grand'chose à dire. Et si jadis j'ai pu croire qu'il ne fallait pas
attribuer à Marx la tactique que ses partisans aveugles ont déclarée la
seule salutaire, j'ai fini par me rendre compte que Marx lui-même
suivrait cette direction. J'en ai acquis la certitude par la lecture de
cette lettre de Bakounine où il écrit: «Le fait principal, qui se
retrouve également dans le manifeste rédigé par M. Marx en 1864, au nom
du conseil général provisoire et qui a été éliminé du programme de
l'Internationale par le congrès de Genève, c'est la CONQUÊTE DU POUVOIR
POLITIQUE PAR LA CLASSE OUVRIÈRE. On comprend que des hommes aussi
indispensables que MM. Marx et Engels soient les partisans d'un
programme qui, en consacrant et en préconisant le pouvoir politique,
ouvre la porte à toutes les ambitions. Puisqu'il y aura un pouvoir
politique, il y aura nécessairement des sujets travestis
républicainement en citoyens, il est vrai, mais qui n'en seront pas
moins des sujets, et qui comme tels seront forcés d'obéir, parce que
sans obéissance il n'y a point de pouvoir possible. On m'objectera
qu'ils n'obéissent pas à des hommes mais à des lois qu'ils auront faites
eux-mêmes. À cela je répondrai que tout le monde sait comment, dans les
pays les plus démocratiques les plus libres mais politiquement
gouvernés, le peuple fait les lois, et ce que signifie son obéissance à
ces lois. Quiconque n'a pas le parti pris de prendre des fictions pour
des réalités, devra bien reconnaître que, même dans ces pays, le peuple
obéit non à des lois qu'il fait réellement, mais qu'on fait en son nom,
et qu'obéir à ces lois n'a jamais d'autre sens pour lui que de le
soumettre à l'arbitraire d'une minorité tutélaire et gouvernante
quelconque, ou, ce qui veut dire la même chose, d'être librement
esclave.»
Nous voyons que «la conquête du pouvoir politique par la classe
ouvrière» fut déjà son idée fixe et lorsqu'il parlait de la dictature du
prolétariat, ne voulait-il pas parler en réalité de la dictature des
_meneurs_ du prolétariat? En ce cas, il faut l'avouer, le parti social
démocrate allemand a suivi religieusement la ligne de conduite tracée
par Marx. L'idéal peut donc se condenser dans ces quelques mots:
«L'assujettissement politique et l'exploitation économique des classes.»
Il est impossible de se soustraire à cette logique conclusion lorsqu'on
vise à «la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière» avec
toutes ses inévitables conséquences. Lorsque Bebel--au congrès de
Francfort--dit, et fort justement: «Si les paysans ne veulent pas se
laisser convaincre nous n'aurons pas à nous occuper des paysans. Leurs
préjugés, leur ignorance, leur étroitesse d'esprit ne doivent pas nous
pousser à abandonner en partie nos principes», et qu'en s'adressant aux
députés bavarois il ajoute ceci: «Vous n'êtes pas les représentants des
paysans bavarois, mais d'intelligents ouvriers industriels», il ne fit
que répéter ce que Bakounine avait déjà dit en 1872. D'après Bakounine,
en effet, les marxistes s'imaginent que «le prolétariat des villes est
appelé aujourd'hui à détrôner la classe bourgeoise, à l'absorber et à
partager avec elle la domination et l'exploitation du prolétariat des
campagnes, ce dernier paria de l'histoire, sauf à celui-ci de se
révolter et de supprimer toutes les classes, toutes les dominations,
tous les pouvoirs, en un mot tous les États plus tard». Et comme il
apprécie bien la signification des candidatures ouvrières pour les
corps législatifs lorsqu'il écrit: «C'est toujours le même tempérament
allemand et la même logique qui les conduit directement, fatalement dans
ce que nous appelons le _socialisme bourgeois_, et à la conclusion d'un
pacte politique nouveau entre la bourgeoisie radicale, ou forcée de se
faire telle; et la minorité _intelligente_, respectable, c'est-à-dire
_embourgeoisée_ du prolétariat des villes, à l'exclusion et au détriment
de la masse du prolétariat, non seulement des campagnes mais des villes.
Tel est le vrai sens des candidatures ouvrières aux parlements des États
existants et celui de la conquête du pouvoir politique par la classe
ouvrière.»
Encore une fois, que peut-on raisonnablement objecter à cette
argumentation? Et c'est vraiment étrange que cette lettre inédite de
Bakounine, qui parut à la fin de l'année dernière, ait été absolument
ignorée par les social-démocrates allemands. Pour dire vrai, cela n'est
pas étrange du tout, mais au contraire fort naturel. Car ces messieurs
ne désirent nullement se placer sur un terrain où leur socialisme
autoritaire est aussi clairement et aussi véridiquement exposé et
combattu.
On sait que Marx lui-même pensait de cette façon, et nous ne comprenons
pas qu'Engels, qui si pieusement veilla sur l'héritage spirituel de son
ami, contemplât, en l'approuvant, le mouvement allemand, quoique dans
ses productions scientifiques, il se montrât quelque peu anarchiste.
D'étranges révélations ont cependant été faites au sujet de la situation
de Marx vis-à-vis du programme social-démocrate allemand. Car, alors
qu'universellement Marx était considéré comme le père spirituel de ce
programme,--depuis 1875 le programme du parti,--on a appris par un
article qu'Engels publia en 1891 dans la _Neue Zeit_ contre le désir
formel de Bebel, que Marx, loin d'avoir été l'inspirateur de ce
programme, l'avait véhémentement combattu et qu'on l'avait adopté malgré
lui. La fraction social-démocrate du Reichstag s'est donc rendue
coupable d'un véritable abus de confiance et rien n'a autant aidé à
ébranler ma confiance dans les chefs du parti allemand que cette
inexcusable action. Quinze ans durant on a laissé croire aux membres du
parti que leur programme avait été élaboré avec l'approbation de Marx,
et le plus étonnant est que cela se soit fait avec l'assentiment tacite
de Marx et d'Engels qui, ni l'un ni l'autre, ne se sont opposés à cette
_pia fraus_. Des chefs de parti qui se permettent de pareilles erreurs
sont certes capables de bien d'autres choses encore. Voyons dans quels
termes réprobateurs, anéantissants même, Marx critique ce programme: «Il
est de mon devoir de ne pas accepter, même par un silence diplomatique,
un programme qu'à mon avis il faudrait rejeter comme démoralisant le
parti.» Ce qui n'empêche nullement Marx de se taire et de ne pas
protester, le programme une fois adopté. En ce qui concerne la partie
«pratique» du programme, Marx dit: «Ses réclamations politiques ne
contiennent pas autre chose que l'antique et universelle litanie
démocratique: suffrage universel, législation directe, droit populaire,
etc. Elles ne sont qu'un écho du parti du peuple (_Volkspartei_)
bourgeois et de la ligue de la paix et de la liberté[52].» Et pour de
pareilles fariboles on engagerait la lutte contre le monde entier! Pour
des niaiseries semblables nous risquerions la prison, voire même la
potence! Et plus loin: «Le programme tout entier, malgré ses fioritures
démocratiques, est complètement empoisonné par la croyance de «sujet à
l'État» de la secte lassallienne, ou bien, ce qui ne vaut guère mieux,
par la croyance aux merveilles démocratiques, ou, plutôt, par le
compromis entre ces deux sortes de croyance aux miracles, toutes deux
également éloignées du socialisme.»
Marx dit encore: «Quel changement l'État subira-t-il dans une société
communiste? En d'autres termes: Quelles fonctions sociales subsisteront,
analogues aux fonctions actuelles de l'État? À cette question, il faut
une réponse scientifique et on n'approche pas d'un saut de puce de la
solution en faisant mille combinaisons du mot _peuple_ avec le mot
_État_. Entre la société capitaliste et la société communiste il y a la
période transitoire révolutionnaire. À celle-ci correspond une période
transitoire politique dont la forme ne saurait être que la dictature
révolutionnaire du prolétariat.» Fort judicieusement, Merlino dit à ce
sujet: «Marx a bien prévu que l'État sombrerait un jour, mais il a
renvoyé son abolition au lendemain de l'abolition du capitalisme, comme
les prêtres placent après la mort le paradis.»
Une lamentable mystification a donc eu lieu ici, contre laquelle on ne
saurait trop protester.
Au congrès de Halle, dit Merlino, les social-démocrates se sont
démasqués: ils ont publiquement dit adieu à la révolution et désavoué
quelques théories révolutionnaires d'antan, pour se lancer dans la
politique parlementaire et dans le fatras de la législation ouvrière. À
notre avis, on a _toujours_ suivi cette voie. Seulement, petit à petit,
tout le monde s'en est aperçu. Si Marx juge le programme
social-démocrate allemand «infecté, d'un bout à l'autre, de fétichisme
envers l'État», on est bien tenté de croire qu'il y a quelque chose qui
n'est pas net! Liebknecht lui-même ne reconnaît-il pas que le parti
allemand--de 1875 à 1891, c'est-à-dire du moins du congrès de Gotha au
congrès d'Erfurt--professait le socialisme d'État? Au congrès de Berlin,
au sujet du socialisme étatiste, Liebknecht dit: «Si l'État faisait peau
neuve, s'il cessait d'être un État de classes en faisant disparaître
l'opposition des classes par l'abolition des classes mêmes, alors ...
mais alors il devient l'État socialiste, en ce sens nous pourrions dire,
si toutefois nous voulions encore donner le nom d'État à la société que
nous désirons établir: Ce que nous voulons c'est le socialisme étatiste!
Mais en ce sens-là seulement! Or, ce n'est pas cette signification qu'y
attachent tous ces messieurs: ils ont en vue l'État actuel; ils veulent
(réaliser) le socialisme dans l'État actuel, c'est-à-dire la quadrature
du cercle,--un socialisme qui n'est pas le socialisme dans un État qui
est tout le contraire du socialisme. Oui, une tentative a été faite
d'instaurer en Allemagne le socialisme d'État dans son sens idéal: la
réelle transformation de l'État en un État socialiste. Cette tentative
fut l'oeuvre de Lassalle par sa fameuse proposition de créer, avec
l'aide de l'État, des associations productrices qui, graduellement,
prendraient en mains la production et réaliseraient, après une période
transitoire de concurrence avec la production capitaliste privée, le
véritable socialisme d'État. C'était une utopie et nous avons tous
compris que cette idée n'est pas réalisable. Nous avons si complètement
et formellement rompu avec cette idée utopique à présent que, au lieu du
programme-compromis de 1875 qui contenait encore, quoique sous toutes
sortes de réserves, l'idée de ce socialisme d'État, nous avons adopté le
nouveau programme d'Erfurt. Je dis «avec toutes sortes de réserves», car
alors on s'aperçut qu'il y avait ici une contradiction; que le
socialisme est révolutionnaire, qu'il doit être révolutionnaire et qu'il
est sur un pied de guerre à mort contre l'État réactionnaire. On
s'efforça donc d'obtenir autant de garantie que possible, afin que
l'État ne pût abuser du pouvoir économique obtenu par ces associations
productrices et que tout bonnement il s'assassinât lui-même. Dans le
programme de Gotha on lit: «Le parti ouvrier socialiste allemand
réclame, afin d'aplanir la voie vers la solution de la question sociale,
la création d'associations productrices socialistes avec l'aide de
l'État et sous le contrôle démocratique du peuple travailleur.» On
s'imaginait donc que dans l'État actuel, qui grâce à un miracle
quelconque se serait converti à un honnête socialisme d'État, un
contrôle démocratique serait possible, c'est-à-dire un État démocratique
dans un État bureaucratique, semi-féodal et policier, qui, de par son
essence même, ne saurait être ni socialiste ni démocrate. La phrase
suivante: «Les associations productrices doivent être créées, pour
l'industrie et pour l'agriculture, dans de telles proportions, que
d'elles dérive l'organisation socialiste de la production tout entière»,
prouve clairement jusqu'à quel degré on s'illusionnait encore au sujet
des rapports entre l'État actuel et le socialisme. Autre garantie contre
l'abus du socialisme d'État: ou déclara que nous voulions établir l'État
_libre_ et la société socialiste. Mais l'État libre ne saurait jamais
être l'État actuel; un État libre ne sera jamais possible sur les bases
de la production capitaliste, parce que, comme cela est démontré
clairement dans notre nouveau programme, le capitalisme, qui a comme
condition vitale le monopole des moyens de production, réclame, outre le
pouvoir économique, l'esclavage politique de sorte que l'État actuel ne
pourra jamais être socialiste[53].»
Malgré tout cela, et suivant les déclarations de Liebknecht lui-même, le
parti social-démocrate allemand a professé pendant quinze années le
socialisme d'État.
Et il n'a pas encore perdu ce caractère, quoi qu'on en dise. Or n'est-il
pas vrai que, dans l'idée des collectivistes, l'État, c'est-à-dire la
représentation nationale ou communale, prend la place du patron et que,
pour le reste, rien ne change[54]? Fort justement Kropotkine écrit: «Ce
sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués,
leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont eux
aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt de tous la
plus-value de la production[55]». N'est-il pas vrai que le
parlementarisme conduise inévitablement au socialisme étatiste?
Bernstein ne parle-t-il pas d'une «étatisation» de la grande production
(_Verstaatlichung der Grossproduktion_), laissant sans solution la
question de savoir «si l'État réglera d'abord seulement le contrôle, ou
bien s'il s'emparera immédiatement de la direction effective de la
production[56]». Très catégoriquement Bernstein envisage donc la
direction immédiate de l'industrie par l'État comme le _but final_ à
atteindre.
Certes, cela ne ressemble en rien à l'État _libre_. Il est vrai que les
social-démocrates allemands ne désirent nullement la liberté. Pas plus
qu'ils ne tolèrent la liberté dans leur propre parti, ils ne la
toléreraient si en Allemagne ou ailleurs ils étaient les maîtres. Le lit
de Procuste de la social-démocratie allemande n'est pas fait pour
l'homme libre.
Merlino disait du programme d'Erfurt: «Tel est le programme d'Erfurt,
fruit de quinze ans de réaction socialiste et d'agitation électorale, à
base de suffrage universel accordé aux classes ouvrières, pour les
tromper, les diviser et les détourner de la voie révolutionnaire[57].»
* * * * *
Il est regrettable que, généralement, les différences d'opinion donnent
lieu à des discussions peu courtoises. Pourquoi, en effet, ne pas
reconnaître loyalement les mérites ou le savoir de l'adversaire? Faut-il
donc nécessairement être, dans le monde de la science, ou dieu, ou
diable?
S'il faut en croire Engels, Dühring ne serait qu'un faible esprit et un
zéro «irresponsable et possédé par la manie des grandeurs». Par contre,
Dühring, dans ses écrits, ne se borne pas à critiquer les oeuvres de
Marx: il injurie l'écrivain. Quand même il aurait raison dans ses
critiques, il y a quelque chose de repoussant dans l'allure personnelle
et subjective de ses attaques. Il dit de Marx: «Son communisme d'État,
théocratique et autoritaire est injuste, immoral et contraire à la
liberté. Supposons, au jubilé marxiste, toute propriété dans la grande
armoire à provisions de l'État socialiste. Chacun sera alors renseigné
par Marx et ses amis sur ce qu'il mangera et boira et sur ce qu'il
recevra de l'armoire aux provisions; puis encore sur les corvées à
exécuter dans les casernes du travail. À en juger d'après la presse et
l'agitation marxistes, la justice et la vérité seraient certainement la
dernière des choses prises en considération dans cet État despotique et
autoritaire[58]. La plus despotique confiscation de la liberté
individuelle, oui, la spoliation à tous les degrés, sous la forme de
l'arbitraire bureaucratique et communiste, serait la base de cet État.
Par exemple, les productions de l'esprit ne seraient tolérées dans
l'État marxiste qu'avec l'autorisation de Marx et des siens et Marx, en
sa qualité de grand-policier, grand-censeur et grand-prêtre,
n'hésiterait pas, au nom du bien-être socialiste, à exterminer les
hérésies qu'actuellement il ne peut combattre qu'au moyen de quelques
chicanes littéraires. Il n'y aurait, physiquement et moralement, que des
serviteurs communistes de l'État et, pour se servir de la dénomination
antique, que des esclaves publics. Quels sont, dans leurs subdivisions,
les rapports mutuels du troupeau de cette étable communiste, combien les
besoins de la nourriture, les rations à l'auge et les différentes
corvées sont «_allerhöchst staatsspielerisch_» et comment on en
tiendrait la comptabilité, voilà le secret qui doit rester caché
jusqu'après l'année jubilaire; car Marx considérerait cette révélation
comme du socialisme fantaisiste. C'est justement pour cette raison que
le public, qui devait être mystifié, est renvoyé aux calendes grecques
par l'inventeur de l'année jubilaire, Marx, qui prétend qu'on ne peut
demander des renseignements sur les situations de l'avenir[59]»
Une telle critique, quoique juste au fond, répugne par sa forme
grossière. Soyez rigoureux dans l'analyse, ne ménagez rien dans la
critique, mais ne gâtez pas votre cause en lui donnant une forme qui
dépasse les bornes d'un début convenable.
L'admirateur de Dühring, le Dr B. Friedlaender, va également trop loin
lorsqu'il écrit dans son intéressante brochure[60]: «Pour être aussi
hérésiarque que possible envers ceux qui prétendent que la liberté de
la critique doit s'arrêter à Marx, je prétends: Avec la même somme de
capital et de travail,--c'est-à-dire avec la somme d'argent, de réclame
et de contre-réclame à l'aide de laquelle Marx est arrivé, parmi la
masse, à la considération et à la gloire dont il jouit et dont il jouira
encore quelque temps, probablement,--on aurait pu gonfler n'importe quel
écrivain socialiste jusqu'à en faire une autorité inaccessible.» Même le
plus grand adversaire de Marx considérera ce jugement comme inexact.
Marx restera incontestablement, pour les générations futures, un des
grands précurseurs de cette économie politique qui, surtout au point de
vue critique, a combattu le vieux dogme. Par un jugement pareil on se
fait plus de tort que de bien. Ceci nous remémore la réflexion
spirituelle de Paul-Louis Courier: «Je voudrais bien répondre à ce
monsieur, mais je le crois fâché. Il m'appelle jacobin, révolutionnaire,
plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, pestiféré ou pestifère,
enragé, imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible, ordurier,
grimacier, chiffonnier. C'est, tout, si j'ai mémoire. Je vois ce qu'il
veut dire: il entend que lui et moi sommes d'avis différent.»
Quels efforts que je fasse pour me faire une conception de l'État, je ne
puis trouver comment le marxiste pourra se délivrer du socialisme
d'État. En disant cela je n'accuse point Marx et ceux qui veulent me
combattre n'ont qu'à prouver qu'on peut aboutir à un autre résultat.
Comment les marxistes réaliseront-ils l'ensemble de leur programme
pratique, _sinon par l'État_ et par l'extension continuelle de son
autorité?--cela se passe déjà actuellement.--Son pouvoir et son champ
d'action s'étendent d'une manière extraordinaire. Ainsi il s'empare
continuellement de nouvelles organisations: chemins de fer de l'État,
téléphones de l'État, assurance par l'État, banque hypothécaire d'État,
pharmacies de l'État, médecins de l'État, mines de l'État, monopole
d'État pour le sel, le tabac,... et où cela finira-t-il, une fois engagé
sur cette route? Au lieu d'être des esclaves particuliers, les
travailleurs seront les esclaves de l'État. Oui, on parle déjà de la
protection légale des ouvriers contre les patrons, comme jadis on avait
la protection des esclaves contre leurs propriétaires.
À ce point de vue je suis de l'avis du Dr Friedlaender lorsqu'il écrit:
«Quand on songe que c'est l'État qui encourage l'exploitation et la rend
possible en maintenant par la force les soi-disant droits de propriété
qui ne constituent pas précisément un vol, mais conduisent à une
spoliation des travailleurs équivalant à un vol proprement dit,--on est
tout étonné de voir précisément cet État--source du vol et de
l'esclavage--jouer le rôle de protecteur des spoliés et de libérateur
des esclaves salariés. L'État maintient l'exploitation par son pouvoir
autoritaire et cherche en même temps à faire dévier les conséquences
extrêmes de l'esclavage des salariés qu'il a érigé en principe, par des
lois contre les accidents et la vieillesse, des lois sur les fabriques,
et la fixation, par des règlements, de la durée de la journée de
travail. Cette atténuation d'une contrainte remplacée par une autre peut
être considérée en général comme un adoucissement, mais le côté
dangereux de la chose c'est que la marche en avant dans cette voie
consolide le pouvoir de l'État et aboutit finalement au socialisme
d'État. La diminution du sentiment libertaire, à mesure que s'améliore
la situation sociale, est un axiome connu déjà au temps des empereurs
de l'ancienne Rome. _Panem et circenses_! Du pain et les jeux du cirque!
Que leur chaut la liberté, l'indépendance, la dignité humaine? C'est
ainsi que la soi-disant social-démocratie prépare de toutes ses forces
l'avènement du socialisme d'État et favorise la servitude et le culte du
pouvoir.»
Nous demandons de nouveau que l'on nous prouve comment on se soustraira
à ces conséquences fatales, une fois engagé dans cette voie. On n'arrive
pas d'un seul effort aussi loin, mais on avance pas à pas et tout à coup
on découvre qu'on est embourbé. Pour retourner il manque à la plupart le
courage moral, la force pour renier leur passé et combattre leurs
anciens amis. Bebel, par exemple, qui vient de retrouver son moi, pour
ainsi dire, n'avancera plus et louvoiera toujours dans les mêmes
eaux[61].
On ne peut douter de la loyauté de quelqu'un, même lorsqu'il raconte des
choses invraisemblables. Comment, par exemple, un ami du prolétariat, un
révolutionnaire, qui prétend vouloir sérieusement l'affranchissement des
masses et se met plus ou moins à la tête des mouvements révolutionnaires
dans les divers pays, peut-il rêver que le prolétariat se soumettrait à
une idée unique, éclose dans son cerveau? Comment peut-il se figurer la
dictature d'une ou de quelques personnalités sans y voir en germe la
destruction de son oeuvre? Bakounine a écrit si justement:
«Je pense que M. Marx est un révolutionnaire très sérieux, sinon
toujours très sincère, qu'il veut réellement le soulèvement des masses;
et je me demande comment il fait pour ne point voir que l'établissement
d'une dictature universelle, collective, ou individuelle,--d'une
dictature qui ferait en quelque sorte la besogne d'un ingénieur en chef
de la révolution mondiale, réglant et dirigeant le mouvement
insurrectionnel des masses dans tous les pays, comme on dirige une
machine,--que cet établissement suffirait à lui seul pour tuer la
révolution, paralyser et fausser tous les mouvements populaires? Quel
homme, quel groupe d'individus, si grand que soit leur génie, oseraient
se flatter de pouvoir seulement embrasser et comprendre l'infinie
multitude d'intérêts, de tendances et d'actions si diverses dans chaque
pays, chaque province, chaque localité, chaque métier, dont l'ensemble
immense, unifié mais non uniformisé par une grande aspiration commune et
par quelques principes fondamentaux, passés désormais dans la conscience
des masses, constituera la future révolution sociale?»
Qu'on se remémore par exemple le congrès international où tous les pays
étaient représentés, mais où une certaine fraction avait le droit de
rappel à l'ordre, même par la force, qu'on songe à ce qui s'est passé à
Zurich où une minorité, d'opinion divergente, mais socialiste comme les
autres, fut tout simplement exclue! Comme on fait déjà fi de la liberté
dans ces congrès où l'on ne dispose encore que de peu de pouvoir! Et
qu'y fait-on de la soi-disant dictature du prolétariat? On peut s'écrier
sans arrière-pensée: Adieu liberté ... Sur ce terrain-là on, a plutôt
reculé qu'avancé et telle société posséderait déjà, à sa naissance, les
germes de sa décomposition. C'est surtout sur le terrain intellectuel
que toute contrainte doit être abolie car dès que la libre expression
des idées est entravée, on nuit à la société. Mill dit à ce sujet[62]:
«Le mal qu'il y a à étouffer une opinion réside en ce que par là
l'humanité est spoliée: la postérité aussi bien que la génération
actuelle, ceux qui ne préconisent pas cette idée encore plus que ceux
qui en sont partisans. Si une opinion est vraie, ils n'auront pas
l'occasion d'échanger une erreur contre une vérité; et si elle est
fausse, ils y perdront un grand avantage: une conception plus nette, une
impression plus vivante de la vérité, jaillie de sa lutte avec
l'erreur.» Examinons n'importe quelle question: la nourriture, la
vaccine, etc. La grande masse, ainsi que la science, prétend que la
nourriture qui convient le plus à l'homme est un mélange de mets à base
de viande et de végétaux. Pourra-t-on me forcer à renoncer au
végétarisme pur, puisque celui-ci me paraît meilleur? N'aurai-je pas la
liberté de travailler à sa diffusion? Dois-je me soumettre parce que mes
idées diététiques sont des hérésies pour les autres? Il en est de même
de la vaccine. Lorsque toute la Faculté considère la vaccine comme un
préservatif contre la petite vérole et que je considère ce moyen comme
un danger, peut-on me forcer à renier mon opinion et à me soumettre à
une pratique que j'abhorre? Il a été prouvé maintes fois que l'hérésie
d'un individu était la religion de l'avenir. S'il ne lui est pas
possible de se faire entendre, la science y perd et l'humanité ne peut
profiter des progrès de l'esprit librement développé.
Les critiques du socialisme concernent spécialement le socialisme
autoritaire, préconisé surtout par les social-démocrates allemands. À ce
point de vue on comprend le livre de Richter[63] et sa critique atteint
le but pour autant qu'elle s'adresse au socialisme autoritaire. Mais son
grand défaut est de considérer un courant du socialisme--et non le
meilleur--comme _le_ socialisme.
En Allemagne et partout où les marxistes sont en majorité ils donnent à
entendre qu'on n'obtiendra la justice économique qu'au prix de la
liberté personnelle et par l'oppression des meilleures tendances du
socialisme. C'est à peine si l'on connaît un autre courant socialiste;
car dès qu'on osa combattre les théories de Marx: Dühring, Hertzka et
Kropotkine par exemple, furent exécutés par le tribunal sectaire sous la
présidence d'Engels. Utopiste, fanatique, imposteur, anarchiste,
mouchard, voilà les épithètes employées en diverses circonstances. Et
les petits faisaient chorus avec les grands, car ici vient à propos le
dicton:
«Quand un gendarme rit
Dans la gendarmerie,
Tous les gendarmes rient
Dans la gendarmerie».
On veut la réglementation de la production. C'est parfait; mais comment?
La question de la propriété est résolue et toute la propriété
individuelle est collective. L'État--ou, comme disent les prudents, la
société--disposera donc du sol et de tous les moyens de production.
(Souvent on emploie indifféremment les mots État et Société parce qu'on
leur donne la même signification. On emploie encore le non-sens «État
populaire».)
Les propriétaires actuels seront remplacés par les employés de l'État;
les esclaves privés deviendront esclaves de l'État. Le peuple souverain
nommera des titulaires aux différentes fonctions. Cette organisation
donnera, comme le remarque Herbert Spencer, une société ayant beaucoup
de ressemblance avec l'ancien Pérou, «où la masse populaire était
divisée artificiellement en groupes de 10, 50, 100, 500 et 1000
individus, surveillés par des employés de tout grade, enchaînés à la
terre, surveillés et contrôlés dans leur travail aussi bien que dans
leur vie privée, s'exténuant sans espoir pour entretenir les employés du
système gouvernemental». Il est vrai qu'ils reçoivent leur suffisance de
tout et, loin de considérer cet avantage comme minime, nous
reconnaissons volontiers que c'est un progrès, qui ne peut cependant
être considéré comme un idéal par un homme pensant, un libertaire.
Sur ce point-là également il n'y a pas de divergence d'opinion entre
socialistes, à quelque école qu'ils appartiennent; tous changent le
principe _ab Jove principium_ en _ab ventre principium_ ou, comme le
disait Frédéric II: «Toute civilisation a pour origine l'estomac.»
«C'est que la faim est un rude et invincible despote et la nécessité de
se nourrir, nécessité tout individuelle, est la première loi, la
condition suprême de l'existence. C'est la base de toute vie humaine et
sociale, comme c'est aussi celle de la vie animale et végétale. Se
révolter contre elle, c'est anéantir tout le reste, c'est se condamner
au néant.» (BAKOUNINE.) Mais le despotisme également pourrait donner
assez à tous, c'est donc une question qui ne peut nous laisser
indifférents.
Que ceux qui considèrent ceci comme une raillerie des idées marxistes,
nous prouvent que dans leurs écrits ils parlent d'autre chose que de
tutelle de l'État; qu'ils traitent de la prise de possession de
certaines branches de production par des groupes autonomes d'ouvriers,
ne dépendant pas de l'État, même pas de l'État populaire. La
réglementation individuelle est autre chose que la réglementation
centralisée de la production, quoique, en fait, on lui ait ôté
superficiellement ce semblant d'individualisme par le suffrage
universel. Même, par suite des critiques de Richter et d'autres, on a
été forcé de donner un peu plus d'explications; toutefois, dans la
brochure de Kurt Falk[64], on parle d' «associations économiques
_(wirthschaftliche)_ indépendantes», qui forment probablement des
fédérations avec d'autres associations, etc.; mais du côté scientifique
socialiste officiel cette idée des tendances plus libres fut toujours
combattue à outrance. Remarquons, entre parenthèses, que Kurt Falk (p.
67), croyant être excessivement radical, fait la proposition que les
habitants d'une prison choisissent eux-mêmes leurs gardiens! Quelle
belle société, en effet, qui n'a pas su se délivrer seulement des
prisons. Nous sommes de tels utopistes que nous entrevoyons une société
où la prison n'existera plus et nous ne voudrions pas collaborer à la
réalisation d'une société future, si nous avions la certitude de devoir
y conserver des prisons avec leurs gardiens,--fussent-ils élus,--la
police, la justice et autres inutilités.
Voilà pourquoi les marxistes traitent d'une manière superficielle
l'organisation de la société future, quoique Bebel se soit oublié un
jour à en donner un aperçu dans un ouvrage où personne ne le
chercherait, son livre sur la _Femme_, dont un quart traite la question
féminine et, le reste l'organisation future de la société.
Il y a une certaine vérité dans la réponse faite aux interrogateurs
importuns, que «la forme future de la société sera le résultat de son
développement et que prématurément nous ne pouvons la définir», mais ce
n'est pas non plus sans raison que Kropotkine, interprétant ces paroles
des marxistes: «Nous ne voulons pas discuter les théories de l'avenir»,
prétend qu'elles signifient réellement: «Ne discutez pas notre théorie,
mais aidez-nous à la réaliser». C'est-à-dire, on force la plupart à
suivre les meneurs, sans savoir si on ne va pas au devant de nouvelles
désillusions, qu'on aurait pu éviter en connaissant la direction vers
laquelle on marchait.»
Deux remarques de Kropotkine et de Quinet s'imposent à la réflexion.
Elles sont tellement exactes que chaque fois que nous traitons ce sujet
elles nous reviennent à la mémoire: D'abord celle de Quinet que la
caractéristique de la Grande Révolution est la témérité des actes des
_ancêtres_ et la simplicité de leurs idées, c'est-à-dire des actes
ultra-révolutionnaires à côté d'idées timides et réactionnaires. En
second lieu, que l'on ne sait pas abandonner les organisations du passé.
On suppose l'avenir coulé dans le même moule que le passé contre lequel
on se révolte, et on est tellement attaché à ce passé qu'on n'arrive pas
à marcher crânement vers l'avenir. Les révolutions n'ont pas échoué
parce qu'elles allaient trop loin, mais parce qu'elles n'allaient pas
assez loin. _Échouer_ n'est en somme pas le mot propre, car toute
révolution a donné ce qu'elle pouvait. Mais nous prétendons qu'elles
n'apportèrent pas la délivrance des classes travailleuses et que
celles-ci, malgré toutes les révolutions, croupissent toujours dans
l'esclavage, la misère et l'ignorance.
La bourgeoisie de 1789 ne savait pas non plus ce que l'avenir
apporterait, mais elle savait ce qu'elle voulait et elle exécuta ses
projets. Depuis longtemps elle s'y préparait et lorsque le peuple se
révolta, elle le laissa collaborer à la réalisation de son idéal,
qu'elle atteignit, en effet, dans ses grandes lignes.
Mais aujourd'hui il n'est presque plus permis de parler de l'avenir. Ce
n'est pas étonnant, la préoccupation principale étant de gagner des voix
aux élections. Lorsqu'on traite de cet avenir où la classe intermédiaire
des petits boutiquiers et paysans sera supprimée, on se fait de ces gens
des ennemis et il n'y a plus à compter sur les victoires socialistes aux
élections. Parlez-leur de réformes qui promettent de l'amélioration à
leur situation, ils vous suivront, mais dès qu'on s'occupe du rôle de la
révolution, ils vous lâchent. On doit bien se convaincre du rôle de la
révolution et ériger à côté de l'oeuvre de destruction de l'idée, celle
de sa revivification.
C'est difficile parce qu'il faut se défaire, pour y arriver, d'une masse
de préjugés, comme le dit Kropotkine: «Tous, nous avons été nourris de
préjugés sur les formions providentielles de l'État. Toute notre
éducation, depuis l'enseignement des traditions romaines jusqu'au code
de Byzance que l'on étudie sous le nom de droit romain, et les sciences
diverses professées dans les universités, nous habituent à croire au
gouvernement et aux vertus de l'État-Providence. Des systèmes de
philosophie ont été élaborés et enseignés pour maintenir ce préjugé. Des
théories de la loi sont rédigées dans le même but. Toute la politique
est basée sur ce principe; et chaque politicien, quelle que soit sa
nuance, vient toujours dire au peuple: «Donnez-moi le pouvoir, je veux,
je peux vous affranchir des misères qui pèsent sur vous. Du berceau au
tombeau, tous nos agissements sont dirigés par ce principe.»
Voilà l'obstacle, mais si difficile qu'il soit à surmonter, on ne doit
pas s'arrêter. Nous sommes forcés, dans notre propre intérêt, de savoir
ce que l'avenir peut et doit nous apporter.
Il est donc inexact de prétendre que divers chemins mènent au même but;
non, on ne cherche pas à atteindre la même solution, mais on suit des
lignes parallèles qui ne se touchent pas. Et, quoiqu'il soit possible
que l'avenir appartienne à ceux qui poursuivent la conquête du pouvoir
politique, nous sommes convaincus que, par les expériences qu'ils font
du parlementarisme, les ouvriers seront précisément guéris de croire à
la possibilité d'obtenir par là leur affranchissement. De tels
socialistes appartiennent à un parti radical de réformes, qui conserve
dans son programme la transformation de la propriété privée en propriété
collective, mais en mettant cette transformation à l'arrière-plan. Les
considérants du programme étaient communistes et on y indiqua le but à
atteindre; mais par le programme pratique on aida à la conservation de
l'État actuel. Il y avait donc contradiction entre la partie théorique
avec ses considérants principiels et la partie pratique, réalisable dans
le cadre de la société actuelle, toutes deux se juxtaposant l'une à
l'autre sans aucun trait d'union, comme nous l'avons prouvé
précédemment.
Cela fut possible, au commencement, mais, par suite du développement des
idées, cette contradiction apparut plus nettement. Ce qui ne se
ressemble ne s'assemble. Et ne vaudrait-il pas mieux se séparer à la
bifurcation du chemin? Pas plus que précédemment, les marxistes
n'admettent qu'il y ait différentes manières d'être socialiste.
Bakounine s'en plaignait déjà lorsqu'il écrivait: «Nous reconnaissons
parfaitement leur droit (des marxistes) de marcher dans la voie qui leur
paraît la meilleure, pourvu qu'ils nous laissent la même liberté! Nous
reconnaissons même qu'il est fort possible que, par toute leur histoire,
leur nature particulière, l'état de leur civilisation et toute leur
situation actuelle, ils soient forcés de marcher dans cette voie. Que
les travailleurs allemands, américains et anglais s'efforcent de
conquérir le pouvoir politique, puisque cela leur plaît. Mais qu'ils
permettent aux travailleurs des autres pays de marcher avec la même
énergie à la destruction de tous les pouvoirs politiques. La liberté
pour tous et le respect mutuel de cette liberté, ai-je dit, telles sont
les conditions essentielles de la solidarité internationale.
Mais M. Marx ne veut évidemment pas de cette solidarité, puisqu'il
refuse de reconnaître la liberté individuelle. Pour appuyer ce refus, il
a une théorie toute spéciale, qui n'est, d'ailleurs, qu'une conséquence
logique de son système. L'état politique de chaque pays, dit-il, est
toujours le produit et l'expression fidèle de sa situation économique;
pour changer le premier, il faut transformer cette dernière. Tout le
secret des évolutions historiques, selon M. Marx, est là. Il ne tient
aucun compte des autres éléments de l'histoire: tels que la réaction
pourtant évidente des institutions politiques, juridiques et religieuses
sur la situation économique.»
Voici la parole d'un homme libertaire et tolérant: Ne mérite la liberté
que celui qui respecte celle des autres! Combien peu, même parmi les
grands hommes, respectent la liberté de pensée, surtout quand l'opinion
des autres est diamétralement opposée à la leur. On conspue le dogme de
l'infaillibilité papale, mais combien prônent leur propre
infaillibilité! Comme si l'une n'était pas aussi absurde que l'autre!
Il est impossible de comprimer les esprits dans l'étau de ses propres
idées; mais on doit laisser à chacun la liberté de se développer suivant
sa propre individualité. Dès qu'on prononce des mots comme le «véritable
intérêt populaire», le «bien public», etc., c'est souvent avec
l'arrière-pensée de masquer par là la dénégation de la liberté
individuelle à la minorité. Et ce n'est autre chose que la proclamation
de l'absolutisme le plus illimité. En effet, devant ce principe, tout
gouvernement (monarchie, représentation du peuple ou majorité du peuple)
ne doit pas seulement proclamer ce qu'_il_ considère comme le véritable
intérêt populaire, le bien public, mais il est obligé de forcer tout
individu à accepter son opinion. Toute autre doctrine, toute hérésie,
toute religion, contraire doit être exterminée dès que le gouvernement
croit que cela est nécessaire au véritable intérêt populaire, au bien
public.
Le Dr Friedlaender fait mention de trois courants de l'idée socialiste
qu'il détermine comme suit:
1° Les marxistes veulent, au nom de la «société», s'emparer du produit
du travail et le faire partager par les bureaucrates pour le soi-disant
«bien-être de tous». Et, si je ne me soumets pas, on emploiera la force.
L'idée motrice de l'activité économique résulterait d'une espèce de
sensation du devoir inspiré par le communisme d'État, et là où elle ne
suffirait pas, de la contrainte économique ou brutale de l'État; d'après
le modèle du soi-disant devoir militaire d'aujourd'hui, où il y a
également des «volontaires».
«2° Les anarchistes communistes proclament le «droit de jouissance» sur
les produits du travail des autres. Quand on accepte cela sans une
rémunération de même valeur, on se laisse doter. En vérité le communisme
anarchiste aboutit à une dotation réciproque, sans s'occuper de la
valeur des objets ou services échangés. L'idée motrice de l'activité
économique serait d'une part le penchant inné vers le travail
économique, penchant qui n'a pas de but égoïste, d'autre part, un
sentiment de justice, pour ne pas dire de pudeur, qui empêcherait que
l'on se laissât continuellement doter sans services réciproques.
«3° Le système anticrate-socialitaire de Dühring, c'est-à-dire le
socialisme-libertaire, proclame, à côté de l'égalité des conditions de
production, le droit de jouissance complet sur le produit du travail
individuel et, comme complément, le libre échange des produits de même
valeur. L'idée motrice de l'activité économique serait l'intérêt
personnel, non dans son acception égoïste basée sur la spoliation des
autres, mais dans le sens d'un égoïsme salutaire. Nous travaillons pour
vivre, pour consommer. Nous travaillons plus pour pouvoir consommer
plus. Nous travaillons non par force, non par devoir, non pour notre
propre satisfaction (tant mieux pour moi si le travail me procure une
satisfaction), mais par intérêt personnel. Est-ce que ce système
n'aurait pas une base plus solide que le communisme anarchiste? Celui
qui aime à donner peut le faire, mais peut-on ériger en régie générale
la dotation réciproque?»
Cette explication ne brille ni par la clarté ni par la simplicité et
elle est très mal formulée.
Ces deux derniers systèmes sont donc défendus par des socialistes
libertaires et le premier par les partisans du socialisme autoritaire.
Comme Dühring n'est pas un communiste et diffère conséquemment avec nous
sur ce point, nous ne pouvons admettre sa doctrine économique. Car nous
avons la conviction qu'il est impossible de donner une formule plus
simple et meilleure que: «Chacun donne selon ses forces; chacun reçoit
selon ses besoins.» Et ceci ne suppose nullement une réglementation,
individuelle ou collective, qui détermine les forces et les besoins.
Chacun, mieux que n'importe qui, peut déterminer ses forces et quand
nous supposons que dans une société communiste chacun sera bien nourri
et éduqué, il est clair qu'un homme normalement développé, mettra ses
forces à la disposition de la communauté sans y être contraint. Dès
qu'il y a contrainte, elle ne peut avoir qu'une influence néfaste sur le
travail.
Il serait absurde de supposer que les socialistes autoritaires cherchent
à sacrifier une partie de leur liberté individuelle à une forme
particulière de gouvernement; eux aussi poursuivent la réalisation d'une
société déterminée, parce qu'ils croient que celle-ci rendra possible le
degré de liberté individuelle nécessaire au plus grand épanouissement du
bien-être personnel. Mais c'est une utopie de leur part lorsqu'ils
pensent garantir suffisamment par leur système le degré de liberté
qu'ils souhaitent. Ils se rendent coupables d'une fausse conception qui
pourrait avoir des résultats funestes, et nous devons tâcher de les en
convaincre et de leur démontrer que leur système n'est pas l'affirmation
de la liberté, mais la négation de toute liberté individuelle.
Il y a là une tendance incontestable à renforcer le pouvoir de la
société et à diminuer celui de l'individu. C'est une raison de plus pour
s'y opposer.
La question principale peut ainsi être nettement posée: «Comment peut et
doit être limitée la liberté d'action de l'individu vis-à-vis de la
société? Ceci est la plus grande énigme du sphynx social et nous ne
pouvons nous soustraire à sa solution. En premier lieu l'homme est un
être personnel, formant un tout en soi-même, _(individuum, in_ et
_dividuum_, de _divido_, diviser, c'est-à-dire un être indivisé et
indivisible). En second lieu, il est un animal vivant en troupeau.
Celui qui vit isolé dans une île est complètement libre de ses actions,
en tant que la nature et les éléments ne le contrarient pas. Mais
lorsque, poussé par le sentiment de sociabilité, il veut vivre en
groupe, ce sentiment doit être assez puissant qu'il lui sacrifie une
partie de sa liberté individuelle. Celui qui aimera la liberté
individuelle mènera une vie isolée, et celui qui préférera la
communauté, la sociabilité, préconisera ces états sociaux, même en
sacrifiant une partie de sa liberté.
La liberté n'exclut pas tout pouvoir. Voici comment Bakounine répond à
cette question[65]: «S'ensuit-il que je repousse toute autorité? Loin de
moi cette pensée ... Mais je ne me contente pas de consulter une seule
autorité spécialiste, j'en consulte plusieurs; je compare leurs opinions
et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais
point d'autorité infaillible, même dans les questions spéciales; par
conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l'humanité et pour
la sincérité de tel ou tel individu, je n'ai de foi absolue en personne.
Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même
de mes entreprises; elle me transformerait immédiatement en un esclave
stupide, en un instrument de la volonté et des intérêts d'autrui.» Et
plus loin: «Je reçois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est
dirigeant et chacun est dirigé à son tour. Donc il n'y a point
d'autorité fixe et constante, mais un échange continu d'autorité et de
subordination mutuelles, passagères et surtout volontaires.»
C'est sous la foi d'autres personnes que nous acceptons comme vérités
une foule de choses. Penser librement ne signifie pas: penser
arbitrairement, mais mettre ses idées en concordance avec des phénomènes
dûment constatés qui se produisent en nous et au dehors de nous, sans
abstraire notre conception des lois de la logique. L'homme qui n'accepte
rien sur la foi des autres, afin de pouvoir se faire une opinion
personnelle, est certainement un homme éclairé. Mais nous ne craignons
pas de prétendre qu'une soumission préalable à l'autorité d'autres
personnes est nécessaire pour arriver à pouvoir exprimer un jugement
sain et indépendant. La recherche de l'abolition de toute autorité n'est
donc pas la caractéristique d'un esprit supérieur, ni la conséquence de
l'amour de la liberté, mais généralement une preuve de pauvreté d'esprit
et de vanité. Cette soumission se fait volontairement. Et de même qu'on
n'a pas le droit de nous soumettre par force à une autorité quelconque,
de même on n'a pas le droit de nous empêcher de nous soustraire à cette
autorité.
Quand et pourquoi recherche-t-on la société des autres? Parce que seul,
isolé, on ne parviendrait pas à vivre et qu'on a besoin d'aide. Si nous
pouvions nous suffire à nous-mêmes, nous ne songerions jamais à nous
faire aider par d'autres. C'est l'intérêt qui pousse les hommes à faire
dépendre leur volonté, dans des limites tracées d'avance, de la volonté
d'autres hommes. Mais toujours nous devons être libres de reprendre
notre liberté individuelle dès que les liens que nous avons acceptés
librement et qui ne nous serraient pas, commencent à nous gêner, car un
jour viendra ou peut venir où ces liens seront tellement lourds que nous
tâcherons de nous en délivrer. La satisfaction de nos besoins est donc
le but de la réglementation de la société. S'il est possible d'y arriver
d'une manière différente et meilleure, chaque individu doit pouvoir se
séparer du groupe dans lequel il lui a été jusque-là le plus facile de
contenter ses besoins et se rallier à un autre groupe qui, d'après lui,
répond mieux au but qu'il veut atteindre. Rien ne répugne plus à l'homme
libre que de devoir remplir une tâche dont l'accomplissement est rendu
obligatoire par la force; chaque fois même que sa conviction personnelle
ne considère pas cette tâche comme un devoir, il la regarde comme un mal
et s'efforce de ne pas l'accomplir. La contrainte de l'État--qu'il
s'agisse d'un despote, du suffrage universel ou de n'importe quoi--est
la plus odieuse de toutes, parce qu'on ne peut s'y soustraire. Si je
suis membre d'une société quelconque qui prend des résolutions
contraires à mes opinions, je puis démissionner. Ceci n'est pas le cas
pour l'État. Presque toujours il est impossible de quitter l'État,
c'est-à-dire le pays. Si c'est un indépendant qui cherche à le faire, il
doit abandonner tout ce qui le retient au pays, au peuple, car les
frontières de l'État sont les frontières du pays, du peuple. Et
d'ailleurs, on ne peut quitter un État sans sentir aussitôt le joug d'un
autre État. On peut ne plus être Hollandais, mais on devient Belge,
Allemand, Français, etc. Quand on est coreligionnaire de l'Église
réformée, personne ne vous force, lorsque vous la quittez, de devenir
membre d'une autre Église, mais on ne peut cesser de faire partie d'un
État sans devenir de droit membre d'un autre État. Quel intérêt y a-t-il
à quitter un État mauvais pour un autre qui n'est pas meilleur? On doit
payer pour ce qu'on n'admet pas, on doit remplir des devoirs qu'on
considère comme opposés à sa dignité. Tout cela n'a aucune importance;
vous n'avez qu'à vous soumettre au pouvoir et, si vous ne voulez pas,
vous sentirez le bras pesant de l'autorité. Et pourtant on veut nous
faire accroire que nous sommes des hommes libres dans un État libre.
Plus grand est le territoire sur lequel l'État exerce son autorité,
plus grande sera sa tyrannie sur nous.
Le juriste allemand Lhering écrivait en toute vérité: «Quand l'État peut
donner force de loi à tout ce qui lui semble bon, moral et utile, ce
droit n'a pas de limites; ce que l'État permettra de faire ne sera
qu'une concession. La conception d'une toute-puissance de l'État
absorbant tout en soi et produisant tout, en dépit du riche vêtement
dans lequel elle aime à se draper et des phrases ronflantes de bien-être
du peuple, de respect des principes objectifs, de loi morale, n'est
qu'un misérable produit de l'arbitraire et la théorie du despotisme,
qu'elle soit mise en pratique par la volonté populaire ou par une
monarchie absolue. Son acceptation constitue pour l'individu un suicide
moral. On prive l'homme de la possibilité d'être bon, parce qu'on ne lui
permet pas de faire le bien de son propre mouvement.»
La toute-puissance de l'État est la plus grande tyrannie possible, même
dans un État populaire. La soi-disant liberté, acquise lorsque le peuple
nomme ses propres maîtres, est plutôt une comédie qu'une réalité, car,
dès que le bulletin est déposé dans l'urne, le souverain redevient sujet
pour longtemps. On croit être son propre maître et on se réjouit déjà de
cette soi-disant suprématie. En 1529, à la diète de l'Empire, à Spiers,
on proclama un principe dont la portée était bien plus grande qu'on le
soupçonnait alors: «Dans beaucoup de cas la majorité n'a pas de droits
envers la minorité, parce que la chose ne concerne pas l'ensemble mais
chacun en particulier.» Si l'on avait agi d'après ce principe, il n'y
aurait plus eu tant de contrainte et de tyrannie.
Lorsque Bastiat considère l'État comme «la collection des individus», il
oublie qu'une collection d'objets, de grains de sable, par exemple, ne
constitue pas encore un ensemble.
John-Stuart Mill, dans son excellent livre sur la liberté[66], parle de
la liberté inviolable qui doit être réservée à tout individu, en
opposition à la puissance de l'État et il dit: «L'unique cause pour
laquelle des hommes, individuellement ou unis, puissent limiter la
liberté d'un d'entre eux, est la conservation et la défense de soi-même.
L'unique cause pour laquelle la puissance peut être légitimement exercée
contre la volonté propre d'un membre d'une société civilisée, c'est pour
empêcher ce membre de nuire aux autres. Son propre bien-être, tant
matériel que moral, n'y donne pas le moindre droit. Les seuls actes de
sa conduite pour lesquels un individu est responsable vis-à-vis de la
société sont ceux qui ont rapport aux autres. Pour ceux qui le
concernent personnellement, son indépendance est illimitée. L'individu
est le maître souverain de soi-même, de son propre corps et esprit. Ici
se présente néanmoins encore une difficulté: Existe-t-il des actions qui
concernent uniquement celui qui en est l'auteur et n'ont d'influence sur
aucune autre personne?» Et Mill répond: «Ce qui me concerne peut, d'une
manière médiate, avoir une grande influence sur d'autres» et il proclame
la liberté individuelle seulement dans le cas où par suite de l'action
d'un individu, personne que lui n'est touché immédiatement. Mais
existe-t-il une limite entre l'action médiate et l'action immédiate? Qui
délimitera la frontière où l'une commence et l'autre finit?
À côté de la liberté individuelle, Mill veut encore, «pour chaque groupe
d'individus, une liberté de convenance, leur permettant de régler de
commun accord tout ce qui les concerne et ne regarde personne d'autre».
Nous ne voulons pas approfondir la chose, quoiqu'il faille constater que
Mill est souvent en opposition avec ses propres principes. Ainsi il
pense que celui qui s'enivre et ne nuit par là qu'à soi-même, doit être
libre de le faire, et que l'État n'a pas le moindre droit de s'occuper
de cette action. Qui proclamera que c'est uniquement à soi-même qu'il
fait tort? Lorsque cet individu procrée des enfants héritiers du même
mal, ne nuit-il pas à d'autres en dotant la société d'individus
gangrenés? Mais, dit Mill, dès que, sous l'influence de la boisson, il a
fait du tort à d'autres, il doit dommages et intérêts et, à l'avenir, il
peut être mis sous la surveillance de la police; mais, lorsqu'il
s'enivre encore, il ne peut être puni que pour cela. Il n'a donc pas la
liberté de s'enivrer de nouveau, quoiqu'il ne fasse de tort à personne.
La grande difficulté dans ce cas est la délimitation des droits
respectifs de l'individu et de la société.
Il y a des choses qui ne peuvent être faites que collectivement,
d'autres ne concernent que l'individu et, quoiqu'il soit difficile de
résoudre cette question, tous les penseurs s'en occupent. La disparition
de l'individualisme ferait un tort considérable à la société, car celui
qui a perdu son individualité ne possède plus ni caractère ni
personnalité. L'homme de génie n'est pas celui qui produit une
nouveauté, mais celui qui met le sceau de son génie personnel sur ce qui
existait déjà avant lui et lui donne ainsi une nouvelle importance par
la manière dont il le produit.
Mill parle dans le même sens lorsqu'il dit: «Nul ne peut nier que la
personnalité ne soit un élément de valeur. Il y a toujours manque
d'individus, non seulement pour découvrir de nouvelles vérités, et
montrer que ce qui fut la vérité ne l'est plus, mais également pour
commencer de nouvelles actions et donner l'exemple d'une conduite plus
éclairée, d'une meilleure compréhension et un meilleur sentiment de la
vie humaine. Cela ne peut être nié que par ceux qui croient que le monde
atteindra la perfection complète. Il est vrai que cet avantage n'est pas
le privilège de tous à la fois; en comparaison de l'humanité entière il
n'y a que peu d'hommes dont les expériences, acceptées par d'autres, ne
seraient en même temps le perfectionnement d'une habitude déjà
existante. Mais ce petit nombre d'hommes est comme le sel de la terre.
Sans eux la vie humaine deviendrait un marécage stagnant. Non seulement
ils nous apportent de bonnes choses qui n'existaient pas, mais ils
maintiennent la vie dans ce qui existe déjà. Si rien de nouveau ne se
produisait, la vie humaine deviendrait inutile. Les hommes de génie
formeront toujours une faible minorité; mais pour les avoir, il est
nécessaire de cultiver le sol qui les produit. Le génie ne peut respirer
librement que dans une atmosphère de liberté. Les hommes de génie sont
plus individualistes que les autres; par conséquent moins disposés a se
soumettre, sans en être blessés, aux petites formes étriquées qu'emploie
la société pour épargner à ses membres la peine de former leur propre
caractère[67]».
Et je craindrais que cette originalité ne se perdît si on mettait des
entraves quelconques à la libre initiative.
Donnons encore la parole à Bakounine: «Qu'est-ce que l'autorité? Est-ce
la puissance inévitable des lois naturelles qui se manifestent dans
l'enchaînement et dans la succession fatale des phénomènes du monde
physique et du monde social? En effet, contre les lois, la révolte est
non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Mous pouvons
les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons
pas leur désobéir, parce qu'elles consument la base et les conditions
mêmes de notre existence: elles nous enveloppent, nous pénètrent,
règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes; alors même que
nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester
leur toute-puissance.
Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n'y a rien
d'humiliant dans cet esclavage. Car l'esclavage suppose un maître
extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui auquel il
commande; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous: elles nous
sont inhérentes, elles constituent notre être, tout notre être,
corporellement, intellectuellement et moralement: nous ne vivons, nous
ne respirons, nous n'agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par
elles. En dehors d'elles, nous ne sommes rien, _nous ne sommes pas_.
D'où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter
contre elles? Vis-à-vis des lois naturelles, il n'est pour l'homme
qu'une seule liberté possible: c'est de les reconnaître et de les
appliquer toujours davantage, conformément au but d'émancipation ou
d'humanisation collective et individuelle qu'il poursuit.»
On ne peut réagir contre cette autorité-là. On pourrait dire: C'est
l'autorité naturelle ou plutôt l'influence naturelle de l'un sur l'autre
à laquelle nous ne pouvons nous soustraire et à laquelle nous nous
soumettons, presque toujours sans le savoir.
En quoi consiste la liberté?
Bakounine répond: «La liberté de l'homme consiste uniquement en ceci:
qu'il obéit aux lois naturelles, parce qu'il les a reconnues _lui-même_
comme telles et non parce qu'elles lui ont été extérieurement imposées
par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle
quelconque. Nous reconnaissons donc l'autorité absolue de la science,
parce que la science n'a d'autre objet que la reproduction mentale,
réfléchie et aussi systématique que possible des lois naturelles qui
sont inhérentes à la vie matérielle, intellectuelle et morale, tant du
monde physique que du monde social, ces deux mondes ne constituant, dans
le fait, qu'un seul et même monde naturel. En dehors de cette autorité
uniquement légitime, parce qu'elle est rationnelle et conforme à la
liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères,
arbitraires et funestes. Nous reconnaissons l'autorité absolue de la
science, mais nous repoussons l'infaillibilité et l'universalité du
savant».
Voilà la conception de l'autorité et de la liberté. Et celui qui aime la
liberté n'acceptera d'autre autorité extérieure que celle qui se trouve
dans le caractère même des choses.
Lorsque Cicéron comprenait déjà que «la raison d'être de la liberté est
de vivre comme on l'entend[68]», et que «la liberté ne peut avoir de
résidence fixe que dans un État où les lois sont égales et le pouvoir de
l'opinion publique fort[69]», cela prouve que l'humanité était déjà
traversée par un courant libertaire et Spencer ne fit réellement que
répéter les paroles de Cicéron lorsqu'il écrivit[70]: «L'homme doit
avoir la liberté d'aller et de venir, de voir, de sentir, de parler, de
travailler, d'obtenir sa nourriture, ses habillements, son logement, et
de satisfaire les besoins de la nature aussi bien pour lui que pour les
autres! Il doit être libre afin de pouvoir faire tout ce qui est
nécessaire, soit directement soit indirectement, à la satisfaction de
ses besoins moraux et physiques.»
Ce que tout homme pensant désire posséder, c'est la liberté qui nous
permet de développer notre individualité dans toute son expansion, mais,
dès qu'il aspire à cette liberté pour lui-même, il doit collaborer à ce
qu'on n'empêche personne de satisfaire ce besoin vital.
Car l'aspiration vers la liberté est forte chez l'homme et après les
besoins corporels, la liberté est incontestablement le plus puissant des
besoins de l'homme.
La définition du philosophe Spinoza dans son _Éthique_ est une des
meilleures qu'on puisse trouver. Il dit: une chose est libre qui existe
par la nécessité de sa nature et est définie par soi-même, pour agir; au
contraire dépendant ou plutôt contraint cet objet qui est défini _par un
autre_ pour exister et agir d'une manière fixe et inébranlable.
Et le consciencieux savant Mill[71] a parfaitement bien compris que dans
l'avenir la victoire serait au principe qui donnerait le plus de
garanties à la liberté individuelle. Après avoir fait la comparaison
entre la propriété individuelle et le socialisme avec la propriété
collective, il dit très prudemment: «Si nous faisions une supposition,
nous dirions que la réponse à la question: «Lequel des deux principes
triomphera et donnera à la société sa forme définitive?» dépendra
surtout de cette autre question: «Lequel des deux systèmes permet la
plus grande expansion de la liberté et de la spontanéité des hommes?» Et
plus loin: «Les institutions sociales aussi bien que la moralité
pratique arriveraient à la perfection si la complète indépendance et
liberté d'agir de chacun étaient garanties sans autre contrainte que le
devoir de ne pas faire du mal à d'autres. Une éducation basée sur des
institutions sociales nécessitant le sacrifice de la liberté d'action
pour atteindre à un plus haut haut degré de bonheur ou d'abondance, ou
pour avoir une égalité complète, annihilerait une des caractéristiques
principales de la nature humaine.»
Maintenant il nie que les critiques actuelles du communisme soient
exagérées, car «les contraintes imposées par le communisme seraient de
la liberté en les comparant à la situation de la grande majorité»; il
trouve qu'aujourd'hui les travailleurs ont tout aussi peu de choix de
travail ou de liberté de mouvement, qu'ils sont tout aussi dépendants de
règles fixes et du bon vouloir d'étrangers qu'ils pourraient l'être sous
n'importe quel système, l'esclavage excepté. Et il arrive à la
conclusion que si un choix devait être fait entre le communisme avec ses
bons et mauvais côtés et la situation actuelle avec ses souffrances et
injustices, toutes les difficultés, grandes et petites du communisme ne
compteraient pour lui que comme un peu de poussière dans la balance.
Rarement un adversaire fit plus honnête déclaration. Pour lui la
question n'est pas encore vidée, car il nie que nous connaissions dans
leur meilleure expression le travail individuel et le socialisme. Et il
tient tellement à l'individualisme, ce que l'on possède, du reste, de
préférable, qu'il craint toujours qu'il ne soit effacé et annihilé. En
exprimant un doute il dit: «La question est de savoir s'il restera
quelque espace pour le caractère individuel; si l'opinion publique ne
sera pas un joug tyrannique; si la dépendance totale de chacun à tous et
le contrôle de tous sur tous ne seront pas la cause d'une sotte
uniformité de sentir et d'agir.»
On peut facilement glisser sur cette question et la noyer dans un flot
de phrases creuses, comme: Quand chacun aura du pain, cette liberté
viendra toute seule, mais ceci constitue pour nous une preuve
d'étourderie et de superficialité, une preuve que soi-même l'on n'a pas
un grand besoin de la liberté. Mill ne glisse pas si facilement sur
cette question, car il y revient souvent. Le communisme lui sourirait
s'il devait lui garantir son individualité. On doit encore prouver que
le communisme s'accommoderait de ce développement multiforme de la
nature humaine, de toutes ces variétés, de cette différence de goût et
de talent, de cette richesse de points de vue intellectuels qui, non
seulement rendent la vie humaine intéressante, mais constituent
également la source principale de civilisation intellectuelle et de
progrès moral en donnant à chaque individu une foule de conceptions que
celui-ci n'aurait pas trouvées tout seul.
Ne doit-on pas reconnaître que c'est vraiment _la_ question par
excellence. Et les conceptions libertaires font de tels progrès que
ceux-là mêmes qui sont partisans d'une réglementation centralisée de la
production, font toutes sortes de concessions à leur principe dès qu'ils
le discutent. Quelquefois les étatistes principiels sont anti-étatistes
dans leurs raisonnements. Le malheur c'est que les social-démocrates
précisent si peu. Ils sont tellement absorbés par les élections, par
toutes sortes de réformes du système actuel, que le temps leur manque
pour discuter les autres questions. Ces réformes sont pour la plus
grande partie les mêmes que celles que demandent les radicaux et tendent
toutes à maintenir le système actuel de propriété privée et à rendre le
joug de l'esclavage un peu plus supportable pour les travailleurs. Ainsi
se forment plus nettement deux fractions, dont l'une se fond avec la
bourgeoisie radicale, quoiqu'elle garde, dans les considérants de son
programme, l'abolition de la propriété privée, et dont l'autre poursuit
plutôt un changement radical de la société, sans s'occuper de tous les
compromis qui sont la suite inévitable du concours prêté aux besognes
parlementaires dans nos assemblées actuelles.
Les marxistes se basent sur l'État.
Les anarchistes, au contraire, se basent sur l'individu et le groupement
libre.
Mais le choix n'est pas borné entre ces deux thèses.
Est-ce que Kropotkine, par exemple, qui dans son livre _La Conquête du
pain_ parle d'une réglementation, d'une organisation de la production,
aurait bien le droit de se considérer comme anarchiste, d'après la
signification que l'on donne habituellement à ce mot, et qui est la même
que ce qu'en Hollande, nous avons considéré toujours comme le
socialisme, tout en conservant le principe de la liberté?
On s'oppose à cette classification et on dira que nous ne rendons pas
justice à Marx. On dit que Marx donnait à l'État une tout autre
signification que celle dans laquelle nous employons ce mot, qu'il ne
croyait pas au vieil État patriarcal et absolu, mais considérait l'État
et la société comme une unité. La réponse de Tucker est assez
caractéristique: «Oui, il les considérait comme une unité, de la même
manière que l'agneau et le lion forment une unité _lorsque le lion a
dévoré l'agneau._ L'unité de l'État et de la société ressemble pour Marx
à l'unité de l'homme et de la femme devant la loi. L'homme et la femme
ne font qu'un, mais cette unité c'est l'homme. Ainsi, d'après Marx,
l'État et la société forment une unité, mais, cette unité, c'est l'État
seul. Si Marx avait unifié l'État et la société et que _cette unité fût
la société_, les anarchistes n'auraient différé avec lui que de peu de
chose. Car pour les anarchistes, la société est tout simplement le
développement de l'ensemble des relations entre individus naturellement
libres de toute puissance extérieure, constituée, autoritaire. Que Marx
ne comprenait pas l'État de cette façon, cela ressort clairement de son
plan qui comportait l'établissement et le maintien du socialisme,
c'est-à-dire la prise de possession du capital et son administration
publique par un pouvoir autoritaire, qui n'est pas moins autoritaire
parce qu'il est démocratique au lieu d'être patriarcal[72].»
En effet, pourquoi se disputer lorsqu'on poursuit le même but? Et si
cela n'est pas, quelle autre différence y a-t-il que celle que nous
avons fait ressortir? Je sais qu'on peut invoquer d'autres explications
de Marx afin de prouver sa conception et, à ce point de vue là, on
pourrait presque l'appeler le père de l'anarchie. Mais cette conception
est en opposition complète avec sa principale argumentation. Aujourd'hui
on en agit avec Marx comme avec la Bible: chacun y puise, pour se donner
raison, ce qui lui convient, comme les croyants pillent les textes de la
Bible pour défendre leurs propres idées.
Mais lorsque Rodbertus déclare que si «jamais la justice et la liberté
règnent sur terre, le remplacement de la propriété terrienne et
capitaliste par la propriété collective du sol et des moyens de
production sera nécessaire et inévitable»[73], nous voudrions bien
connaître la différence entre lui et Marx, qui préconise la même chose
comme base de toutes ses conceptions.
Vollmar le reconnaît dans sa brochure sur le socialisme d'État, mais il
prétend que «_trotzdem_ (quand même)» ils se trouvent à un tout autre
point de vue que les socialistes d'État: «Leur caractère est
autoritaire, leurs moyens, pour autant qu'ils mènent à la solution, sont
si faibles que l'humanité pourrait attendre encore sa délivrance durant
plusieurs siècles.» Pour cette raison il qualifiait le socialisme d'État
de «tendance ennemie» et affirmait même que lorsqu'on prétend que la
social-démocratie se rapproche de ce courant d'idées, cela signifie que
le socialisme renie ses principes fondamentaux, ment à son essence
intrinsèque.
La résolution suivante du Congrès du parti socialiste allemand à Berlin
exprima la même chose: «La démocratie socialiste est révolutionnaire
dans son essence, le socialisme d'État est conservateur. Démocratie
socialiste et socialisme d'État sont des antithèses irréconciliables.»
Tout cela paraît très beau, mais ce que Liebknecht et Vollmar attribuent
au socialisme d'État, nous le reprochons à leur démocratie socialiste.
Il est vrai qu'ils parlent du «soi-disant socialisme d'État» et
continuent comme suit: «Le soi-disant socialisme d'État, en tant qu'il a
pour but des réglementations fiscales, veut remplacer les capitalistes
privés par l'État et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple
travailleur le double joug de l'exploitation économique et de
l'esclavage politique.»
_Si duo faciunt idem, non est idem_ (si deux personnes font la même
chose, ce n'est pas encore la même chose); ce proverbe est basé sur la
grande différence qui peut exister dans les mobiles. Qu'une mesure soit
prise dans un but fiscal ou dans un autre but, cela reste équivalent
quant à la mesure prise. Ainsi, par exemple, ceux qui veulent augmenter
les revenus de l'État avec les produits des chemins de fer, aussi bien
que ceux qui, pour des raisons stratégiques, croient à la nécessité de
l'exploitation des chemins de fer par l'État et ceux qui trouvent que
les moyens généraux de communication doivent appartenir à l'État
voteront la reprise des chemins de fer par l'État, tandis que ceux qui
admettent le principe mais se défient de l'État actuel, voteront contre.
Il nous paraît que la phrase «en tant qu'il a pour but des
réglementations fiscales» peut être supprimée. Mais pourquoi parler de
socialisme d'État lorsqu'on désigne plutôt le capitalisme d'État?
Liebknecht remarque justement: «Si l'État était le maître de tous les
métiers, l'ouvrier devrait se soumettre à toutes les conditions, parce
qu'il ne saurait trouver d'autre besogne. Et ce soi-disant socialisme
d'État, _qui est en réalité du capitalisme d'État_, ne ferait
qu'augmenter dans de notables proportions la dépendance politique et
économique; l'esclavage économique augmenterait l'esclavage politique,
et celui-ci augmenterait et intensifierait l'esclavage économique.»
Cela n'est pourtant pas exprimé sans parti-pris. Les socialistes de
toute école combattent _ce socialisme d'État_, et ainsi Vollmar et
Liebknecht, Rodbertus même, peuvent se tendre la main: ce n'est pas sans
raison qu'on les traite aussi de capitalistes d'État, et le mot
«soi-disant» joue le rôle de paratonnerre pour détourner l'attention.
«Le socialisme d'État dans le sens actuel est la _Verstaatlichung_[74]
poussée à l'extrême, la _Verstaatlichung_ des différentes branches de la
production, comme cela existe déjà généralement pour les chemins de fer
et ainsi que l'on a essayé de le faire pour l'industrie du tabac. Petit
à petit on veut mettre un métier après l'autre sous la dépendance de
l'État, c'est-à-dire remplacer les patrons par l'État, continuer le
métier capitaliste, avec changement d'exploiteurs, mettre l'État à la
place du capitaliste privé.»
Voilà comment s'exprime Liebknecht. Mais les social-démocrates
veulent-ils autre chose? Si les lois ouvrières, proposées par la
fraction socialiste au Reichstag, étaient admises, est-ce que l'État ne
serait pas leur exécuteur? Qu'on le veuille ou non, on serait forcé
d'augmenter considérablement la compétence de l'État. Lisez les _Fabian
Essays_[75] sur le socialisme et vous verrez que ce n'est autre chose
que du socialisme d'État. Lisez ce qu'écrit Lacy[76]: «Le socialisme,
c'est la justice basée sur la raison et fortifiée par la puissance de
l'État. Ou bien: Le socialisme est la doctrine ou théorie qui assure que
les intérêts de chacun et de tous seront le mieux servis par la
subordination des intérêts individuels à ceux de tous. En reconnaissant
que les intérêts individuels ne peuvent être assurés et confirmés que
par l'autorité et la protection de l'État, il considère l'État comme
étant placé au-dessus de tous les individus. Mais si l'essence de l'État
dépend de l'existence des individus et si sa solidité est soumise à
l'harmonie qu'il y a entre ses unités individuelles, il faut qu'il
emploie son autorité de telle manière qu'il fasse disparaître toutes les
causes de discorde, d'inégalité et d'injustice. Lacy ne craint pas de
promettre à tous la plus grande somme de bonheur par la puissance et
l'autorité de l'État.» Et plus clairement encore il dit: «Il n'existe
pas de prévention contre l'État qui agit comme entrepreneur privé; mais
jamais ne se présentera la nécessité que l'État soit le seul
entrepreneur, en tant qu'une coopération fédéralisée répondrait à tous
les besoins de justice et atteindrait plutôt le but en accordant des
récompenses convenables aux produits, c'est-à-dire en provoquant et en
soutenant l'individualisme. Les mines constituant une partie du pays,
peuvent être la propriété de l'État et exploitées par lui, parce qu'il y
a une grande différence entre les mines et l'agriculture. Les chemins de
fer, routes ou canaux appartiendraient donc naturellement à l'État et
seraient exploités par lui et l'État créerait également des lignes de
bateaux à vapeur faisant le service avec les colonies et les pays
étrangers. Le commerce de l'alcool pourrait être un monopole de l'État
ainsi que la fabrication et la vente des matières explosibles, armes,
poisons et autres choses nuisibles à la vie humaine. Étendue plus loin,
la possession par l'État des moyens de production ne serait ni pratique
ni utile et n'est pas réclamée par les principes du socialisme[77]».
Parcourez l'opuscule de Blatchford, intitulé _Merrie England_, qui est
écrit d'une manière attrayante, simple et aura beaucoup d'influence
comme brochure de propagande. L'auteur en arrive à demander un monopole
assurant à l'ouvrier la jouissance de tout ce qu'il produit. Mais
comment le faire autrement que par un monopole d'État?
Il me semble, du reste, que le socialisme d'État et le socialisme
communal ne possèdent nulle part plus de défenseurs qu'en Angleterre.
Tout cela n'est-il pas du socialisme d'État réclamé par des
social-démocrates? Tous les barrages qu'on voudra élever seront
inutiles. Une fois engagé sur cette pente, on doit glisser jusqu'au bout
et on en fera l'expérience de gré ou de force.
«Le soi-disant socialisme d'État, en tant qu'il s'occupe de réformes
sociales ou de l'amélioration de la situation des classes ouvrières, est
un système de demi-mesures, qui doit son existence à la peur de la
social-démocratie. Il a pour but, par de petites concessions et toutes
sortes de demi-moyens, de détourner la classe ouvrière de la
social-démocratie et de diminuer la force de celle-ci.» Voilà ce que dit
la résolution du congrès du parti à Berlin. Mais la social-démocratie,
qui poursuit au Reichstag la réalisation du programme pratique, n'est en
réalité autre chose qu'un système de demi-mesures. N'agrandit-on pas
ainsi la compétence de l'État actuel? Qui donc, si ce n'est l'État, doit
exécuter les résolutions, dès que les diverses revendications sont
réalisées? On sait que la fraction socialiste du Reichstag allemand a
présenté un projet de loi de protection. En supposant qu'il eût été
admis dans son ensemble, l'on n'aurait eu que des demi-réformes. Le
système capitaliste n'aurait pas été attaqué. Et quelle est alors,
diantre! la différence entre socialistes d'État poursuivant
l'amélioration de la situation des classes ouvrières, et
social-démocrates qui font la même chose? La raison pour laquelle les
socialistes d'État préconisent ces réformes n'a rien à y voir.
«La social-démocratie n'a jamais dédaigné de réclamer de l'État, ou de
s'y rallier, quand étaient proposées par d'autres, les réformes tendant
à l'amélioration de la situation de la classe ouvrière sous le système
économique actuel. Elle ne considère ces réformes que comme de petits
acomptes qui ne pourront la détourner de son but: la transformation
socialiste de l'État et de la société.»
Les libéraux progressistes disent absolument la même chose: Soyez
reconnaissants mais non satisfaits; acceptez ce que vous pouvez obtenir
et considérez-le comme un acompte. Vraiment, alors il est inutile d'être
social-démocrate.
Rien d'étonnant qu'une telle résolution fût acceptée par les deux
partis, que Liebknecht et Vollmar s'y ralliassent, car elle tourne
adroitement autour du principe. À proprement parler, elle ne dit rien,
mais avec des résolutions aussi vagues et sans signification on n'avance
guère par rapport au principe. Seulement on a sauvé, aux yeux de
l'étranger, le semblant d'unité du Parti allemand. Mais les idées se
développent et nous croyons que la question du socialisme d'État prendra
bientôt une place prépondérante dans les discussions. Et si la
social-démocratie n'échoue pas sur le rocher du socialisme d'État, ce
sera grâce aux anarchistes. Tous nous nous sommes inclinés plus ou moins
devant l'autel où trônait le socialisme d'État; mais dans tous les pays
la même évolution se produit maintenant; reconnaissons honnêtement que
ce sont les anarchistes qui nous ont arrêtés pour la plupart et nous ont
débarrassés du socialisme d'État. Personnellement, je me suis aperçu peu
à peu que mes principes socialistes, modelés d'après Marx et le Parti
allemand, étaient en réalité du socialisme d'État et loin d'en rougir je
le reconnais; je les ai reniés parce que j'ai la conviction qu'ils
constituaient une négation du principe de liberté. Je puis donc
facilement me placer au point de vue des socialistes parlementaires, qui
sont ou deviendront socialistes d'État, et j'ai la conviction que les
événements les forceront à rompre à jamais avec leurs idées ou à devenir
franchement des socialistes d'État.
On a donc obtenu un nettoyage et nous soumettons à l'examen de tous
l'idée de Kropotkine: «Si l'on veut parler de lois historiques, on
pourrait plutôt dire que l'État faiblit à mesure qu'il ne se sent plus
capable d'enrichir une classe de citoyens, soit aux dépens d'une autre
classe, soit aux dépens d'autres États. Il dépérit dès qu'il manque à sa
mission historique. Réveil des exploités et affaiblissement de l'idée de
l'État sont, historiquement parlant, deux faits parallèles.»
Nous avons donc un socialisme autoritaire et un socialisme libertaire.
Le choix devra se faire entre les deux.
Être libre est une conception générale qui ne signifie rien en
elle-même. On doit toujours être libre en quelque manière. Mais la
liberté est en soi-même une chose vide, négative. La liberté est
l'atmosphère dans laquelle on veut vivre. La liberté c'est l'enveloppe.
Et son contenu? Doit être l'égalité.
Ces deux termes se complètent, forment en quelque sorte une dualité.
L'égalité porte en soi la liberté, car inégalité signifie arbitraire et
esclavage. La liberté sans égalité est un mensonge. Il ne peut être
question de liberté que lorsqu'on est complètement indépendant sous le
rapport économique. Tous ceux qui sont indépendants de la même manière
et armés des mêmes moyens de pouvoir, sont libres parce qu'ils sont
égaux.
Le socialisme prétend qu'il y a une triple liberté:
1° Une liberté économique ou la libre participation aux moyens de
travail;
2° Une liberté intellectuelle, ou la liberté de penser librement;
3° Une liberté morale, ou la faculté de développer librement ses
penchants.
Après des siècles de lutte, les deux dernières sont reconnues comme
droits abstraits par la majorité des peuples civilisés et instruits,
mais elles sont complètement annihilées par l'absence de liberté
économique, la clef de voûte de la liberté proprement dite.
Pourquoi changer de joug si cela ne sert à rien?
Bakounine le dit fort à propos: «Le premier mot de l'émancipation
universelle ne peut être que la _liberté_, non cette _liberté_ politique
bourgeoise tant préconisée et recommandée comme un objet de conquête
préalable par M. Marx et ses adhérents, mais la _grande liberté humaine_
qui, détruisant les chaînes dogmatiques, métaphysiques, politiques et
juridiques dont tous se trouvent aujourd'hui accablés, rendra à tous,
collectivités aussi bien qu'individus, la pleine autonomie, le libre
développement, en nous délivrant une fois pour toutes de tous
inspecteurs, directeurs et tuteurs.
«Le second mot de cette émancipation, c'est la _solidarité_, non la
solidarité marxienne, organisée de haut en bas par un gouvernement
quelconque et imposée, soit par ruse, soit par force, aux masses
populaires; non cette solidarité de tous qui est la négation de la
liberté de chacun et qui par là-même devient un mensonge, une fiction,
ayant pour doublure réelle l'esclavage, mais la solidarité qui est au
contraire la confirmation et la réalisation de toute liberté, prenant sa
source non dans une loi politique quelconque mais dans la propre nature
collective de l'homme, en vertu de laquelle aucun homme n'est libre, si
tous les hommes qui l'entourent et qui exercent la moindre influence sur
sa vie, ne le sont également.»
Et la solidarité a comme «bases essentielles l'_égalité_, le _travail
collectif_, devenu obligatoire pour chacun, non par la force des lois
mais par la force des choses, la _propriété collective_, pour guider
l'expérience, c'est-à-dire la pratique et la science de la vie
collective, et, pour but final, _la constitution de l'humanité_, par
conséquent la ruine de tous les États».
Le socialisme autoritaire présuppose toujours une camisole de force
servant à dompter les insoumis, mais, quand la chose est jugée
nécessaire, on laisse rentrer par la porte de derrière ceux qui avaient
été jetés par la porte de devant.
La plus forte condamnation de ce socialisme-là, ce sont ses institutions
de police socialiste, de gendarmerie socialiste, de prisons socialistes?
Car il est absolument égal, lorsqu'on n'a aucune envie d'être appréhendé
au collet, de l'être par un agent de police socialiste ou par un agent
de police capitaliste; de comparaître devant un juge socialiste ou
capitaliste lorsqu'on ne veut pas avoir affaire aux juges; d'être
enfermé dans une prison socialiste ou capitaliste, lorsqu'on ne veut pas
être emprisonné. Le titre n'y fait rien, le fait seul importe et il n'y
a rien à gagner au changement de nom.
Avec le mot «république» ne disparaît pas encore le danger de tyrannie.
Il y a quelques années nous avons vu à Paris un congrès ouvrier dissous
par la police, pour la seule raison que l'on craignait les tendances
socialistes de l'assemblée. Est-ce que ces ouvriers voyaient une
différence à être dispersés par la police républicaine ou par les
gendarmes impériaux? Que chaut au meurt-de-faim que la France ait un
gouvernement républicain? Qui ne se rappelle l'effroyable drame de la
famille Hayem à Paris: un père, une mère et six enfants s'asphyxiant
pour en finir avec leur vie de privations et de misère, le même jour où
Paris était en liesse et illuminé pour la fête du 14 Juillet,
commémorative de la prise de la Bastille? Il importe peu au pauvre qu'il
y ait des employés républicains, des receveurs républicains, mettant la
main sur le peu qu'il possède lorsqu'il ne paie pas les contributions;
qu'il y ait des huissiers républicains qui, après avoir tout vendu, le
mettent à la porte; qu'il y ait des gendarmes républicains qui
l'arrêtent comme vagabond lorsque la crise industrielle l'empêche de
gagner sa vie; qu'il y ait des soldats républicains qui le fusillent
lorsqu'il lutte par la grève; que lui fait que tout soit républicain,
même l'hôpital où il crève de misère, même la prison où l'on a inscrit
cette ironique devise: Liberté, égalité, fraternité!
Voici du reste la déclaration faite par les socialistes au Parlement
belge: «Étant donné qu'un gouvernement socialiste serait obligé de
maintenir un corps de gendarmes pour arrêter les malfaiteurs de droit
commun, nous ne voulons pas voter contre le budget et nous devons nous
abstenir» (Séance du 8 mars 1895. Émile Vandervelde).
Il me semble que le socialisme autoritaire ne peut se passer d'une telle
espèce de camisole de force.
Mais que ferez-vous des fainéants, des insoumis? nous dit-on.
En premier lieu, leur nombre sera restreint dans une société où chacun
pourra travailler selon son caractère et ses aptitudes, mais s'il en
reste encore, je préfèrerais les entretenir dans l'inaction, plutôt que
d'employer la force envers eux. Faites-leur sentir qu'ils ne mangent en
réalité que du pain de miséricorde car ils n'aident pas à la production,
faites appel à leur amour-propre, à leur sentiment d'honneur, et presque
tous deviendront meilleurs; si, malgré tout, quelques-uns continuaient
une vie aussi déshonorante, ce serait la preuve d'un état maladif qu'on
devrait tâcher de guérir par l'hygiène. Pourquoi spéculer sur les
sentiments vils de l'homme et non sur ses bons sentiments? Par
application de la dernière méthode, on arriverait pourtant à de tout
autres résultats qu'avec la première.
Quant à moi, je suis convaincu qu'il n'y aura pas d'amélioration à cette
situation tant qu'existera la famille, dans l'acception que l'on donne
actuellement à ce mot. Chaque famille forme pour ainsi dire un groupe
qui se pose plus ou moins en ennemi vis-à-vis d'un autre groupe.
Longtemps encore on pourra prêcher la fraternité; tant que les enfants
ne verront pas par l'éducation collective qu'ils appartiennent à une
seule famille, ils ne connaîtront pas la fraternité. Règle générale, les
parents sont les pires éducateurs de leurs propres enfants. Je pourrais
citer des exemples d'excellents éducateurs pour les enfants des autres
donnant une très mauvaise éducation à leurs propres enfants.
Les enfants, aussi longtemps qu'ils prennent le sein, resteraient sous
la surveillance de la mère, après quoi ils seraient élevés
collectivement, sous la surveillance des parents. Nous ne voulons point
d'orphelinats ou d'établissements où les enfants soient enfermés
derrière d'épaisses murailles, sans connaître les soins familiaux; non,
tout ce qui sent l'hospice doit être banni. Il faut des institutions
accessibles à tous, et surveillées constamment par la communauté. Et
nous ne croyons pas que l'affection en soit exclue et que les enfants y
soient privés de la chaleur bienfaisante de l'amour.
Nous devons demander d'abord s'il existe quelque chose que l'on puisse
appeler amour maternel? si la soi-disant consanguinité a quelque valeur?
Supposons qu'après la naissance d'un enfant on remplace celui-ci par un
autre: la question est de savoir si la mère s'en apercevrait? S'il
existe une sorte de lien du sang, elle devrait le remarquer. Il n'y a
rien de tout cela. Quelqu'un qui s'est chargé de soigner continuellement
un enfant, ne l'aime-t-il pas autant que si c'était son propre enfant?
Nous ne parlons pas du père, car l'amour paternel est naturellement tout
autre. Si l'enfant appartient à l'un des parents, c'est évidemment à la
mère. Même par rapport à l'amour maternel la question se pose si ce
n'est pas une suggestion, une imagination. Il existe évidemment un lien
entre la mère et l'enfant, non parce qu'ils sont consanguins, mais parce
que la mère a toujours soigné l'enfant. C'est une question d'habitude et
la tyrannie des habitudes et coutumes est encore plus grande que celle
des lois. (Songez par exemple à la puissance de la mode, à laquelle
personne n'est forcé de se soumettre, mais à laquelle chacun obéit.) Si
l'amour rend aveugle, c'est évidemment parce qu'il a tort. Les parents
sont quelquefois tellement aveuglés qu'ils ne voient pas les défauts de
leurs enfants--quelquefois leurs propres défauts--et ne font rien pour
les corriger. D'autres parents sont injustes envers leurs enfants pour
ne pas avoir l'air de les favoriser; cela aussi est blâmable. Nous
pensons que le principe _mes enfants_, impliquant une idée de propriété
privée, devra disparaître complètement et faire place au principe: _nos
enfants_.
Mais il serait insensé d'obliger les mères à se séparer de leurs
enfants, car par là on ferait naître dans le coeur maternel un sentiment
d'inimitié. Non, elles doivent en arriver, par suite d'une instruction
appropriée, à se séparer de plein gré de leurs enfants et à comprendre
qu'elles-mêmes ne pourraient jamais les entourer d'aussi bons soins que
la collectivité; par elle les enfants seraient mieux traités,
s'amuseraient davantage et comme, dans l'avenir, le nombre des mères
instruites et sensées ne peut qu'augmenter, elles prouveront leur
véritable amour maternel en se préoccupant plus du bien-être de leur
enfant que de leur propre plaisir. Non par contrainte (car il est
probable que quelques-uns des partisans du principe s'y opposeraient dès
qu'on exercerait une contrainte quelconque), mais librement.
Ainsi encore pour d'autres choses.
Combien nous sommes redevables à l'initiative privée, poussée par
l'intérêt! Kropotkine en a cité quelques exemples heureux, comme la
Société de sauvetage, fondée par libre entente et initiative
individuelle. Le système du volontariat y fut appliqué avec succès.
Autre exemple: c'est la Société de la Croix-Rouge, qui soigne les
blessés. L'abnégation des hommes et des femmes qui s'engagent
volontairement à faire cette oeuvre d'amour, est au-dessus de tout
éloge. Là où les officiers de santé salariés s'enfuient ainsi que leurs
aides, les volontaires de la Croix-Rouge restent à leur poste au milieu
du sifflement des balles et exposés à la brutalité des officiers
ennemis.
Pour l'autoritaire, «l'idéal, c'est le major du régiment, le salarié de
l'État. Au diable donc la Croix-Rouge avec ses hôpitaux hygiéniques, si
les garde-malade ne sont pas des fonctionnaires!» (Kropotkine.)
Ne voyage-t-on pas directement de Paris à Constantinople, de Madrid à
Saint-Pétersbourg, quoique plusieurs directions de chemins de fer aient
dû contribuer à l'organisation de ces services internationaux? L'intérêt
les a poussés à prendre de telles résolutions et cela s'est organisé
parfaitement sans ordres de supérieurs.
Aussi longtemps que le monde ne sera pas en état de comprendre ces
choses-là et qu'elles devront être imposées, elles ne pourront prendre
racine dans l'humanité.
Mettons donc la libre initiative au premier plan et surtout ne
l'anéantissons pas, car ce serait un préjudice énorme pour la société.
Dans une assemblée de gens bien élevés, instruits, on ne commence pas
par décréter des lois auxquelles on devra se soumettre; chacun sait se
conformer aux lois non écrites qui nous disent de ne pas nous nuire
respectivement, et chacun agit en conséquence. Les diverses forces et
tendances de la société changeront toujours suivant les circonstances et
prendront de nouvelles formes. L'esprit de combinaison rassemblera des
éléments non assortis. Le monde est une incessante division, un
changement, une transformation, c'est-à-dire un continuel devenir. Les
formes de la société humaine possèdent une force de croissance aussi
grande que les plantes dans la nature.
Personne ne constitue un être isolé et la comparaison de la société au
corps humain n'est pas dénuée de vérité. Lorsqu'un seul membre souffre,
tout le corps souffre. Une chose dépend de l'autre et les plus petites
causes ont parfois les plus grands effets, qui se font sentir partout.
Le tort qu'un individu se fait à lui-même peut être non seulement la
source de torts envers ses parents les plus proches, mais peut avoir
des suites désastreuses pour le tout, pour la communauté.
L'État et la société ne sont pas deux cercles qui ont un seul point
central et dont les circonférences ne se touchent pas, par conséquent;
mais ils se complètent, dépendent l'un de l'autre, se transforment
continuellement. Parfois l'État est un lien qui enserre la société de
telle manière qu'il l'empêche de se développer. C'est le cas
aujourd'hui. L'État peut avoir été pendant un certain temps une
transition nécessaire, sans qu'il soit nécessaire qu'il existe
éternellement. En certaines circonstances même il peut avoir été un
progrès dont on n'a plus que faire maintenant.
Bakounine, dit également, que «l'État est un mal, mais un mal
historiquement nécessaire, aussi nécessaire dans le passé que le sera
tôt ou tard son extinction complète, aussi nécessaire que l'ont été la
bestialité primitive et les divagations théologiques des hommes. L'État
n'est point la société, il n'en est qu'une forme historique aussi
brutale qu'abstraite».
Actuellement nous nous éloignons de l'État dans lequel nous avons été
enchaînés pendant des siècles, et de plus en plus se forme en nous la
conviction: «Où l'État commence, la liberté individuelle finit, et vice
versa.»
On répondra: «Mais cet État, qui est le représentant du bien-être
général, ne peut prendre à l'homme une partie de sa liberté quand ainsi
il la lui assure toute.» Si cela était toujours vrai, comment expliquer
alors l'opposition que l'on fait à l'État? Il s'agit en outre de savoir
si la partie que l'on cite ne constitue justement pas l'essence, le
commencement de la liberté. Et dès que cela se présente, on proteste
naturellement contre cette contrainte qui, sous l'apparence de garantir
la liberté, la supprime.
«L'État, par son principe même, est un immense cimetière où viennent se
sacrifier, mourir, s'enterrer toutes les manifestations de la vie
individuelle et locale, tous les intérêts des parties dont l'ensemble
constitue précisément la société. C'est l'autel où la liberté réelle et
le bien-être des peuples sont immolés à la grandeur politique; et plus
cette immolation est complète, plus l'État est parfait. J'en conclus, et
c'est une conviction, que l'empire de Russie est l'État par excellence,
l'État sans rhétorique et sans phrases, l'État le plus parfait en
Europe. Tous les États au contraire dans lesquels les peuples peuvent
encore respirer sont, au point de vue de l'idéal, des États incomplets,
comme toutes les autres Églises, en comparaison de l'Église catholique
romaine, sont des Églises manquées.» (Bakounine.)
L'État doit donc être tout ou il devient rien, et ne constitue qu'une
phase d'évolution prédestinée à disparaître. L'expression employée à ce
sujet par Bakounine est spirituelle; il dit: «Chaque État est une Église
terrestre, comme toute Église, à son tour, avec son ciel, séjour des
bienheureux et ses dieux immortels, n'est rien qu'un céleste État.»
Qui prétendra que l'État ne se dissoudra pas un jour dans la société,
qu'un temps ne viendra pas où les individus se développeront librement
sans nuire à la liberté? Si la conscience et la vie individuelle
constituent une partie intégrale de l'homme, cette partie ne peut se
fondre dans la communauté, mais reste séparée tout en donnant son
empreinte à l'individu. On ne peut non plus anéantir le sentiment de
solidarité, car celui-ci également se développe chez l'individu.
Bakounine s'élève contre la prétention que la liberté individuelle de
chacun est limitée par celle des autres. Il y trouve même «en germe,
toute la théorie du despotisme». Et il le démontre de la manière
suivante: «Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains
qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté
d'autrui, loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est au
contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens
libre vraiment que par la liberté des autres, de sorte que plus nombreux
sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large
est leur indépendance, plus étendue, plus profonde et plus large devient
ma propre liberté. C'est au contraire l'esclavage des hommes qui pose
une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c'est leur
bestialité qui est une négation de mon humanité, parce que, encore une
fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté ou ce qui
veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain,
qui consiste à n'obéir à aucun autre homme et à ne déterminer mes actes
que conformément à mes convictions propres, réfléchies par la conscience
également libre de tous, me reviennent confirmés par l'assentiment de
tout le monde. Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de
tout le monde s'étend à l'infini.»
C'est jouer sur les mots. Liberté absolue est une impossibilité. Du
reste, nous parlons de la liberté d'hommes libres l'un envers l'autre.
Ne seront-ils jamais en conflit? Quoique le but consiste à éviter tout
conflit, cela ne peut se réaliser dans son entier et alors la liberté de
l'un vaut autant que celle de l'autre. Bakounine ne démolit pas cette
affirmation et lorsqu'il divise la liberté en trois moments d'évolution,
1° le plein développement et la pleine jouissance de toutes les facultés
et puissances humaines pour chacun par l'éducation, par l'instruction
scientifique et par la prospérité matérielle; 2° la révolte de
l'individu humain contre toute autorité divine et humaine, collective et
individuelle, qu'il subdivise de nouveau en «théorie du fantôme suprême
de la théologie contre Dieu», c'est-à-dire l'Église, et la «révolte de
chacun contre la tyrannie des hommes, contre l'autorité tant
individuelle que sociale, représentée et légalisée par l'État», nous
pouvons le suivre. Nous croyons que la probabilité de conflit croît en
proportion du degré de développement des individus.
Tâchons maintenant d'avoir assez d'espace, assez de liberté pour chaque
individu, de manière à ce qu'ils ne se heurtent pas et que chacun trouve
son propre terrain d'activité, et nous ferons disparaître une des
pierres d'achoppement de l'humanité. Il est facile de philosopher
là-dessus, mais dans la réalité on verra que la liberté absolue est
impossible dans l'humanité et qu'il faut chercher une limite que chacun
puisse accepter pour sa liberté personnelle; et si cette limite ne
convient pas, on doit en donner une autre ou prouver que l'on peut s'en
passer, mais alors on doit fournir de meilleurs arguments que les
phrases de Bakounine.
Ainsi, pour l'avenir, la question se pose: «Quelle place l'individu
prendra-t-il dans la société?» Cette question sera décisive, et il
vaudra toujours mieux l'attaquer en face.
Que de choses oubliées parce qu'elles n'étaient plus en corrélation avec
le monde moderne! Comme le dit Goethe: «Tout ce qui naît vaut qu'il
disparaisse», c'est-à-dire rien n'est durable et tout ce qui naît porte
en soi le germe de sa décomposition. Les formes et systèmes surannés
s'anéantissent, non parce qu'ils sont combattus par des arguments, mais
parce que de nouvelles situations sont nées auxquelles ils ne
s'adaptent pas et qui empêchent par conséquent leur viabilité. Dans la
lutte pour la vie plusieurs croyances n'existent plus et celles-là
seules se sont maintenues qui ont pu s'adapter aux situations nouvelles.
Si l'homme a besoin d'une religion--et il y a des gens qui prétendent
que l'homme est un animal religieux--et que les anciennes religions sont
malades, mourantes ou mortes, comme c'est le cas pour les religions
existantes, il nous faut une religion nouvelle s'adaptant aux nouvelles
situations. Impossible de précipiter la marche de la nature: c'est un
enfant faible que celui qui naît avant terme.
Il en est de même des systèmes politiques et économiques. Ils deviennent
surannés et à de nouvelles conditions de vie il faut de nouvelles formes
de vie.
Le développement de la civilisation a été comparé avec raison à une
spirale. L'humanité, en apparence, est arrêtée continuellement à la même
hauteur, ou prend même une direction rétrograde, et il faut du temps
avant de constater qu'elle ait avancé. Mais d'habitude, elle avance
toujours car nous voyons l'horizon se déplacer continuellement.
Progrès signifie plus de savoir intellectuel, plus de puissance
matérielle, plus d'homogénéité dans la morale et dans la société.
Il y a au monde deux principes: _autorité_ et _liberté_.
L'un se retrouve dans le socialisme autoritaire, l'autre dans le
socialisme libertaire.
Nous appelons socialiste d'État celui qui préconise des réformes tendant
à augmenter et agrandir la compétence de l'État dans la société
existante. C'est ce que font les social-démocrates qui prennent
l'Allemagne comme modèle; voilà pourquoi nous avons le droit de les
classer sous cette rubrique.
Le socialisme libertaire veut le groupement libre des hommes qui, par
leurs intérêts, sont poussés à se réunir afin de coopérer au même idéal,
mais qui gardent la liberté, instantanée pour ainsi dire, de se retirer
de cette coopération.
L'esprit de fraternité et de solidarité n'animera et pénétrera
l'humanité que lorsqu'elle aura pris comme base l'égalité, comme forme
la liberté.