pêcheurs et des

gueux. Ils peinaient pour subvenir à leurs besoins et c'était aux heures

du repos, la journée finie, qu'ils allaient prêcher leur doctrine sans

ambition d'en tirer profit. Aussi, quand, en traversant Jérusalem, on

demandait, dans les maisons des gens aisés et responsables, ce que

voulaient et ce qu'étaient ces chrétiens--dont le nom seul était à ce

moment une injure,--ceux qui étaient interrogés répondaient que les

chrétiens étaient de pauvres hères au milieu desquels on ne trouvait

aucun personnage de rang ou de bonne famille.

N'en est-il pas ainsi dans le socialisme d'aujourd'hui?

Les socialistes, de nos jours, sont des prolétaires, des pauvres,

méprisés par les savants et par les puissants, haïs et persécutés par

les gouvernants et le monde officiel. Leurs orateurs sont pour la

plupart des hommes qui ont beaucoup souffert, qu'on a chassés de

l'usine, de l'atelier, dont on a brisé la carrière parce qu'ils avaient

des principes que les chefs et les patrons ne tolèrent pas. Mais, malgré

les persécutions, ils continuent leur route et ils prêchent leur

évangile avec la même ardeur et la même conviction que les anciens

chrétiens. Les persécutions même ont été pour eux un moyen de triompher,

car, en les voyant souffrir et supporter leurs souffrances avec

résignation et avec courage, beaucoup ont commencé à penser et à

étudier. Une conviction susceptible de donner tant de force à braver la

mort même, devait être quelque chose de bon et de beau. Ainsi souvent,

un Saul fanatique devient un Paul convaincu.

Lentement le christianisme triompha, ce ne fut qu'au commencement du

quatrième siècle qu'il fut si fort qu'un empereur habile, Constantin le

Grand--ainsi le nomme l'histoire, car l'histoire a été écrite par des

chrétiens, sinon on le signalerait comme il le mérite, c'est-à-dire

comme un monstre cruel et lâche--se convertit. Ce ne fut pas là un acte

de foi, mais un acte de politique.

Le christianisme était pour lui le chemin qui menait au trône. Le monde

officiel suivit Constantin et la religion chrétienne devint religion

d'État. Mais dès cette époque, les pieux, les vrais chrétiens voyaient

tout cela avec inquiétude, ils comprenaient que lorsqu'un mouvement est

détourné au profit d'un politique, ce mouvement est perdu. Un d'entre

ces hommes nous a légué ces belles paroles: «Quand les églises furent de

bois, le christianisme fut d'or, mais quand les églises furent d'or le

christianisme fut de bois». Nous pouvons dire que Constantin, en faisant

triompher l'église chrétienne, a tué le christianisme et l'esprit de

Jésus-Christ. Naturellement les petites sectes, les vrais chrétiens

furent chassés comme hérétiques, il n'y avait plus de place dans

l'Église pour l'esprit de Jésus.

L'histoire ne se répète-t-elle pas? pouvons-nous nous demander en

observant le développement du socialisme. N'avons-nous pas vu que les

puissants de la terre se sont emparés du socialisme ou bien qu'ils

veulent s'en emparer. Un politicien anglais ne disait-il pas, il y a peu

de temps: «nous sommes tous des socialistes»? M. de Bismarck s'est

déclaré socialiste, tout comme le prédicateur de la cour de Berlin, M.

Stöcker. L'empereur Guillaume II a commencé sa carrière en se donnant

des airs de socialiste, il a même semblé un moment, que ce prince voulût

jouer le rôle d'un nouveau Constantin. Le pape aussi, le chef du corps

le plus réactionnaire du monde, de l'Église catholique, a donné une

encyclique dans laquelle il se rapprochait du socialisme. Chaque jour

enfin on entend dire de M. X ou de M. Y qu'il s'est déclaré socialiste.

Kropotkine a très bien caractérisé ces gens-là, quand il a écrit: «Il se

constituait au sein de la bourgeoisie, un noyau d'aventuriers qui

comprenaient que, sans endosser l'étiquette socialiste, ils ne

parviendraient jamais à escalader les marches du pouvoir. Il leur

fallait donc un moyen de se faire accepter par le parti sans en adopter

les principes. D'autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus

facile de maîtriser le socialisme c'est d'entrer dans ses rangs, de

corrompre ses principes, de faire dévier son action, faisaient une

poussée dans le même sens».

Cependant il y a peut-être plus de danger pour nous dans la politique de

ces hommes qui se disent tous des socialistes, peut-être même les

_vrais_ socialistes, et en acceptent l'étiquette que dans une politique

qui consisterait à se montrer tels qu'ils sont, c'est-à-dire, des

ennemis du socialisme, car de la première manière, ils trompent des gens

simples qui pensent que le nom et le principe sont toujours chose

conforme.

Et que voulait-on ainsi? Le socialisme d'État, ainsi que Constantin et

les siens voulaient le christianisme religion d'État. Les deux tendances

sont étatistes, c'est-à-dire prétendent faire de l'État une providence

terrestre omnipotente, réglant tout: les affaires matérielles aussi bien

que les affaires spirituelles.

Le développement de ces deux mouvements fut aussi le même. Les chrétiens

eurent leurs conciles où les évêques venaient de partout délibérer

ensemble pour établir les dogmes nécessaires au salut des croyants. Les

socialistes ont leurs congrès où leurs chefs viennent de partout, pour

délibérer ensemble, régler leur tactique et suivre le même chemin qui

doit conduire le prolétariat au salut. Ils sont exclusivistes et

intolérants, comme le furent les chrétiens, et on se tue à cause d'une

seule lettre. Un exemple remarquable en va donner la preuve.

Au concile de Nicée on discutait pour savoir si le fils est semblable au

père (homoousios) ou bien si le fils est identique au père

(homoïousios). On avait deux sectes, les homoousioï et les homoïousioï,

se dévorant entre elles pour une lettre, pour un _i_.

Au Congrès socialiste de Londres, on discutait la question de l'action

politique. Les uns disaient: l'action politique est le salut pour les

ouvriers, c'est la seule méthode pour conquérir les pouvoirs publics.

Les autres disaient: _l'action_ politique n'est autre que _l'auction_

politique, la corruption, l'intrigue, le moyen pour les ambitieux de

monter sur le dos des ouvriers. Pensez à Tolain, à d'autres encore.

Ainsi, on avait deux sectes combattant entre elles pour une seule lettre

pour un _u_. Cette ressemblance n'est-elle pas curieuse?

Donc le même esprit d'intolérance et de sectarisme domine les deux

mouvements, et c'est pour cela que tous les siècles pendant lesquels ils

se sont tous développés ont passé sans exercer une favorable influence

sur la marche de l'humanité, dont on pourrait presque désespérer qu'elle

se puisse émanciper des préjugés.

Mais heureusement, maintenant comme auparavant, l'hérésie est le sel du

monde, propre à le sauver des idées étroites et bornées, et les

hérétiques sont encore les promoteurs du progrès.

À ses débuts, le christianisme fut révolutionnaire, et qui le fut plus

que Jésus lui-même qui chassait les marchands et les banquiers de la

synagogue et disait ne pas être venu apporter la paix, mais le glaive?

Toutefois, quand le christianisme devint la religion officielle,

l'esprit révolutionnaire l'abandonna.

Jadis aussi, les anciens socialistes et ceux qui sont restés tels

disaient: «La prochaine révolution ne doit plus être un simple

changement de gouvernement suivi de quelques améliorations de la machine

gouvernementale, elle doit être la _Révolution Sociale_. Mais

maintenant, l'esprit révolutionnaire va diminuant. Les chefs du

socialisme espèrent arriver au pouvoir; dès lors ils tendent à devenir

conservateurs, étant eux-mêmes l'autorité future, ils deviennent tout

naturellement autoritaires.

Ainsi, christianisme et socialisme ont sacrifié les principes à la

tactique, l'un et l'autre sont devenus étatistes, à la religion d'État

répond le socialisme d'État. Et la tristesse est grande à voir ceux qui

combattaient autrefois avec ardeur, renier leur passé et devenir des

radicaux et des réformateurs.

Mais avant d'aller plus loin, avant de dire: ceux-ci ou ceux-là sont ou

ne sont pas des socialistes, comme on le fait en niant le socialisme des

anarchistes, il est nécessaire de savoir ce que c'est que le socialisme.

N'est-il pas essentiel, si on veut discuter avec profit, de définir la

chose même qu'on discute?

Le principe fondamental du socialisme fut dès l'origine celui qui

posait la nécessité d'abolir le salariat, et la propriété individuelle,

propriété du sol, des habitations, des usines, des instruments de

travail, le principe de la socialisation des moyens de production. Ce

qui caractérisait le socialiste, était d'admettre la nécessité de

supprimer la propriété individuelle, source de l'esclavage économique et

moral, et cela non dans deux cents, cinq cents ou mille années, mais dès

aujourd'hui. La propagande socialiste se faisait en vue de préparer

l'expropriation lors de la révolution prochaine.

Il semble désormais que plusieurs socialistes veuillent renvoyer cette

suppression de la propriété individuelle ainsi que l'expropriation aux

calendes grecques. Ils s'occupent de réformes réalisables dans l'état de

la société actuelle et dans son cadre même et ils considèrent ceux qui

restent fidèles à cette idée de l'expropriation comme des rêveurs et des

utopistes. Qu'entend-on dire, en effet? Quand nous serons les maîtres de

la machine gouvernementale et législative, nous améliorerons peu à peu

le sort des ouvriers. Tout ne se fait pas en une seule fois. Et Bebel

promettait: «Quand nous aurons en main le pouvoir législatif, tout

s'arrangera bien.» Ils oublient les paroles de Clara Zetkin au Congrès

de Breslau: «Quand on veut démocratiser et socialiser en gardant les

cadres actuels de l'État et de la société, on demande à la

social-démocratie une tâche qu'elle ne peut remplir. Qui veut

démocratiser en conservant l'ordre existant, fait penser à celui qui

voudrait une république avec un grand duc à la tête. Cependant cet

esprit d'autrefois, cet effort de trouver la quadrature du cercle domine

souvent[78].» Toutefois, Clara Zetkin n'a osé tirer les conséquences de

ses paroles et tout en estimant certains révolutionnaires, elle trouve

leurs opinions abominables.

Quelles que soient ces opinions, il est évident que le principe de

l'abolition de la propriété individuelle fut celui qui permettait de

distinguer les socialistes des défenseurs de l'ordre.

Consultons maintenant les dictionnaires des savants et voyons la

définition qu'ils donnent du socialisme:

_Webster_:

Une théorie, ou un système de réformes sociales par lequel on aspire à

une reconstruction complète de la société et à une distribution plus

juste du travail.

_Encyclopédie Américaine_:

Le socialisme en général peut être défini comme un mouvement ayant pour

but de détruire les inégalités des conditions sociales dans le monde,

par une transformation économique. Dans tous les exposés socialistes on

trouve l'idée du changement de gouvernement, avec cependant cette

différence radicale que quelques socialistes désirent l'abolition finale

des formes existantes de gouvernement et veulent l'établissement de la

démocratie pure, tandis que quelques autres prétendent donner à l'État

une forme patriarcale en augmentant ses fonctions au lieu de les

diminuer.

_Encyclopédie de Meyer_:

Littéralement, un système d'organisation sociale; généralement une

définition de toutes les doctrines et aspirations qui ont pour but un

changement radical de l'ordre social et économique existant maintenant

et son remplacement par un ordre nouveau, plus en harmonie avec les

désirs de bien-être général et le sentiment de justice que ne l'est

l'ordre actuel.

_Encyclopédie de Brockhaus_:

Le socialisme est un système de coopération ou bien l'ensemble des plans

et doctrines ayant pour but la transformation entière de la société

bourgeoise et la mise en pratique du principe du travail commun et de

l'équitable répartition des biens.

_Chamber's Encyclopédie_:

Le nom donné à une classe d'opinions qui s'opposent à l'organisation

présente de la société et veulent introduire une nouvelle distribution

de la propriété et du travail dans laquelle le principe de coopération

organisée remplacerait celui de la libre concurrence.

_Dictionnaire de la langue française par Littré_:

Un système qui offre un plan de réforme sociale, subordonnée aux

réformes politiques. Le communisme, le mutualisme, le Saint-Simonisme,

le Fouriérisme sont des socialismes.

_Dictionnaire de l'Académie Française_:

La doctrine de ceux qui désirent un changement des conditions de la

société et qui la veulent reconstruire sur des bases tout à fait

nouvelles.

_Dictionnaire encyclopédique de Cassel et C°_:

Le socialisme scientifique embrasse.

1° _Le collectivisme_: un État idéaliste socialiste de la société, dans

lequel les fonctions du gouvernement embrasseraient l'organisation de

toutes les industries du pays. Dans un État collectiviste chacun serait

un fonctionnaire de l'État et l'État un avec le peuple entier.

2° _L'anarchisme_: (une négation du gouvernement et non pas une

suppression de l'ordre social) veut garantir la liberté individuelle

contre sa violation par l'État dans la communauté socialiste. Les

anarchistes sont divisés en Mutualistes, qui cherchent à atteindre leur

but par des banques d'échange et par la libre concurrence, et en

Communistes, qui ont pour devise: chacun selon sa capacité, chacun selon

ses besoins.

_Nouveau dictionnaire de Paul Larousse_:

Système de ceux qui veulent transformer la propriété au moyen d'une

association universelle.

Dans le livre de Hamon, paru après que j'avais écrit ce chapitre, sur le

socialisme et le Congrès de Londres, on lit: socialisme--système social

ou ensemble de systèmes sociaux dans lesquels les moyens de production

sont socialisés; donc le caractère du socialisme est la socialisation

des moyens de production.

Quand on lit ces diverses définitions, on ne comprend pas du tout

pourquoi les anarchistes ne seraient pas des socialistes. La plupart des

définitions leur sont applicables aussi. Peu de temps avant le congrès

de Londres, le _Labour Leader_ publia un article de Malatesta dans

lequel celui-ci disait:

«Nous, les communistes ou les collectivistes anarchistes, nous voulons

l'abolition de tous les monopoles; nous désirons l'abolition des

classes, la fin de toute domination et exploitation de l'homme par

l'homme; nous voulons que le sol et tous les moyens de production, comme

aussi les richesses accumulées par le travail des générations du passé,

deviennent la propriété commune de l'humanité par l'expropriation des

possesseurs actuels, de manière que les ouvriers puissent obtenir le

produit intégral de leur travail, soit par le communisme absolu, soit en

recevant chacun selon ses forces. Nous voulons la fraternité, la

solidarité et le travail en faveur de tous au lieu de la concurrence.

Nous avons prêché cet idéal, nous avons combattu et souffert pour sa

réalisation, il y a longtemps, et dans certains pays, par exemple

l'Italie et l'Espagne, bien avant la naissance du socialisme

parlementaire. Quel homme honnête dira que nous ne sommes pas des

socialistes?»

Et continuant il dit: «On peut démontrer facilement que nous sommes

sinon les seuls socialistes, en tous cas les plus logiques et les plus

conséquents, parce que nous désirons que chacun ait non seulement part

entière de la richesse sociale mais aussi sa part du pouvoir social,

c'est-à-dire la faculté de faire aussi bien que les autres sentir son

influence dans l'administration des affaires publiques.» Il est absurde

de prétendre que les anarchistes qui veulent abolir la propriété

individuelle ne sont pas des socialistes. Au contraire, ils ont plus de

droit à se nommer ainsi que Liebknecht par exemple qui, dans un article

du _Forum_[79], s'est montré simple radical. Un journal anglais n'a-t-il

pas dit une fois aussi de M. Liebknecht et de son socialisme, que s'il

vivait en Angleterre, on l'appelerait simplement un radical et non pas

un socialiste? C'est vrai en effet, et chacun nous approuve après avoir

lu ce que Liebknecht a dit dans l'article que nous signalons.

«Qu'est-ce que nous demandons?--écrit-il.

«La liberté absolue de la presse; la liberté absolue de réunion; la

liberté absolue de religion; le suffrage universel pour tous les corps

représentatifs et pour tous les pouvoirs publics, soit dans l'État, soit

dans la commune; une éducation nationale, toutes les écoles ouvertes a

tous; les mêmes facilités à tous pour s'instruire, l'abolition des

armées permanentes et la création d'une milice nationale, de sorte que

chaque citoyen soit soldat et chaque soldat citoyen; une cour

internationale d'arbitrage entre les nations différentes; des droits

égaux pour les hommes et les femmes,--une législation protectrice de la

classe ouvrière (limitation des heures de travail, réglementation

sanitaire, etc.) Est-ce que la liberté personnelle, le droit de

l'individu peut être garanti d'une manière plus complète que par ce

programme? Est-ce que chaque démocrate honnête trouve quelque chose de

mauvais dans ce programme? Loin de supprimer la liberté personnelle,

nous avons le droit de dire que nous sommes le seul parti en Allemagne

qui lutte pour les principes de la démocratie.»

Certainement, mais alors on est un parti démocrate, et non un parti

démocrate-socialiste. Quand les démocrates peuvent accepter le programme

des socialistes, nous disons que les principes socialistes sont

escamotés et que ceux qui acceptent ce programme cessent d'être des

socialistes pour être des radicaux. Liebknecht n'a-t-il pas dit lui-même

qu'il veut la voie légale? Il continue ainsi: «par notre programme nous

avons prouvé que nous aspirons à la transformation _légale_ et

_constitutionnelle_ de la société. Nous sommes des révolutionnaires--sans

aucun doute--parce que notre programme veut un changement total et

fondamental de notre système social et économique, mais nous

sommes aussi des évolutionistes et des réformateurs, ce qui

n'est pas une contradiction. Les mesures et les institutions que nous

réclamons sont déjà réalisées pour la plupart dans les pays avancés, ou

bien leur réalisation est sur le point d'aboutir; elles sont toutes en

harmonie avec les principes de la démocratie et en étant pratiques,

elles constituent la meilleure preuve que nous ne sommes pas--comme on

nous a dépeints--des hommes sans cerveaux, méconnaissant les faits de la

réalité et allant casser leur tête contre les bastions de granit de

l'État et de la société.»

Et ailleurs, dans une conférence donnée à Berlin, en 1890 il disait:

«Quand les délégués des ouvriers au parlement auront la

majorité»--quelle naïveté de croire à cette possibilité!--«le

gouvernement sera obligé de consentir à leurs desiderata, et je constate

qu'il devra bien leur obéir.»

Il y a vingt ans, on niait qu'il y eût une question sociale et on

considérait chaque social-démocrate comme un lépreux; maintenant le

gouvernement se nomme socialiste et tous les partis ouvrent un concours

pour la solution de la question sociale. On dit que les conditions

désirées par nous peuvent être réalisées seulement par les moyens

révolutionnaires et sanglants, car les riches ne céderont jamais

volontairement les moyens de production qu'ils ont en leur pouvoir.

C'est _une grande erreur_. Nos desiderata peuvent être réalisés de la

manière la plus pacifique. Nous voulons transformer les conditions

sociales actuelles qui sont mauvaises, à l'aide de réformes sages et

c'est pourquoi nous sommes le seul parti social réformateur. Nous

voulons éviter la révolution violente.»

On voit que ces messieurs ont perdu le caractère révolutionnaire que les

socialistes de toutes les écoles ont eu toujours et partout, ils sont

devenus seulement des réformateurs persuadés que le temps approche où

ils auront le pouvoir et dans leur imagination ils se croient déjà

ministres, ambassadeurs, fonctionnaires grassement payés. Leur tactique

peut se résumer dans cette formule: ôte-toi de là, que je m'y mette.

On fera bien de comparer ce langage avec celui d'autrefois, on saisira

ainsi la différence entre les socialistes révolutionnaires et les

modérés d'aujourd'hui qui sont devenus des politiciens aspirant au

pouvoir et acceptant la société actuelle. Écoutons Gabriel Deville, un

des théoriciens du parti social-démocrate en France, dans son Aperçu sur

le socialisme, introduction à son résumé du capital Karl Marx: «Le

suffrage universel voile, au bénéfice de la bourgeoisie, la véritable

lutte à entreprendre. On amuse le peuple avec les fadaises

politiciennes, on s'efforce de l'intéresser à la modification de tel ou

tel rouage de la machine gouvernementale; qu'importe en réalité une

modification si le but de la machine est toujours le même, et il sera le

même tant qu'il y aura des privilèges économiques à protéger; qu'importe

à ceux qu'elle doit toujours broyer un changement de forme dans le mode

d'écrasement? Prétendre obtenir par le suffrage universel une réforme

sociale, arriver par cet expédient à la destruction de la tyrannie de

l'atelier, de la pire des monarchies, de la monarchie patronale; c'est

singulièrement s'abuser sur le pouvoir de ce suffrage.

Les faits sont là: qu'on examine les deux pays où le suffrage universel

fonctionne depuis longtemps, favorisé dans son exercice par une

plénitude de liberté dont nous ne jouissons pas en France. Lorsque la

Suisse a voulu échapper à l'invasion cléricale, lorsque les États-Unis

ont voulu supprimer l'esclavage, ces deux réformes dans ces pays de

droit électoral n'ont pu sortir que de l'emploi de la force; la guerre

du Sonderbund et la guerre de sécession sont là pour le prouver.»

Mais quand on est candidat au siège de député, de telles déclarations

sont nuisibles au succès, et nous ne sommes pas surpris de voir le

candidat Deville abjurer solennellement les erreurs (?) de sa jeunesse.

Quant à la petite bourgeoisie, elle lui a pardonné ses violences

d'antan, car elle estime qu'un converti vaut mieux que cent autres qui

ont besoin de conversion.

«Imaginez un candidat, qui aspire à la Chambre, et dise franchement aux

électeurs: qu'on le déplore ou non, la force est le seul moyen de

procéder à la rénovation économique de la société ... Les

révolutionnaires n'ont pas plus à choisir les armes qu'à décider du jour

de la révolution. Ils n'auront à cet égard qu'à se préoccuper d'une

chose, de l'efficacité de leurs armes, _sans s'inquiéter de leur

nature_. Il leur faudra évidemment, afin de s'assurer les chances de

victoire, n'être pas inférieurs à leurs adversaires et, par conséquent,

_utiliser toute les ressources que la science met à la portée de ceux

qui ont quelque chose à détruire._ Sont mal venus à les blâmer ceux qui

les forcent à atteindre leur niveau, qui, dans notre siècle dit

civilisé, président aux boucheries humaines, répandent le sang

périodiquement, et s'attachent à perfectionner les engins de

destruction.»

Est-ce assez clair?

Les révolutionnaires doivent utiliser toutes les ressources que la

science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire, cela

veut dire que la chimie et en général la science donne aux ouvriers tout

ce dont ils ont besoin pour la destruction de la société. C'est un appel

formel à la force, à la destruction et, si on voulait juger suivant la

loi criminelle, c'est à M. Deville qu'on donnerait une place sur le banc

des accusés.

Au temps dont nous parlons, le même Deville ne voulait pas

perfectionner, mais supprimer l'État «qui n'est que l'organisation de la

classe exploitante pour garantir son exploitation et maintenir dans la

soumission ses exploités.» Il voyait clairement que «c'est un mauvais

système pour détruire quelque chose que de commencer par le fortifier.

Et ce serait augmenter la force de résistance de l'État que de favoriser

l'accaparement par lui des moyens de production, c'est-à-dire de

domination.»

Et que font ces messieurs maintenant, sinon fortifier l'État et

favoriser l'accaparement des moyens de production?

De même M. Jules Guesde voulait détruire l'État. Dans son _Catéchisme

socialiste_ qu'il abjure solennellement désormais, il demandait d'une

façon formelle aux socialistes réformateurs de l'État, «s'il est, je ne

dis pas nécessaire, mais prudent de confondre sous une même dénomination

des buts aussi différents que la liberté, le bien-être de tous et

l'exploitation du plus grand nombre par quelques-uns, poursuivis par des

moyens aussi différents que le libre concours des volontés et des bras

et la coercition en tout et pour tout? N'est-ce pas prêter inutilement

le flanc à nos adversaires, pour qui le socialisme ne poursuit pas

l'émancipation de l'être humain dans la personne de chacun des membres

de la collectivité, mais la conquête du pouvoir au profit d'une minorité

ou d'une majorité d'ambitieux, jaloux de dominer, de régner, d'exploiter

à leur tour»?

Consentira-t-il, maintenant qu'il a pris place dans les rangs de ces

ambitieux, à écrire la même chose? Nous lui disons: voyez votre image

dans le miroir du _Catéchisme socialiste_ et dites-nous si vous n'êtes

pas frappé de la ressemblance entre les ambitieux d'antan et le Guesde

d'aujourd'hui! Dites-nous si vous n'auriez pas de raison pour rougir de

vous-même?

Mais combien le Parti Ouvrier a-t-il dégénéré! ne lisons-nous pas encore

dans le programme du Parti Ouvrier, publié par Guesde et Lafargue: «Le

Parti Ouvrier n'espère pas arriver à la solution du problème social par

la conquête du pouvoir administratif dans la commune. Il ne croit pas,

il n'a jamais cru que, même débarrassée de l'obstacle du pouvoir

central, la voie communale puisse conduire à l'émancipation ouvrière et

que, à l'aide des majorités municipales socialistes, des réformes

sociales soient possibles et des réalisations immédiates».

Le point de vue a changé et ils le voient bien maintenant. L'influence

des chefs du parti social-démocrate allemand a été grande, car c'est en

se modelant sur lui que le parti ouvrier français a dévié et il est allé

plus loin encore, car la copie dépasse presque toujours l'original.

Est-ce que M. Jaurès n'a pas dit que l'essence du socialisme est d'être

politique? Est-ce que M. Rouanet n'a pas déclaré, dans la _Petite

République_, que la conquête du pouvoir public est le socialisme? Est-ce

qu'on n'a pas adopté au Congrès International Socialiste des

travailleurs et des Chambres syndicales ouvrières de Londres (1896) que

«la conquête du pouvoir politique est LE MOYEN PAR EXCELLENCE par lequel

les travailleurs peuvent arriver à leur émancipation, à

l'affranchissement de l'homme et du citoyen, par lequel ils peuvent

établir la République socialiste internationale?»

La conquête du pouvoir et encore cette conquête, et toujours cette

conquête.

N'est-ce pas tout à fait la même lutte qu'on a vue dans l'ancienne

Internationale? Grâce au concours d'un délégué australien,--on voit que

la délégation d'Australie joue toujours un grand rôle dans le mouvement

socialiste, puisque c'était aussi le délégué d'Australie, le docteur

Aveling, qui, au congrès de 1896, neutralisait par son vote toute la

délégation britannique, composée de plus de 400 personnes!--Marx

l'emportait au congrès de la Haye en 1872, mais sa majorité fut si

minime qu'il voulut dominer l'Internationale en renvoyant le conseil

général à New-York. Naturellement ce remplacement fut la mort de

l'Internationale. L'histoire se répète, a dit le même Marx, une fois

comme tragédie, une seconde fois comme farce[80]. Nous voyons maintenant

la vérité de cette observation, car en décidant que le prochain congrès

se tiendra en Allemagne, on a tué la nouvelle Internationale; en effet,

quel révolutionnaire, quel libertaire pourra assister à un congrès en

Allemagne? Peut-être verra-t-on là se répéter en grand la scène dont

nous avons été témoin à Londres. Il y avait quatre délégués français,

les sieurs Jaurès, Millerand, Viviani et Gérault-Richard, qui

déclaraient n'avoir pas de mandat, et venaient au congrès en leur

qualité de députés socialistes, «ce qui est, disaient-ils, un mandat

supérieur à tout autre.» Leur programme électoral leur tenait lieu de

mandat. Et parce qu'ils étaient les amis des social-démocrates

allemands, leur prétention exorbitante fut approuvée par le congrès avec

l'aide de l'Australie, des nations(?) tchèque, hongroise, bohémienne et

aussi de la Roumanie, de la Serbie, etc.

Figurez-vous que l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, l'homme des

surprises, paraisse au congrès prochain, à Berlin, ou ailleurs en

Allemagne, et qu'il dise dans la séance de vérification des pouvoirs: je

n'ai pas besoin d'un mandat spécial, je suis l'empereur des Allemands et

par cela même, je suis le représentant du peuple par excellence, j'ai un

mandat supérieur à tout autre, qu'est-ce que les délégués allemands

diraient alors? Ils ont créé un antécédent très dangereux, car la

logique serait du côté de l'empereur, s'ils combattaient son admission.

À la dernière séance du congrès de la Haye, les quatorze délégués de la

minorité déposèrent une déclaration protestant contre les résolutions

prises. Cette minorité était formée des délégués suivants: 4 Espagnols,

5 Belges, 2 Jurassiens, 2 Hollandais[81], un Américain. Ils partirent

pour Saint-Imier en Suisse et y tinrent un congrès anti-autoritaire,

dans lequel ils déclarèrent:

1° Que la destruction de tout pouvoir politique était le premier devoir

du prolétariat;

2° Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire

et révolutionnaire pour amener cette destruction ne pouvait être qu'une

tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que

tous les gouvernements existant aujourd'hui.»

Avons-nous donné assez d'arguments pour prouver que la lutte entre les

autoritaires (école de Marx) et les libertaires (école de Bakounine)

d'aujourd'hui est, au point de vue des principes en jeu, exactement la

même que celle qui éclata dans l'ancienne Internationale entre Marx et

Bakounine eux-mêmes?

Chose curieuse, Jules Guesde, le chef des Marxistes et Paul Brousse, le

chef des Possibilistes étaient jadis membres de l'Alliance de la

démocratie-socialiste, ils étaient des anarchistes. Guesde fut même

suspect aux yeux du Conseil général, c'est-à-dire de Marx et d'Engels.

Comme ceux-ci voyaient toujours en leurs adversaires des policiers,

Guesde fut traité de policier. Cette même tactique, imposée par Marx et

Engels au parti social-démocrate allemand, est suivie maintenant par

Guesde vis-à-vis de ses antagonistes qu'il signale d'abord comme

anarchistes, ensuite comme policiers[82]. Dans une lettre de Guesde,

datée du 22 septembre 1872, celui-ci fulminait contre le Conseil

général qui empêchait les ouvriers de s'organiser dans chaque pays,

librement, spontanément, d'après leur esprit propre, leurs habitudes

particulières, et il disait que les Allemands du conseil les opprimaient

et que, hors de l'église orthodoxe anti-autoritaire, il n'y avait point

de salut.

Toutefois, le socialisme qui a triomphé au dernier congrès est celui des

petits bourgeois, des épiciers, celui qui est signalé déjà par Marx en

ces termes dans son _XVIII Brumaire_: «On a émoussé la pointe

révolutionnaire des revendications sociales du prolétariat pour leur

donner une tournure démocratique.» Les social-démocrates du type

allemand ont abandonné avec une rapidité curieuse ce qui était la raison

même de leur existence comme socialistes et ils ont adopté le point de

vue de la petite bourgeoisie commerçante et paysanne, «qui croit que les

conditions _particulières_ de son émancipation sont les conditions

_générales_ sous lesquelles seulement la société moderne peut obtenir sa

libération et éviter la lutte de classe.»

Ils font de la politique et voilà tout.

L'ancienne Internationale était une association économique et, dans les

statuts de 1886, on lisait que l'émancipation économique était le but

principal auquel tout mouvement politique était subordonné. Dans la

traduction anglaise de 1867 on a intercalé les mots, «comme moyen» (as a

means) après «mouvement politique» sans que cela ait été approuvé par le

congrès. Pour défendre l'action politique on en appelait à ces mots,

mais on oubliait de dire qu'ils ne se trouvaient pas dans le texte

original. Que l'action politique fût le moyen pratique c'était là

l'opinion personnelle de Marx, mais non pas celle de l'Internationale.

Le congrès de Londres a voté une résolution dans laquelle on dit que le

but du socialisme est la conquête des pouvoirs publics.

Bebel n'a-t-il pas affirmé que quand on aurait conquis les pouvoirs

publics, le reste viendrait de soi-même?

La conséquence logique de cette thèse est qu'on déplace l'émancipation

publique comme le but principal, auquel chaque mouvement économique doit

être subordonné.

C'est exactement le contraire de la vérité.

Les social-démocrates ont exposé devant le monde entier leur opinion que

les conditions économiques peuvent être réglées par les conditions

politiques et non que les conditions politiques sont le reflet des

conditions économiques.

La voie scientifique est abandonnée par eux, uniquement pour permettre

aux politiciens de jouer leur rôle dans les parlements, et si les

ouvriers ne sont pas assez intelligents pour prévenir leurs intrigues

ils en seront de nouveau les dupes, comme ils l'ont toujours été.

Le congrès de Londres n'a d'ailleurs été ni ouvrier ni socialiste; les

soi-disant socialistes qui veulent réformer la société tout en

conservant les cadres existants, ou pour mieux dire les radicaux, sont

en train de devenir un parti gouvernemental, tel le Parti Ouvrier en

France qui a soutenu le ministère Bourgeois, même quand ce dernier

refusait d'abolir les lois criminelles contre les anarchistes, et qui

n'a pas protesté quand ce même gouvernement expulsait Kropotkine[83].

Les membres de ce parti ont flagorné les Russes, ainsi le maire de

Marseille et d'autres encore.

Sur le terrain économique les ouvriers peuvent marcher tous ensemble

malgré les différences d'école.

Sur le terrain politique il y a de grandes divergences d'opinions et

naturellement on se sépare.

Il nous semble que quiconque veut l'union des prolétaires doit rester

fidèle à l'action économique et que quiconque veut la scission, la

division, doit adopter l'action politique ou plutôt parlementaire.

On parle toujours de l'action politique, et cela uniquement parce qu'on

n'ose pas dire nettement l'action parlementaire, que visent, en réalité,

les social-démocrates. Car nous non plus, antiparlementaires ni

anarchistes, ne rejetons l'action politique. Par exemple l'assassinat de

l'empereur Alexandre II de Russie fut une action politique, et nous

l'avons approuvé en souhaitant qu'une telle action politique se produise

partout. Travailler à abolir l'État, voilà l'action politique par

excellence. C'est pourquoi il est inexact de dire que nous repoussons

l'action politique. L'action parlementaire et l'action politique sont

deux choses très différentes et, laissant la première aux ambitieux, aux

politiciens, nous voulons appliquer la seconde. Chaque effort tenté en

vue d'établir une opinion purement politique, a pour résultat de diviser

les ouvriers et arrête le progrès de l'organisation économique.

On rêve toujours d'un gouvernement socialiste qu'on imposera au

mouvement socialiste international, d'une dictature social-démocrate qui

arrêtera tous les mouvements ne rentrant pas dans le cadre du programme

étroit de la social-démocratie.

Les hommes ont toujours besoin d'un cauchemar. Pour la classe

capitaliste le cauchemar est le socialisme et pour les social-démocrates

c'est l'anarchie. Des gens intelligents perdent la tête quand ils

entendent prononcer ce mot affreux. Le Conseil général du Parti ouvrier

français n'a-t-il pas eu la brutalité de dire que le chauvinisme et

l'anarchie étaient les deux moyens des capitalistes pour entraver le

mouvement socialiste? Nous n'avons pas le texte exact, mais l'idée est

telle. On va jusqu'à dire, avec Liebknecht et Rouanet, que socialisme et

anarchie impliquent «deux idées, dont l'une exclut l'autre.

Liebknecht a dit des anarchistes: «Je les connais dans l'ancien

continent comme dans le nouveau[84] et, à l'exception des rêveurs et des

enthousiastes, je n'ai jamais connu un seul anarchiste, qui ne cherchât

à troubler nos affaires, à nous calomnier et à placer des obstacles sur

notre route. M. Andrieux, le préfet de police français, n'a-t-il pas

écrit cyniquement dans ses Mémoires, qu'il subventionnait les

anarchistes parce qu'il pensait que le seul moyen de détruire

l'influence du socialisme était de se mêler aux anarchistes afin de

désorganiser les ouvriers et de discréditer le mouvement socialiste en

le rendant responsable des sottises, des crimes et des folies des

soi-disant anarchistes.»

Mais les bourgeois disent-ils autre chose des socialistes? C'est

toujours la même chose, les mots seuls sont changés. Si l'on exclut du

socialisme les Kropotkine, les Reclus, les Cipriani, les Louise Michel,

les Malatesta, on tombe dans le ridicule. Qui donc a le droit de

monopoliser le socialisme? n'est-ce pas toujours la folie étatiste qui

les saisit?

Les _Fabians_ anglais sont plus sincères. Ils disent nettement que leur

socialisme _est exclusivement le socialisme d'État_. Ils désirent que la

nationalisation de l'industrie soit remise aux mains de l'État, de même

celle du sol et du capital pour laquelle l'État offre les institutions

les plus capables de l'accomplir dans la commune, la province ou le

gouvernement du pays.

Pourquoi les autres ne le disent-ils pas d'une manière aussi claire?

Nous saurions alors qu'une scission s'est opérée, élucidant la

situation, plaçant d'un côté les Étatistes qui veulent la tutelle

providentielle de l'État, et de l'autre ceux qui désirent le libre

groupement en dehors de l'intervention de l'État.

C'est M. George Renard, directeur de la Revue socialiste, qui va

maintenant nous dire pourquoi le socialisme est séparé de

l'anarchisme[85].

1° «Les anarchistes sont des chercheurs d'absolu, ils rêvent la

suppression complète de toute autorité.

Les socialistes croient que toute organisation sociale comporte un

minimum d'autorité et, tout en désirant une extension indéfinie de la

liberté, ils n'espèrent point qu'on arrive jamais à cette liberté

illimitée qui ne leur semble possible que pour l'individu isolé.»

Chercheurs d'absolu--où en est la preuve? Il n'existe pas d'absolu et

qui l'accepte, est en principe un supranaturaliste. Toujours et partout

la même objection, la même accusation: ce que les social-démocrates

disent des anarchistes, les libéraux le disent des socialistes et les

conservateurs des libéraux. Mais c'est là une phrase tout juste et

[Note du transcripteur: mot illisible]. Quand on déclare à

l'anarchiste: «L'idéal est beau mais irréalisable,» l'anarchiste peut

répondre: «Il faut alors tâcher d'en approcher.» C'est un éloge que de

dire à ces hommes: Votre idéal est beau...

Et d'ailleurs, entre la suppression complète de toute autorité et ce

minimum d'autorité, dont parle M. Renard, il y a une différence de degré

et non de principe.

Quand on désire un minimum d'autorité, on doit vouloir _à fortiori_ la

suppression de toute autorité. Est-ce possible? C'est là une autre

question. En tout cas, il n'y a pas entre les deux desiderata opposition

de principe. Lorsque les socialistes désirent une «extension indéfinie

de la liberté,» la fin de cette extension est la liberté arrivée à sa

limite extrême.

Quelle est maintenant cette limite? Nous savons tous que la liberté

absolue est une impossibilité, parce que l'absolu lui-même n'existe pas,

mais chacun veut la plus grande liberté pour soi-même et, s'il la

comprend bien, il la veut aussi pour chaque individu, car il ne peut

exister de bonheur parmi les hommes qui ne sont pas libres. Toutefois ce

mot crée beaucoup de malentendus. La définition de Spinoza[86], au XVIIe

siècle, est celle-ci: «une chose qui existe seulement par sa propre

nature et est obligée d'agir uniquement par elle-même, sera appelée

_libre_. Elle sera appelée nécessaire ou plutôt dépendante, quand une

autre chose l'obligera à exister et à agir d'une façon définie et

marquée.»

Qu'est-ce donc qui constitue l'essence de la liberté?

C'est le fait d'agir par soi-même sans obstacles extérieurs. La liberté,

c'est l'absence de contrainte et par cela même quelque chose de négatif.

Qui ne veut pas la contrainte désire la liberté, et cette liberté ne

connaît nulles frontières artificielles, mais seulement les frontières

que la nature établit.

Écoutez ce qu'Albert Parsons, un des martyrs de Chicago, a écrit: «La

philosophie de l'anarchie est contenue dans le seul mot liberté; et

cependant ce mot comprend assez pour enfermer tout. Nulle limite pour le

progrès humain, pour la pensée, pour le libre examen, n'est fixée par

l'anarchie; rien n'est considéré si vrai ou si certain que les

découvertes futures ne le puissent démontrer faux; il n'y a qu'une chose

infaillible: «la liberté.» La liberté pour arriver à la vérité, la

liberté pour que l'individu se développe, pour vivre naturellement et

complètement. Toutes les autres écoles tablent sur des idées

cristallisées; elles conservent enclos dans leurs programmes des

principes qu'elles considèrent comme trop sacrés pour être modifiés par

des investigations nouvelles. Il y a chez elles toujours une limite, une

ligne imaginaire au delà de laquelle l'esprit de recherche n'ose pas

pénétrer. La science, elle, est sans pitié et sans respect, parce

qu'elle est obligée d'être ainsi; les découvertes et conclusions d'un

jour sont anéanties par les découvertes et conclusions du jour suivant.

Mais l'anarchie est pour toutes les formes de la vérité le maître de

cérémonies. Elle veut abolir toutes les entraves qui s'opposent au

développement naturel de l'être humain; elle veut écarter toutes les

restrictions artificielles qui ne permettent pas de jouir du produit de

la terre, de telle façon que le corps puisse être éduqué, et elle veut

écarter toutes les bassesses de la superstition qui empêchent

l'épanouissement de la vérité, de sorte que l'esprit puisse pleinement

et harmonieusement s'élargir.»

Voilà une confiance et une croyance dans la liberté qui élèvent, et il

est meilleur d'avoir un tel idéal, même s'il ne se réalise jamais, que

de vivre sans idéal, d'être pratique et opportuniste, d'accepter tous

les compromis afin de conquérir dans l'État un pouvoir, grâce auquel on

peut accomplir les actes mêmes qu'on a toujours désapprouvés lorsqu'ils

ont été faits par les autres; en un mot afin de dominer. Toute autorité

corrompt l'homme et c'est pour cela que nous devons lutter contre toute

autorité.

Quand Renard dit que les socialistes n'espèrent point qu'on arrive

jamais à cette liberté illimitée qui ne leur semble atteignable que par

l'individu isolé, je pense qu'il a tort, car il me paraît impossible de

ne pas espérer conquérir le plus haut degré de liberté, de ne pas croire

à son extension indéfinie. Stuart Mill se montre moins sectaire, quand

il dit: «Nous savons trop peu ce que l'activité individuelle d'un côté

et le socialisme de l'autre, pris tous les deux sous leur aspect le plus

parfait, peuvent effectuer pour dire avec quelque certitude lequel de

ces systèmes triomphera et donnera à la société humaine sa dernière

forme.

Si nous osions faire une hypothèse, nous dirions que la solution

dépendra avant tout de la réponse qui sera faite à cette question:

lequel des deux systèmes permet le plus grand développement de la

liberté humaine et de la spontanéité? Quand les hommes ont pourvu à leur

entretien, la liberté est pour eux le besoin le plus fort de tous et,

contrairement aux besoins physiques qui deviennent plus modérés et plus

faciles à dominer à mesure que la civilisation grandit, ce besoin croît

et augmente en force au lieu de s'affaiblir à mesure que les qualités

intellectuelles et morales se développent d'une façon plus harmonique.

Les institutions sociales, comme aussi la moralité, atteindront la

perfection, quand l'indépendance complète et la liberté d'agir seront

garanties et quand aucune limite ne leur sera imposée, sinon le devoir

de ne pas faire de mal à autrui. Si l'éducation ou bien les institutions

sociales conduisaient à sacrifier la liberté d'agir à un plus complet

bien-être, ou bien si on renonçait à la liberté pour l'égalité, une des

plus précieuses qualités de la nature humaine disparaîtrait.»

Nous préférons la forme prudente du philosophe anglais au jugement trop

absolu de Renard.

La différence qu'il fait entre les anarchistes et les socialistes n'est

pas fondée, d'une part parce qu'il méconnaît ses adversaires en leur

attribuant ce qu'ils ne disent pas, et d'autre part parce qu'il n'y a

qu'une question de degré et non une différence de principe dans les

doctrines qu'il leur oppose.

N° 2. «Les socialistes répudient énergiquement l'attentat individuel,

qui leur paraît inefficace pour supprimer un mal collectif et moins

justifié que partout ailleurs dans les pays qui jouissent d'une

constitution libérale ou républicaine; ils répudient par dessus tout la

bombe stupide et aveugle dont les éclats vont frapper au hasard amis et

ennemis, innocents et coupables.»

Ce n'est pas là le caractère essentiel de l'anarchie, mais plutôt une

question de tempérament. Il y a des socialistes, qui sont beaucoup plus

violents que les anarchistes. On ne peut pas dire que la propagande par

le fait soit une théorie essentiellement anarchiste[87].

Qui a fait de l'attentat individuel un principe?

Mais aussi qui ose désapprouver les actes violents dans une société qui

est basée sur la violence? La mort d'un tyran n'est-elle pas un

bienfait pour l'humanité? Qu'est la mort d'un tyran, qu'il soit un roi,

un ministre, un général, un patron ou un propriétaire et même la mort

d'une vingtaine de ces hommes, si on la met en parallèle avec les

meurtres qui s'accomplissent quotidiennement dans les fabriques, dans

les ateliers, partout? Seulement, on s'accoutume à ces assassinats parce

qu'on ne les voit pas, parce que les chiffres des morts d'un champ de

bataille sont beaucoup plus éloquents que ceux du champ de l'industrie.

En réalité le nombre des victimes de l'industrie est beaucoup plus

considérable que celui des victimes des guerres. Comparez ces chiffres

tels qu'Élisée Reclus les donne. La mortalité annuelle moyenne parmi les

classes aisées est d'un pour soixante. Or la population de l'Europe est

d'environ trois cents millions; si l'on prenait pour base la moyenne des

classes aisées, la mortalité devrait être de cinq millions. Or, il est

en réalité de quinze millions; si nous interprétons ces données nous

sommes fondés à conclure que dix millions d'êtres humains sont

annuellement tués avant leur heure. Ne peut-on s'écrier: «Race de Caïn,

qu'as-tu fait de tes frères?» Si on a ces faits présents à l'esprit, on

comprend l'acte individuel--tout comprendre est tout pardonner--et c'est

une lâcheté de notre part, que de le désapprouver si nous n'avons pas le

courage de le faire nous-mêmes, et c'est par hypocrisie que nous

élaborons une doctrine propre à voiler notre lâcheté.

La défense d'Émile Henry est un chef-d'oeuvre de logique, qui donne

beaucoup à penser.

Voici sa théorie:

Quand un anarchiste fait un attentat, tous les anarchistes sont

persécutés en bloc par la société, eh bien! «puisque vous rendez ainsi

tout un parti responsable des actes d'un seul homme, et que vous

frappez en bloc, nous frappons en bloc.»

Les socialistes n'ont-ils pas dit avec raison, ce n'est pas nous qui

fixons les moyens de défense, ce sont nos adversaires?

Émile Henry continue:

«Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert

sont enfin las de leurs souffrances; ils montrent les dents et frappent

d'autant plus brutalement qu'on a été plus brutal envers eux.

Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois

eux-mêmes n'en ont aucun souci.

Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et

Fourmies, de traiter les autres d'assassins.

Ils n'épargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et

les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas épargnés non plus. Ne

sont-ce pas des victimes innocentes, ces enfants qui, dans les

faubourgs, se meurent lentement d'anémie parce que le pain est rare à la

maison, ces femmes qui, dans vos ateliers, pâlissent et s'épuisent pour

gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misère ne les

force pas à se prostituer, ces vieillards dont vous avez fait des

machines à produire toute leur vie, et que vous jetez à la voirie et à

l'hôpital quand leurs forces sont exténuées?

Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et

convenez que nos représailles sont grandement légitimes.»

Ce qu'Émile Henry disait devant le jury, est-il vrai ou non? Il savait

très bien que les foules, les ouvriers pour lesquels il a lutté, ne

comprendraient pas son acte, mais cependant il n'hésitait pas, car il

était convaincu qu'il donnait sa vie pour une grande idée. Tous les

attentats jusqu'à lui furent des attentats politiques qu'on peut

comprendre facilement, il ouvrait l'ère des attentats sociaux, il fut le

précurseur de cette théorie, et c'est pour cela que la sympathie pour

son acte fut beaucoup moindre.

Il peut s'être trompé, mais il était un homme de coeur, qui souffrait en

voyant toutes les misères, toutes les tueries dont la classe ouvrière

était l'objet et quand il disait: «La bombe du café Terminus est la

réponse à toutes vos violations de la liberté, à vos arrestations, à vos

perquisitions, à vos lois sur la presse, à vos expulsions en masse

d'étrangers, à vos guillotinades», nous le comprenons et, nous aussi,

nous avons en nous ce sentiment de haine dont son coeur fut rempli.

On peut parler de la bombe stupide et aveugle, mais pourquoi pas du

fusil et du canon stupide de la classe possédante?

Nous croyons que la lutte serait facilitée si chaque tyran était frappé

directement après son premier acte de tyrannie, si chaque ministre qui

trompe le peuple était tué, si chaque juge qui condamne des pauvres, des

innocents, était assassiné, si chaque patron, chaque capitaliste était

poignardé après un acte d'intolérable tyrannie.

Ces actes individuels répandraient l'horreur, la crainte et on a vu

toujours et partout que seulement ces deux choses armeront nos

adversaires: la violence ou bien la crainte de la violence. On ne doit

jamais oublier que la classe ouvrière est en état de défense. Elle est

toujours attaquée et quel est, dans la nature, l'être qui n'essaie pas

de se défendre par tous les moyens possibles?

Cette théorie n'est d'ailleurs pas essentiellement anarchiste; on l'a

professée de tous temps, et il y a des anarchistes qui la

désapprouvent; ainsi Tolstoï et son école qui prêchent la résistance

passive.

Lisez ce que Grave a écrit dans son livre: _La société mourante et

l'anarchie_: «Nous ne sommes pas de ceux qui prêchent les actes de

violence, ni de ceux qui mangent du patron et du capitaliste, comme

jadis les bourgeois mangeaient du prêtre, ni de ceux qui excitent les

individus à faire telle ou telle chose, à accomplir tel ou tel acte.

Nous sommes persuadés que les individus ne font que ce qu'ils sont bien

décidés par eux-mêmes à faire; nous croyons que les actes se prêchent

par l'exemple et non par l'écrit ou les conseils. C'est pourquoi nous

nous bornons à tirer les conséquences de chaque chose, afin que les

individus choisissent d'eux-mêmes ce qu'ils veulent faire, car nous

n'ignorons pas que les idées bien comprises doivent multiplier, dans

leur marche ascendante, les actes de révolte.

C'est pourquoi nous disons: l'attentat individuel peut être utile en

certains cas, en certaines circonstances, personne ne peut le nier, mais

comme théorie ce n'est point un principe nécessaire de l'anarchie.

L'anarchie est une théorie, un principe, et l'exercice des moyens est

une question de tactique. Les socialistes révolutionnaires d'autrefois

qui n'étaient pas anarchistes, n'ont jamais eu la lâcheté de

désapprouver les actes individuels, quoique sachant très bien qu'un

attentat de cette sorte ne résout pas la question sociale. On l'a

compris toujours comme un acte de revanche légitime, comme une

représaille selon le soi-disant droit de guerre qui dit: _à la guerre

comme à la guerre!_ «Les socialistes n'ont pas la prétention de créer du

jour au lendemain une société parfaite; il leur suffit d'aiguiller la

société actuelle sur la voie nouvelle où les hommes doivent s'engager

pour devenir plus solidaires et plus libres; il leur suffit de l'aider à

faire un pas décisif sur la route où elle chemine d'une façon pénible et

si lente.»

Qui donc veut cela? Personne ne soutiendra qu'on peut créer du jour au

lendemain une société parfaite. Chacun sait que la société est le

résultat d'une évolution accomplie durant des siècles et qu'on ne peut

la refaire d'un coup. Le temps des miracles est mythologique. Les

anarchistes ne se sont jamais présentés comme des prestidigitateurs.

L'oeuvre incomplète des âges passés ne peut être transformée

instantanément.

Mais ce reproche est le même que les conservateurs font aux socialistes.

N'entend-on pas dire: Ah! l'idéal socialiste est bien beau, il est

admirable, mais le peuple n'est pas mûr encore pour vivre dans un tel

milieu. Et nous répondons alors: est-ce une raison pour ne pas

travailler à la réalisation de cet idéal? Si on veut attendre le moment

où chacun sera mûr pour en jouir, on peut attendre jusqu'au plus

lointain futur.

Jean Grave le sait aussi bien que Renard. Il dit dans son livre: «Il est

malheureusement trop vrai que les idées qui sont le but de nos

aspirations ne sont pas immédiatement réalisables. Trop infime est la

minorité qui les a comprises pour qu'elles aient une influence imminente

sur les événements et la marche de l'organisation sociale. Mais si tout

le monde dit: ce n'est pas possible! et accepte passivement le joug de

la société actuelle, il est évident que l'ordre bourgeois aura encore de

longs siècles devant lui. Si les premiers penseurs qui ont combattu

l'église et la monarchie pour les idées naturelles et l'indépendance et

ont affronté le bûcher et l'échafaud s'étaient dit cela, nous en serions

encore aujourd'hui aux conceptions mystiques et au droit du seigneur.

C'est parce qu'il y a toujours eu des gens qui n'étaient pas

«pratiques», mais qui, uniquement convaincus de la vérité, ont cherché

de toutes leurs forces, à la faire pénétrer partout, que l'homme

commence à connaître son origine et à se dépêtrer des préjugés

d'autorité divine et humaine.»

Le reproche de Renard est donc immérité.

Naturellement quand les circonstances seront plus favorables, les hommes

seront meilleurs.

Pourquoi volerait-on si chacun avait assez pour vivre?

La doctrine, d'après laquelle le milieu dans lequel l'homme vit exerce

une influence décisive sur sa formation, est adoptée par la science.

Nous sommes des semeurs d'idées et nous avons la conviction que la

semence doit croître et donner des fruits. Comme la goutte d'eau

s'infiltre, dissout les minéraux, creuse et se fait jour, l'idée pénètre

le monde intellectuel. Nous ne voyons pas les fruits, mais quand le

temps arrive, ils mûrissent.

On fait souvent une différence entre évolution et révolution, mais

scientifiquement cela n'est pas possible. Évolution et révolution ne

sont pas des contradictions, ce sont deux anneaux d'une même chaîne.

Évolution est le commencement et révolution la fin de la même série d'un

long développement.

Quand nous nous appelons des révolutionnaires, ce n'est pas par plaisir

mais seulement par la force des choses. La croyance que la lutte des

classes peut être supprimée par un acte du parlement, ou que la

propriété privée peut être abolie par une loi, est une naïveté si grande

que nous ne nous imaginons pas qu'un homme sage la puisse concevoir.

Le socialisme en danger · 第 19 / 31 题