SOCIALISME LIBERTAIRE ET SOCIALISME AUTORITAIRE[30]

Les idées marchent--et plus vite qu'on ne le croit. Une année, au temps

présent, équivaut, quant au développement des idées, à vingt-cinq années

des temps passés, ce qui fait que d'aucuns ne peuvent suivre le

mouvement.

L'antique lutte entre l'autorité et la liberté qui, à travers les

siècles, a absorbé l'esprit humain, est loin d'être terminée. Dans tous

les partis elle se manifeste d'une façon différente et partout on la

rencontre, sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain moral

et politique.

L'autorité, c'est la domination de l'homme par l'homme, quelle que soit

la forme qu'elle revêt.

La liberté, c'est la faculté laissée à chacun d'exprimer librement son

opinion et de vivre conformément à cette opinion.

L'homme est avant tout une individualité distincte de toutes les autres,

et bien mal inspiré serait celui qui voudrait détruire cette

individualité--cette part la meilleure et la plus noble de l'être

humain--et qui désirerait que l'individu disparût complètement dans la

collectivité. Ce serait étouffer la caractéristique et l'essence même de

l'homme.

Mais l'homme est encore un être social, et comme tel il doit

nécessairement _tenir compte_ des droits et des besoins des autres

hommes, vivant avec lui dans la communauté. Celui qui estime les

avantages de la vie commune plus considérables que ceux que pourrait lui

assurer une existence purement individuelle, sacrifiera volontiers à la

communauté une partie de son individualisme. Cependant que

l'individualiste pur préférera se priver de beaucoup de choses pourvu

qu'il n'ait pas à subir le contact et la pression de la collectivité.

La grande difficulté est de tracer la limite exacte entre ces deux

principes. Cela est même presque impossible. Il faut en effet tenir

compte, chez les personnalités comme chez les collectivités, du

tempérament, de la nationalité, du milieu et de tant d'autres choses

exerçant des influences variées.

* * * * *

On rencontre ces deux courants, comme dans tous les autres groupements

politiques, aussi dans le parti socialiste. On y trouve le socialisme

_libertaire_ et le socialisme _autoritaire_.

Le socialisme autoritaire est né en Allemagne et là aussi il est le plus

fortement représenté. Mais il a fait école dans tous les pays. On

pourrait l'intituler: le socialisme allemand.

Le socialisme libertaire, plus conforme aux aspirations et à l'esprit du

peuple français, nous vient de France pour se ramifier dans les pays où

l'esprit libertaire est plus développé. On a essayé de greffer le

socialisme allemand sur le tronc du socialisme français, et il en

existe même une section en France, laquelle section, comme la copie

exagère toujours l'original, est encore plus allemande que les Allemands

eux-mêmes. Ce sont les marxistes ou guesdistes. Mais ce socialisme-là ne

se propagera jamais dans des proportions considérables parmi le peuple

français, qui, pour s'assimiler le socialisme allemand, devrait d'abord

se débarrasser de son esprit libertaire. Or, cela est impossible, et de

ce côté il n'y a donc nul danger à craindre. Les pays où la liberté

n'est pas tout à fait chose inconnue--comme c'est le cas en Allemagne,

pays à peine, et encore incomplètement, sorti du féodalisme--penchent

plutôt vers le socialisme français. Tels l'Angleterre, les Pays-Bas,

l'Italie et l'Espagne, tandis que l'Autriche, la Suisse, le Danemark et

la Belgique copient plutôt le modèle allemand.

Il ne faudrait pas prendre cette distinction d'une façon trop absolue.

Car il existe, en effet, un courant libertaire dans les pays

autoritaires et inversement. Néanmoins, dans les grandes lignes, notre

définition est exacte.

En continuation d'autres articles parus ici-même, à savoir: «Les divers

courants de la démocratie socialiste allemande[31]» et «Le socialisme en

danger[32]», nous voulons suivre le développement du socialisme comme il

s'est manifesté depuis.

Dans ma première étude je me suis efforcé de démontrer, preuves en

main,--car les argumentations dont je me suis servi ont été empruntées

aux porte-parole du parti eux-mêmes,--comment, dans le cours des années,

la démocratie socialiste avait perdu son caractère révolutionnaire et

comment elle était devenue, purement et simplement, un parti de

réformes, nullement intransigeant à l'égard de la bourgeoisie. À la

gauche du parti on vit les «Jeunes» ou «indépendants» lever la tête

audacieusement, mais au congrès d'Erfurt ils furent exclus comme

hérétiques. Pour la droite, guidée par Vollmar, on eut, par contre, plus

de considération, on n'osa pas l'excommunier, et pour cause: le morceau

était trop gros et les partisans de Vollmar trop nombreux. Entre ces

deux fractions extrêmes se trouve pris le comité directeur sous la

trinité Liebknecht-Bebel-Singer, et assez caractéristiquement dénommé

par les social-démocrates allemands: «le gouvernement». Ce sont des

hommes du juste-milieu, aux vues gouvernementales.

À ces messieurs, Vollmar a donné pas mal de peine. Ce fut son attitude

politique, telle qu'il l'avait expliquée dans quelques discours

prononcés à Munich, qui, avec l'exécution des «Jeunes», fournit le

morceau de résistance au congrès d'Erfurt. Au congrès de Berlin on

traita la question du socialisme d'État, et à cette occasion Liebknecht

et Vollmar accomplirent un véritable tour de prestidigitation en

confectionnant un ordre du jour au goût de tout le monde. Au congrès de

Francfort il s'agit des députés socialistes au Landtag bavarois et de

leur vote approbatif du budget. Et chaque fois Vollmar sortit victorieux

de ces joutes oratoires. Les chefs socialistes de l'Allemagne du Nord ne

réussirent pas à battre en brèche son influence ni à lui faire la loi.

Bien au contraire: leur parti penche de plus en plus à droite.

À l'accusation d'avoir voulu prescrire une nouvelle ligne de conduite au

parti, Vollmar répond fort justement que l'action qu'il a recommandée «a

déjà été appliquée depuis la suppression de la loi d'exception, dans

beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au dehors».

Ensuite: «Je ne l'ai donc pas inventée, mais je me suis identifié avec

elle; du reste, elle a été suivie depuis le congrès de Halle. À présent

on peut moins que jamais s'éloigner de cette manière de voir. Ceci

prouve clairement que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit

être suivie d'après le règlement du parti.»

Un autre délégué, de Magdebourg, dit: «Moi aussi je désapprouve la

politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit d'autre à mon

avis, que ce qui a été fait par toute la fraction.» Auerbach, de Berlin,

y ajoute avec beaucoup de logique: «La façon d'agir des membres du

Reichstag conduit nécessairement à la tactique de Vollmar.»

Et quoique Bebel, Liebknecht, Auer et d'autres encore insistassent

auprès du congrès pour faire adopter un ordre du jour sans équivoque;

quoique Liebknecht se prononçât très catégoriquement et exigeât même que

l'ordre du jour de Bebel, amendé par Oertel,--ordre du jour

désapprouvant les discours de Vollmar et sa nouvelle tactique,--fût

adopté, et qu'il allât même jusqu'à dire que «si la motion d'Oertel

n'est pas adoptée, l'opposition aurait raison et dans ce cas j'irais

moi-même à l'opposition»,--quoique Bebel insistât sur la nécessité de se

prononcer carrément, on n'osa pas aller jusqu'au bout, surtout après la

mise en demeure de Vollmar: «Si la motion d'Oertel est adoptée, il ne me

reste qu'à vous dire que dans ce cas je vous ai adressé la parole pour

la dernière fois.» Liebknecht n'alla pas à l'opposition et Bebel ni ses

amis ne quittèrent le parti.

En ce qui concerne la question du socialisme d'État, Vollmar et

Liebknecht défendaient des points de vue absolument contraires. Qui ne

se rappelle la polémique dans les journaux du parti et les aménités que

ces messieurs se prodiguaient? Mais on finit par conjurer l'orage et les

deux frères ennemis, Liebknecht et Vollmar, parurent au congrès où ils

communièrent dans un ordre du jour de réconciliation, confectionné de

commun accord. On voit d'ici ce morceau de littérature. Soigneusement

arrondi, édulcoré, à la portée des intelligences les plus timides, cet

ordre du jour n'est qu'un amalgame de phrases creuses, contentant tout

le monde.

Mais voici qu'une nouvelle surprise vint troubler cet accord harmonieux.

Les députés au Landtag bavarois, et parmi eux Vollmar, allaient jusqu'à

voter pour le budget. C'était excessif peut-être! Car voter le budget de

l'État, c'est accorder sa confiance au gouvernement, et de la part d'un

social-démocrate cela semble d'autant plus incohérent que ce

gouvernement s'est toujours montré hostile à son parti.

Cette affaire fut mise en question au congrès de Francfort. Deux ordres

du jour furent soumis au congrès. L'un provenait des députés de

l'Allemagne méridionale et était ainsi conçu:

«Considérant que la lutte principielle contre les institutions

existantes de l'État et de la société ressort de l'action d'ensemble du

parti;»

«Considérant ensuite que le vote, en leur entier, des lois de finance

dans les différents États (de l'empire) est une question uniquement

utilitaire: à apprécier seulement suivant les circonstances locales et

de temps, et d'après les faits cités au congrès du parti tenu en

Bavière;»

«Le Congrès passe outre aux ordres du jour 1, 3 et 4 proposés par

Berlin et à ceux proposés par Halle, Weimar, Brunswick et Hanau.»

Tous ces ordres du jour contenaient un blâme à l'adresse des députés

socialistes au Landtag bavarois.

À côté de ces motions réprobatrices il y en avait une signée par les

hommes les plus influents de la «fraction»: Auer, Bebel, Liebknecht,

Singer, etc.

Elle était ainsi conçue:

Le congrès déclare: «Il est du devoir des représentants parlementaires

du parti, tant au «Reichstag» qu'aux «Landtage», de vivement critiquer

et de combattre tous les abus et toutes les injustices inhérentes au

caractère de classes de l'État, qui n'est que la forme politique d'une

organisation faite pour la sauvegarde des intérêts des classes

gouvernantes; il est en outre du devoir des représentants du parti

d'employer tous les moyens possibles pour faire disparaître des abus

existants et de faire naître d'autres institutions dans le sens de notre

programme. En plus, comme les gouvernements en tant que chefs d'États de

classes combattent de la plus énergique façon les tendances

social-démocrates et se servent de tous les moyens qui leur paraissent

propices pour anéantir, si possible, la social-démocratie, il s'ensuit

logiquement que les représentants du parti dans les «Landtage» ne

peuvent accorder aux gouvernements leur confiance et que l'approbation

du budget impliquant nécessairement un vote de confiance ils doivent

voter contre le budget.»

Et quel sort échut à ces deux ordres du jour?

Le premier fut rejeté par 142 voix contre 93.

Le second par 164 contre 94.

On ne se décida donc à rien et la question en resta là. Et cela malgré

la pression exercée par la trinité Bebel-Liebknecht-Singer! Bien loin

de perdre de son influence, Vollmar en a donc gagné: Et il a pu s'en

retourner chez lui avec la douce conviction d'être soutenu par une

importante fraction du parti.

Bebel aperçut le danger et, rentré à Berlin, il résolut de commencer la

lutte. Dans une réunion, il manifeste son dépit à l'égard du congrès, le

plus considérable de tous ceux tenus depuis la création du parti. Le

parti, dit-il en substance, a pu s'accroître numériquement, _il a

certainement perdu en qualité_. Des petits bourgeois, nullement d'accord

avec les principes de la social-démocratie et de l'agitation

internationale, se sont insinués dans le parti, pour y former l'élément

modéré. L'opportunisme, le particularisme menacent de ruiner le parti.

Pour lui, Bebel, un petit parti à principes déterminés est préférable à

un parti fort numériquement et sans discipline. L'état actuel des choses

lui est fort pénible. Il avait même songé à abandonner sa place au

conseil central et ne l'avait conservée que sur les instances des

compagnons et amis. Toutefois, il ne promettait rien et tenait à

réserver son entière liberté d'action au cas où les affaires

continueraient à marcher de même façon.

Nous voudrions connaître l'opinion de Bebel--Bebel, qui, en tant que

prophète, s'est si souvent lamentablement trompé--sur l'article qu'il

publia peu avant le congrès dans la _Neue Zeit_[33]. Il nous semble que

la lecture l'en doive légèrement embarrasser.

Dans cet article Bebel dit:

«Quant à des dissensions principielles ou sérieuses à propos de la

tactique du parti, il ne saurait en être question. Nulle part n'existent

des dissensions de principe. Le parti, chez _tous_ ses adhérents, se

trouve sur une base de principe unique, définie dans le programme. Pour

qui voudrait être ici d'une opinion différente, il n'y aurait pas de

place dans le parti; il lui faudrait aller aux anarchistes ou bien

aborder dans le camp bourgeois. Le parti n'aurait que faire de lui.»

Les événements du congrès ont dû désenchanter Bebel, et le fait prouve

en tous cas combien peu il est au courant de ce qui se passe dans son

parti.

Il est vrai que dans le troisième article d'une série publiée au

_Vorwaerts_, Bebel avoue que, parti pour le congrès dans un état

d'esprit optimiste, il avait été terriblement déçu.

En ce qui concerne Liebknecht, il était tellement frappé d'aveuglement

que, même après le congrès, il vantait encore l'unité inébranlée du

parti. Il publia dans le _Vorwaerts_ un article redondant qui prouvait à

quel point son auteur avait perdu la faculté d'appréciation. Liebknecht

y dit: «Les dissensions tant escomptées par nos ennemis, disparurent à

la suite d'une critique libre et sans ambages, et au lieu de la

scission, invariablement prophétisée par nos adversaires, il y eut union

plus étroite encore. Le cas «bavarois» qui devait conduire à la ruine du

parti, ou du moins à l'irrémédiable rupture entre les chefs de Berlin et

les rebelles de l'Allemagne du Sud, fut si bien aplani, grâce au tact et

au bon sens de la majorité, que pas la moindre amertume n'a subsisté

d'un côté ni de l'autre.»

Un tel optimisme surpasse l'imagination la plus fantasque. Et si jamais

le «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes» a été illustré,

ce fut par le vieux Liebknecht.

Parmi d'autres choses, la question agraire fut mise en discussion au

congrès. Ici, l'attitude de Vollmar et de Schonlank fut d'un

opportunisme tel qu'ils jetèrent par dessus bord le principe socialiste,

dans l'intérêt de la propagande «pratique». Homoéopathiquement, on

n'administre que par doses infimes le socialisme aux paysans. On a peur

de les tuer par une ingurgitation trop copieuse. Et ce qui frappe le

plus le lecteur attentif du compte rendu, c'est qu'on ne s'adresse pas,

pour les médiquer, aux paysans-ouvriers qui, eux, ne possèdent pas un

pouce de terrain, mais ... aux petits propriétaires!

Avec une indiscutable logique la _Frankfurter Zeitung_ a pu dire à ce

sujet: «Quelques phrases mises à part, tout parti radical-bourgeois peut

arriver aux mêmes conclusions.» Dans la _Réforme_, M. Lorand s'exprime à

peu près identiquement.

Vollmar ne manqua pas de ramasser le gant. Il parle du «pronunciamiento»

de Bebel et s'écrie: «Les temps présents nous offrent un étrange

spectacle. En face des ennemis marchant sur nous en rangs serrés et

prêts à nous attaquer, nous voyons un de nos chefs se lever et lancer le

brandon de discorde, _non parmi_ les adversaires, mais dans nos propres

rangs.»

Un des vétérans du parti, le député Grillenberger, se mêla à la dispute

en se rangeant dans la presse, comme à Erfurt, du côté de Vollmar. Cette

polémique trahit l'amertume et l'irritation que dans les deux camps on

ressent. Vollmar dit «que les motifs de l'attitude de Bebel doivent être

cherchés dans son amour-propre blessé et dans son manque de sens

critique et de sang-froid, qui lui ont fait placer--lui, le chef d'un

parti démocratique--sa propre personnalité au-dessus des intérêts les

plus tangibles du parti, à la honte et au détriment de la

social-démocratie et pour le plus grand bien et la joie des

adversaires». Quant à Bebel, il reproche à Grillenberger son langage

«sale et vulgaire comme le vocabulaire d'un voyou».

Ces personnalités ne nous intéressent que médiocrement, mais elles

illustrent néanmoins d'une façon particulière la complète «unité» du

parti.

Bebel prétend que l'élément petit-bourgeois, considérable surtout dans

l'Allemagne du Sud, affaiblit le parti, et que l'opportunisme et le

particularisme bavarois, encouragés systématiquement par Vollmar, sont

irréconciliables avec le principe.

Il constate donc l'existence de très réelles dissensions de principes et

d'après lui, Vollmar, Grillenberger et les leurs se trouvent devant le

dilemme d'aller soit vers les anarchistes soit dans le camp bourgeois.

Or, Vollmar ne semble nullement disposé à obéir à cette mise en demeure.

Bien au contraire: il s'imagine, après comme avant, d'être en parfait

accord avec les principes de la social-démocratie.

Bebel publia au _Vorwaerts_ quatre articles dans lesquels il précise sa

façon de voir et apprécie les opinions de Vollmar. L'étude est

intéressante et nous croyons utile d'en placer quelques fragments sous

les yeux d'une plus grande fraction du public.

Bebel rappelle combien de fois déjà Vollmar a obligé les divers congrès

à s'occuper de sa politique et comment Vollmar est devenu une «colonne

d'espérance» (_Hoffnungssäule_) pour «tous les tièdes _dans_ le parti et

pour tous les réformateurs bourgeois du dehors». Lui, qui connaît

Vollmar, sait que celui-ci arrivera peut-être un jour, comme il l'a fait

avant, «à emboucher la trompette de l'ultra-radicalisme comme, à

présent, il entonne l'air du «tout doux», pour piper Pierre et Paul et

grossir ainsi les bagages du parti, si ... Oui, «si»? Voilà le grand

point d'interrogation et, pour le moment, je ne désire pas davantage

approfondir la question.»

Vollmar fit ressortir, et avec raison, que ce que Bebel lui

reprochait avait déjà été dit par Hans Müller[34] ... au sujet de

l'embourgeoisement du parti. Avec la prétention propre aux personnages

gouvernementaux, Bebel rejette loin de lui cette insinuation en

affirmant qu'il n'a que superficiellement feuilleté la brochure de Hans

Müller et qu'il sait à peine ce qu'elle contient.

Malgré la solennelle affirmation de M. Bebel, nous nous permettons de

n'en rien croire. Comment, voilà une critique essentielle contre le

parti tout entier, faite par un homme dont Bebel lui-même a dit qu'il

n'était pas le premier venu, et on voudrait nous faire croire que les

chefs du parti ne l'ont pas lue? C'est par trop invraisemblable, et, si

cela était _vrai_, ce serait inexcusable. Inexcusable en effet, car

comme chef de parti on est tenu de prendre connaissance de tout ce qui

peut être utile à un degré quelconque, au parti lui-même. Et

invraisemblable aussi, car il est difficile d'admettre que l'on ait

ignoré, ou à peu près, une brochure sensationnelle comme celle de Hans

Müller. Mais j'imagine, combien cette brochure a dû être désagréable aux

muphtis du parti, car, sans se perdre dans des personnalités, l'auteur y

a démontré, avec preuves à l'appui et par des citations empruntées aux

écrits mêmes des dits grands dignitaires, combien la social-démocratie

s'était embourgeoisée et avait incliné à droite.

Mais voilà! Hans Müller a eu l'infortune d'être plus perspicace que

Bebel et de découvrir avant celui-ci les phénomènes, qui, à présent, se

manifestent aux yeux de tous.

N'était-ce pas Bebel qui, à cette époque, fit remarquer comment les

conditions matérielles d'un individu influencent ses opinions? Il fit

cette observation en visant Vollmar qui habite une villa plutôt

somptueuse au bord d'un des lacs de Bavière. Mais la même remarque a été

faite par d'autres, et avec autant de justesse, à l'égard de Bebel.

* * * * *

Recherchons maintenant les causes de l'infiltration de plus en plus

considérable d'éléments petit-bourgeois dans la social-démocratie et de

la grande influence qu'ils y exercent.

Le docteur Hans Müller a écrit tout un chapitre sur cette question.

Jusqu'aux temps de la loi contre les social-démocrates en Allemagne, le

mouvement social-démocratique fut un mouvement de classe purement

prolétarien avec un caractère nettement révolutionnaire. Les adhérents

furent presque exclusivement des ouvriers; les petits patrons, les

paysans et les boutiquiers formaient un nombre insignifiant sans aucune

influence sur le mouvement.

Plus tard un changement complet se produisit. Quelles furent les causes

de ce changement?

Premièrement la dépendance où se trouvent les ouvriers salariés, qui

leur rend difficile sinon impossible une activité politique publique. Un

ouvrier salarié par exemple ne peut être membre du parlement, car son

patron ne lui permettrait pas d'assister aux séances, et peut-on

imaginer d'ailleurs un patron, permettant à un de ses ouvriers de siéger

au parlement comme social-démocrate? Il ne faut pas oublier que la

position financière du prolétaire est un obstacle, car les membres du

parlement allemand (Reichstag) ne reçoivent aucune indemnité et, quoique

le parti allemand paie à ses membres une indemnité, il ne les indemnise

que pour les jours où le parlement s'assemble.

Les ouvriers qui remplissent un rôle prépondérant, perdent leurs places

et doivent chercher une autre carrière. Ici on ouvrait un café ou un

bureau de tabac, là on devenait colporteur, on installait une librairie

ou bien on se faisait rédacteur d'un journal pour les ouvriers. Ces

hommes se créaient ainsi une existence petit-bourgeoise: Auer, qui fut

garçon sellier, monta en 1881 un magasin de meubles; Schuhmacher, garçon

tanneur, fonda en 1879 une tannerie; Stolle, jardinier-fleuriste, tint

un café; Dreesbach, primitivement ébéniste devint marchand de tabac.

On peut allonger cette liste à volonté. Naturellement ces hommes furent

les meilleurs adhérents du parti. Mais on comprend que le milieu dans

lequel on vit, exerce une grande influence sur l'existence et la façon

de penser; les hommes dont nous venons de parler n'ont pu se soustraire

à la règle générale et leur changement de position a été accompagné d'un

changement d'opinion.

Beaucoup des chefs locaux de la social-démocratie sont égarés par leur

existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les représentants du

mouvement purement prolétarien, mais, arrachés des rangs des

prolétaires, ils ont perdu leurs idées révolutionnaires. Ils commencent

à parler de l'amélioration de la position des petits bourgeois, dans le

cadre de la société actuelle.

La prudence est conseillée. Déjà ils ont perdu leur place une première

fois, ils vont désormais penser davantage à leurs femmes, à leurs

enfants; ils ont maintenant quelque chose à perdre, ils se disent qu'on

peut rester socialiste sans faire toujours le révolutionnaire.

Le petit bourgeois de fraîche date abandonne ainsi son point de vue

prolétarien et révolutionnaire et il devient un socialiste pratique et

petit-bourgeois.

Une telle explication est naturelle et compréhensible; il serait étrange

que le contraire se produisît.

Mais ces messieurs furent les chefs locaux et ces modérés exercèrent une

certaine influence dans leur entourage. Dans la pratique il fallait se

mêler aux élections et gagner les votes des petits patrons, des paysans,

des fonctionnaires subalternes, etc.[35]. Dans les manifestes électoraux

on trouve partout cette préoccupation, et de cette manière on gagnait

toujours des votes.

Avec les élections le succès est tout; et qui ne met volontiers de l'eau

dans son vin, si c'est pour triompher? On parle rarement des principes

ou même jamais, on veut être des hommes pratiques et on se borne aux

réformes mesquines et proches.

Le docteur Müller fait le récit d'une réunion dans le Mecklembourg, où

on applaudissait beaucoup l'orateur socialiste. Il demanda à un des

auditeurs ce que ces social-démocrates voulaient obtenir et la réponse

fut: les social-démocrates veulent abolir l'impôt sur l'alcool.

L'alcool est un facteur d'une considérable influence dans les

élections, comme on peut le constater dans la brochure de Bebel sur

l'attitude des social-démocrates au parlement allemand pendant les

années 1887-90 et dans laquelle il dit textuellement: quand le peuple

élit au parlement les mêmes membres qui ont voté pour l'augmentation des

impôts et ont défendu les intérêts des agrariens, nous pouvons nous

attendre à une augmentation de l'impôt sur l'eau-de-vie, et une

augmentation de l'impôt sur la bière ne tardera pas. Donc les électeurs

sont conduits à donner leurs votes aux candidats socialistes, de crainte

que l'eau-de-vie et la bière ne soient beaucoup plus chères! Bebel

disait la même chose que ce simple paysan de Mecklembourg!

De même en Belgique l'influence de l'alcool est terrible et tous les

partis, y compris les socialistes, en profitent.

Dans certains manifestes pour les électeurs, on ne trouve aucun des

desiderata prolétariens! Pour les élections du Landtag saxon, les

social-démocrates demandaient la réglementation de la nomination des

instituteurs par l'État, que les subventions pour les écoles soient aux

mains de l'État, l'instruction obligatoire jusqu'à l'âge de quatorze

ans, la distribution des fournitures scolaires, l'exonération de l'impôt

jusqu'à un revenu de neuf cents marks, le suffrage universel, et un

impôt sur le capital remplaçant les impôts indirects. On reconnaîtra

qu'on peut ne pas se nommer socialiste, même quand on accepte tous ces

desiderata.

L'attitude du journal _Vorwaerts_ dans le mouvement des sans-travail en

1892 fut caractéristique. L'indignation de ce journal, qui représente la

classe des non-possédants, fut ridicule, lorsque la rédaction s'indigna

du ravage de la propriété des trois social-démocrates honorables par

une bande de sans-travail!!

Un article sur la Psychologie de la petite bourgeoisie dans le _Neue

Zeit_ (Nouveaux Temps de 1890 par le docteur Schonlank) mérite encore

l'attention de tous, surtout des socialistes réformistes parlementaires.

Il y a de cela quelques mois, une très intéressante brochure parut,

écrite par M. Calwer[36], rédacteur d'un journal socialiste de

Brunswick. Nous n'en pouvons trop recommander la lecture.

D'après Bebel c'est surtout en l'Allemagne du Sud que l'élément

petit-bourgeois est prédominant dans le parti: «L'Allemagne du Sud, dit

Bebel, est un pays principalement petit-bourgeois, et petit-bourgeois

veut dire en même temps petit-paysan. La grande industrie, à part dans

l'Alsace-Lorraine et quelques villes, n'y est pas développée et la

prolétarisation des masses, par conséquent, pas très avancée. Les masses

y vivent--quoique parfois dans de misérables conditions--en général

d'une vie de petits-bourgeois ou de petits-paysans, de sorte que la

façon de penser prolétarienne n'y est pas encore parvenue à toute sa

netteté. Il y a ensuite le sentiment de l'isolement politique, plus vif

dans l'Allemagne du Sud à cause même des conditions économiques. La

véritable expression politique de cet état de choses c'est le

petit-bourgeois «parti du Peuple» (_Volkspartei_) qui, pour ces raisons,

se manifeste le plus puissamment dans le Wurtemberg, le pays le plus

petit-bourgeois de l'Allemagne et y a trouvé son Eldorado. Nos amis du

Wurtemberg ont une très lourde tâche là-bas.

«Il est donc très naturel, étant données les conditions sociales et

politiques dans lesquelles vivent la plupart de nos partisans de

l'Allemagne du Sud, que ceux-ci soient influencés par l'esprit

incontestablement petit-bourgeois qui prédomine dans ces contrées. C'est

ainsi qu'en Bade on nomma député social-démocrate au Landtag un

philistin (_Spiesburger_) achevé, un mangeur de prêtre et braillard du

Kulturkampf comme Rüdt qui sut là-bas acquérir l'influence qu'il possède

encore aujourd'hui; c'est ainsi qu'un déplorable pitre comme Hansler a

pu jouer un rôle à Mannheim. En disant cela, je n'ai nullement voulu

adresser des reproches à qui que ce soit. J'ai tout simplement essayé de

donner une explication objective, chose fort importante pour le

développement de notre parti et pour laquelle je réclame, non seulement

de nos amis de l'Allemagne du Nord mais aussi et surtout des Allemands

du Sud, la plus intense attention.»

Il nous semble qu'ici Bebel apprécie les choses d'un point de vue trop

particulariste, et nous partageons plutôt l'avis de Calwer lorsqu'il

attribue l'embourgeoisement du parti social-démocrate--phénomène observé

aussi bien dans l'Allemagne septentrionale, en France et ailleurs que

dans l'Allemagne du Sud--à des causes générales.

En effet, que s'est-il passé dans tous pays selon Calwer?

Au début ce furent les salariés qui composaient l'élément principal dans

l'agitation socialiste. Ainsi qu'aux premiers temps du christianisme des

pêcheurs et des artisans allèrent propager l'Évangile,--sans rétribution

et pour sa seule cause,--ainsi il en fut du socialisme. Certains

propagandistes, par leur attitude indépendante, perdirent leur

gagne-pain. D'autres, afin de pouvoir continuer à propager leurs idées,

furent contraints de chercher de nouveaux moyens d'existence. Les uns

s'établirent mastroquets, les autres montaient une petite librairie où,

à la vente des périodiques socialistes, se joignait un commerce de

plumes, de papier, etc. D'autres encore ouvraient un débit de tabac et

de cette façon tout ce monde cherchait à se caser, soutenu par des amis.

Naturellement les braves citoyens ainsi mis à l'aise, en cessant d'être

des salariés, deviennent de parfaits petits bourgeois et à partir de ce

moment leurs intérêts diffèrent du tout au tout de ceux de leurs anciens

camarades. De sorte qu'aujourd'hui on est arrivé à pouvoir satisfaire à

tous ses besoins, depuis les vêtements jusqu'aux cigares, en accordant

sa clientèle exclusivement à des boutiquiers socialistes. La presse du

parti leur fait de la réclame et les ouvriers socialistes se voient

moralement obligés à ne faire leurs achats qu'aux bonnes adresses.

Calwer dit à ce sujet: «On attelle les chevaux du socialisme au char de

l'effort réactionnaire et le travailleur, moyennant espèces, doit

prendre place dans cet impraticable et dangereux véhicule. On ne peut

pas en vouloir à ces personnes qui, contraintes par leur situation

d'entreprendre ce genre de commerce, se remuent et s'agitent pour le

faire réussir. Ils sont on ne peut mieux intentionnés tant à leur propre

égard qu'à celui des travailleurs. Mais du point de vue strictement

prolétarien, ces entreprises ne sont que des trafics réactionnaires,

plutôt préjudiciables aux ouvriers. Car ceux-ci se laissent persuader

qu'il est de leur devoir de favoriser ces entreprises. Ils y apportent

leur bonne monnaie et reçoivent en échange des denrées qu'ils auraient

pu se procurer bien plus avantageusement dans un grand magasin. Ceux que

je vise ici auront beau insister sur la sincérité de leurs conceptions

et de leurs considérations social-démocratiques, leur façon de procéder

est anti-socialiste et aboutit finalement à cette tendance bourgeoise

qui fait miroiter devant les yeux du travailleur la possibilité

d'améliorer son sort par le «_selfhelp_» et lui en recommande l'essai.»

En ce sens Calwer appelle l'apposition de marques de contrôle dans des

chapeaux une tactique petit-bourgeoise, car, dit-il, «c'est un non-sens

que cette prétention des travailleurs de vouloir, dans le cadre de la

société bourgeoise, faire concurrence à la production bourgeoise. Il

faut donc ouvertement combattre toutes ces tentatives dès qu'on essaye

de les abriter sous le drapeau social-démocrate comme cela se fait

aujourd'hui». Et plus loin: «Il est impossible d'éviter ces trafics

petits-bourgeois et on ne peut pas en faire un crime à ceux qui tâchent

d'y trouver une existence; on peut même, à la rigueur, les considérer

avec plus de sympathie que d'autres et analogues institutions

petit-bourgeoises,--mais c'est contraire aux intérêts du prolétariat, et

blâmable au point de vue socialiste que de recommander aux ouvriers de

soutenir par leurs gros sous des entreprises condamnées d'avance, et

d'acheter des denrées qui ne sont pas aussi bien conditionnées (et ne

sauraient l'être) que dans des magasins et usines techniquement mieux

organisés.»

Certes, c'est pénible de voir des ouvriers congédiés et privés de leur

gagne-pain à cause de leurs principes, mais tout en reconnaissant que

nous devons les aider suivant nos moyens, nous ne devons pas fermer les

yeux aux phénomènes qui, dans leur développement, ont un effet

réactionnaire. «La coopération est un misérable reflet du capitalisme

spéculateur qui tente, d'une manière pitoyable et souvent déplorable,

de forcer les moyens de production et de communication moderne, dans le

cadre des anciennes conditions de propriété, au détriment du prolétariat

consommateur. Ces ouvriers excommuniés par les patrons, qui créent des

sociétés de consommation, ce prolétaire qui devient cabaretier ou

boutiquier, tous ces gens-là changent bientôt leur vie prolétarienne

pour une existence de petit-bourgeois.»

Ces victimes de l'agitation prolétarienne se transforment donc en petits

bourgeois. Leur existence matérielle dépend de façon directe de la

situation plus ou moins florissante du parti. C'est ainsi qu'on arrive à

un état de choses que l'on blâme dans l'organisation de l'Église: des

personnages salariés, directement ou indirectement au service du parti

et contraints, pour ainsi dire, à le soutenir envers et contre tous. Il

se crée une armée compacte d'individus vivant sur ou par le parti. Et

c'eut été bien extraordinaire si cette métamorphose de certains éléments

n'avait pas exercé d'influence sur le mouvement socialiste, si purement

prolétarien, si net dans son caractère révolutionnaire au début. Dès que

l'élément petit-bourgeois s'infiltre et même commence à jouer un rôle

prépondérant, il est tout naturel que le caractère révolutionnaire

s'affaiblisse.

Comment serait-il possible en effet, dans un parti révolutionnaire, de

tenir chaque année un congrès qui dure toute une semaine? Nul

travailleur _travaillant_, à part de fort rares exceptions, ne peut

prendre part à un congrès de ce genre. Aussi les délégués sont-ils

habituellement des chefs locaux, pour la plupart boutiquiers de

naissance ou encore devenus petits bourgeois par droit de conquête.

Ainsi se forme une espèce d'hiérarchie comme dans l'Église catholique.

Les petits chefs locaux sont comme les curés de village. Les délégués au

congrès sont les évêques, les membres de la fraction socialiste au

Reichstag les cardinaux et des circonstances dépend s'il y a lieu ou non

de procéder à la nomination d'un pape. La fraction socialiste au dernier

Reichstag se décomposait ainsi: 1 avocat, 2 rentiers, 10 rédacteurs de

journaux et auteurs, 4 cabaretiers, 7 fabricants de cigares et

boutiquiers, 3 éditeurs et 3 négociants. Les six autres faisaient du

trafic pour leur propre compte. Pas un seul travailleur sur ce quart de

grosse de représentants du peuple! Et il ne saurait en être autrement,

car un ouvrier ne peut pas risquer les chances si variables d'une

élection. Les actes et la tactique d'un parti ne peuvent d'avance et

volontairement être arrêtés; ils subissent l'influence des éléments

sociaux dont se compose le parti. Si un parti se compose de bourgeois,

il sera capitaliste; s'il se compose de petits bourgeois il pourra être

anticapitaliste mais révolutionnaire jamais! Tout au plus sera-t-il

réformiste. Seul un parti composé de prolétaires sera prolétarien et

socialiste-révolutionnaire. Les éléments petit-bourgeois qui

s'introduisent dans un parti tentent toujours d'y faire prévaloir leur

influence, et fréquemment ils y réussissent. Souvent l'influence d'un

petit-bourgeois équivaut à celle de dix ouvriers salariés. Le Dr Müller

a grandement raison en disant que là où les chefs s'imaginent peut-être

se trouver à la tête d'un parti prolétarien, ils n'ont derrière eux, en

réalité, qu'un mouvement semi-prolétarien qui menace de dégénérer en un

mouvement exclusivement petit-bourgeois.

Bakounine[37] écrit dans le même sens: «Il faut bien le dire, la petite

bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent à

souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrières et si les

choses marchent du même pas, cette majorité bourgeoise respectable

pourrait bien, par sa position économique, se confondre bientôt avec le

prolétariat.» Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un

danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que «l'initiative du

nouveau développement n'appartiendra pas à elle (la petite bourgeoisie),

mais au peuple: en l'occident--aux ouvriers des fabriques et des villes;

chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorité des pays

slaves,--aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse,

trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-même une initiative

quelconque; elle se laissera bien entraîner, mais elle n'entraînera

personne; car en même temps qu'elle est pauvre d'idées, la foi et la

passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui crée

des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple.» Tout ceci

est exact en ce qui concerne le principe révolutionnaire, mais en temps

ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraîner

les prolétaires sur la voie des soi-disant réformes pratiques.

C'est dans l'élément petit-bourgeois principalement que se recrutent les

agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les différentes

localités et les rédacteurs des journaux du parti. Calwer juge

sévèrement ce genre de personnages. Il dit: «Nos écrivains se recrutent

dans les milieux les plus hétérogènes. Leur origine est toujours

douteuse. Moi-même, par exemple, je suis un théologien qui n'ai pas

passé d'examen. Tel autre est étudiant en droit, un tel maître d'école

ou aspirant. Un quatrième n'a même pas pu arriver aux études

supérieures. D'autres encore n'ont pas fait d'études du tout. Parce

qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: écrivains, artisans,

typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose très facile

de devenir, par ses propres efforts, un écrivain socialiste.

Heureusement nous n'avons pas institué de commission d'examens, mais des

poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'écrivain

socialiste. Et c'est ainsi grâce à la concurrence que se font

réciproquement ces personnages de si différentes situations sociales,

que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme,

s'introduisent dans notre mouvement en qualité de rédacteurs et

d'écrivains. Parfois aussi on aime à faire parade d'un de ces transfuges

des «classes civilisées» et quelque temps après on assiste au spectacle

de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvénile

présomption il a écrit ou raconté aux ouvriers. Et alors on fait des

reproches à cet honnête homme! Si seulement nombre de ces écrivains qui

n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple!

Quel bien n'en résulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le

«parvenir à l'entière compréhension» n'est pas chose aussi aisée qu'on

le croit généralement. Cela exige en premier lieu de l'étude et de

l'observation qui, à leur tour, demandent le loisir et les connaissances

nécessaires. Les exceptions confirment la règle. S'imaginer que les

connaissances qui précèdent les études académiques et ces études

elles-mêmes puissent être remplacées par quelque lecture et par la seule

bonne volonté de devenir écrivain, c'est donner une preuve de la plus

absolue incompréhension du métier d'écrivain. Lorsque des personnages

capables tout au plus de remplir les fonctions de second rédacteur sont

à la tête d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des

sous-rédacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine

qu'eux-mêmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possèdent toute la

présomption adhérente à leur position mais nullement qu'ils disposent du

_savoir_ qu'on a le droit d'exiger chez nos rédacteurs en chef. Or, ce

savoir n'est pas uniquement basé sur des aptitudes naturelles mais

encore sur des études méthodiques, continuées jusqu'à la fin des cours

académiques. Ce qui ne veut pas dire que les études universitaires

suffisent pour former l'écrivain socialiste. Nous avons, au contraire,

des personnages ayant fait leurs études et qui cependant ne comprennent

rien au socialisme. Mais, munis de toute leur présomption universitaire

en même temps que de leur titre doctoral ils se croient appelés à jouer

un rôle dans le mouvement.--Si je n'étais pas là, qu'adviendrait-il de

la social-démocratie? Voilà ce qu'ils disent par leur attitude. À peine

sont-ils entrés dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout

connaître et qu'ils se posent en pédagogues en face des travailleurs:

Voilà ce que vous avez à faire, car moi, le docteur un tel, je crois

cela juste. J'ai à peine besoin de faire ressortir ici que ces

transfuges, dans la plupart des cas, eussent été totalement incapables

de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient

échues. Il faut donc attribuer la médiocrité de la littérature de nos

écrivains à leur éducation défectueuse et a leur présomption. Mais s'il

leur a été possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la

faute en incombe moins à eux-mêmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous

avons déjà décrit.»

Les grandes vérités contenues dans ces lignes me feront pardonner la

longue citation. Moi-même j'avais écrit dans ce sens[38] et ma

satisfaction est grande de retrouver les mêmes conclusions chez Calwer.

Le Dr Müller traita la même question, ne fût-ce qu'en passant et voilà

que nous voyons Bebel et autres arriver aux mêmes résultats. Quand

j'écrivis que le parti avait gagné en quantité ce qu'il avait perdu en

qualité, je fus traité de calomniateur du parti allemand. Il ne me

déplaît pas d'entendre formuler maintenant les mêmes critiques par ceux

qui, à l'époque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment écrit dans le

_Vorwaerts_, quatrième article de sa série: «Le parti, en ce qui

concerne son développement intellectuel, a plutôt augmenté en largeur

qu'en profondeur; au point de vue numérique nous avons gagné

considérablement, mais quant à la qualité, le parti ne s'est pas

amélioré. Cela, je le maintiens! Car si cela n'était pas, la crainte de

l'embourbement et de la débilitation (_Versumpfung, Verwasserung_) du

parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui.» Il écrit

encore que «bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de

beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce

serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour

la plupart, sont surchargés de travail et qui vivent dans des conditions

matérielles prolétariennes.» Et plus loin: «L'augmentation des forces

éminentes et capables est restée de beaucoup en arrière comparée à la

croissance du parti. Ce que nous avons gagné sous ce rapport dans les

cinq dernières années peut aisément se compter.» Il rappelle comment, il

y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant à

craindre de l'embourbement, ce fut précisément Vollmar qui, lorsque le

renouvellement des lois d'exception contre les socialistes était à

l'ordre du jour, écrivait dans le _Sozialdemocrat_ de Zurich que le

renouvellement de ces lois serait profitable au développement du parti.

À cette époque, il se rendait donc très bien compte du péril, et à

présent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractère

prolétarien et révolutionnaire, ce n'est plus, hélas! Vollmar qui lève

la voix pour dénoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu

l'espoir de tous les éléments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas

triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de

milieu, de si grandes facultés? Et s'il est du devoir du parti de

repousser toute tendance aboutissant à la débilitation et l'embourbement

du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une façon inexcusable par

l'exclusion des «jeunes», qui, de fait, ont exercé la même critique que

Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnaître l'erreur et la

faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les

séparer si possible?

* * * * *

Mais revenons au congrès. Bebel a incontestablement raison dans sa

crainte de la débilitation du parti, puisque des socialistes vont

jusqu'à voter le budget de l'État, en Bavière. Mais pendant les

discussions sur ce sujet, il fut prouvé que le même phénomène s'était

déjà présenté à Bade et à Hesse, sans que l'on ait pensé à incriminer

les députés socialistes coupables. Il y avait donc eu des antécédents.

En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la même

indécision. Nous avons déjà montré, dans notre étude: _Le Socialisme en

danger_[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme

d'Erfurt, professe les mêmes idées que Vollmar au sujet de la question

agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en être

aperçus. Étaient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intéressent-ils si

peu à ce qui s'écrit, même de la part de leurs conseillers spirituels,

que le fait leur ait échappé?

Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: «Dans

l'exposé de Vollmar nous constatons le même reniement du principe de la

lutte des classes, la même idée non socialiste de conquérir, par

l'agitation, des contrées qu'il est impossible de conquérir et qui, même

si cela était possible, ne sauraient être gagnées à notre cause que par

la dissimulation ou le reniement de nos principes social-démocratiques.

Excellent dans un certain sens et irréprochable en ce qui concerne la

détermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici--la

dernière partie quelque peu exagérée cependant--ce discours, dans sa

partie positive, a été d'autant plus dangereux. Et ces passages

dangereux ont été applaudis par un grand nombre de délégués, ce qui

corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque

de clarté auquel on ne s'attendrait pas chez des social-démocrates.»

Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des éléments qui

devraient être l'objet principal de notre propagande: les valets de

ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il

avait beaucoup parlé des agriculteurs proprement dits, envers qui notre

propagande est de très minime importance.

«Pas la moindre mention n'a été faite, dans la question agraire, du but

final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors

d'un congrès tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier

social-démocrate, l'État le plus «petit-paysan» de l'Allemagne, le

Wurtemberg, se prononça ouvertement et sans ambages en faveur de la

culture communautaire du sol. Le _Allgemeine Deutsche Arbeiterverein_

fit de même. En l'an de grâce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a

tourné autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une

assiette de lait chaud. Voilà le progrès que nous avons réalisé.»

Ledebour, se mêlant à la discussion, arrive à la même conclusion que

nous, à savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel

prétendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en

informerait, et, que si la chose était vraie, il combattrait Kautsky

aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a déclaré que Kautsky, dans sa

brochure, n'avait professé aucune hérésie contre le Principe.

Ceci donna occasion à Ledebour de se prononcer plus catégoriquement et

il maintint au sujet de Kautsky et de Bebel ce qu'il avait dit. Dans sa

brochure, Kautsky écrit: «La transition à la production socialiste n'a

non seulement pas comme condition l'expropriation des moyens de

consommation, mais elle n'exige pas davantage l'expropriation générale

des détenteurs des moyens de production.»

«C'est la grande production qui nécessite la société socialiste. La

production collective nécessite également la propriété collective des

moyens de produire. Mais tout comme la propriété privée de ces moyens

est en contradiction avec le travail collectif, la propriété collective

ou sociale des moyens est en contradiction avec la petite production.

Celle-ci demande la propriété privée des moyens. L'abolition, par

rapport à la petite propriété, en serait d'autant plus injustifiable que

le socialisme veut mettre les travailleurs en possession des moyens de

produire. Pour la petite production, l'expropriation des moyens de

produire équivaudrait donc à l'expropriation des possesseurs

actuels--qui aussitôt rentreraient en possession de ce qu'on leur aurait

enlevé ... Ce serait de la folie pure. _La transition de la société

socialiste n'a donc nullement comme condition l'expropriation des petits

producteurs et des petits paysans_. Cette transition non seulement ne

leur prendra rien, mais elle leur profitera grandement. Car, la société

socialiste tendant à remplacer la production des denrées par la

production pour l'usage direct, doit aussi tendre à transformer tous les

services (rendus) à la communauté: impôts ou intérêts hypothécaires

devenus propriété commune,--en tant qu'ils n'auront pas été abolis,--de

services pécuniaires qu'ils étaient en services en nature sous forme de

froment, vin, bétail, etc. Cela serait un grand soulagement pour les

paysans. Mais c'est impossible sous le régime de la production des

denrées. Seule la société socialiste pourra effectuer cette

transformation et combattre ainsi une des causes principales de la ruine

de l'agriculture.»

«Ce sont les capitalistes qui, en réalité, exproprient les paysans et

les artisans, comme nous venons de le voir. La société socialiste mettra

un terme à cette expropriation[40].»

En dépit de leur style embrouillé, ces passages sont caractéristiques et

Ledebour nous paraît avoir absolument raison lorsqu'il dit que les

considérations politico-agraires de Kautsky sont en parfait accord avec

la tactique de Vollmar. Et lorsque Kautsky s'irrite à cause de ces

déductions si logiques, Ledebour a encore raison quand il dit: «Si

Kautsky veut que son livre plein de contradictions soit compris

différemment, il faut d'abord qu'il s'efforce d'être clair et qu'il

refasse complètement ce livre. Un écrivain ne saurait être jugé que

d'après ce qu'il a écrit et non d'après ce qu'il a voulu écrire.» Le

fait est que Kautsky promet «un grand soulagement» (_Erleichterung_) aux

petits paysans et qu'il croit possible la continuation de l'industrie

petit-bourgeoise à côté de la production socialiste et collective. On ne

veut donc exproprier que la grande industrie. Mais où tracera-t-on la

ligne de démarcation? Et lorsque Kautsky ajoute que «d'aucune façon on

ne peut dire que la réalisation du programme social-démocrate exige, en

toute circonstance, la confiscation des biens dont l'expropriation

serait devenue nécessaire», il faudrait être frappé d'aveuglement pour

ne pas voir que c'est Kautsky qui, dans sa brochure, tend la main à

Vollmar. Il paraît étrange que l'on ne s'en soit jamais aperçu et, pour

nous, c'est certainement une satisfaction d'avoir fait remarquer, le

premier, les tendances petit-bourgeoises que renferme ce livre. Nous

n'oserions pourtant pas affirmer, comme le fait Grillenberger, que

Kautsky soit de cent lieues «plus à droite» que Vollmar et Schonlank.

Que Kautsky ait essayé de se laver de ces reproches, cela n'étonnera

personne, mais nous doutons fort qu'il y ait réussi[41]. Il attribue

l'interprétation erronée de son livre à ce fait «que la conception

matérialiste n'a pas encore suffisamment pénétré ces mauvais

entendeurs». Il distingue entre une certaine forme de propriété et un

certain mode de production et nous devons voir dans son écrit non

l'idée d'une continuation de la petite industrie dans la société

socialiste, mais la conviction que la grande industrie socialiste y

mettra plus vite un terme que, jusqu'ici, la grande industrie

capitaliste n'a su le faire.

Après tout, il est possible que Kautsky ait _voulu dire_ cela, mais on

nous accordera qu'il ne l'a _pas dit_ et Kautsky ne doit donc s'en

prendre qu'à lui-même si son incorrecte et défectueuse manière de

s'exprimer a donné lieu à une interprétation erronée.

Le congrès de Cologne avait donné mandat à une commission de préparer un

programme agraire pour le congrès suivant de Breslau. La commission a

fait son devoir et le programme agraire est publié.

Quel est le résultat?

Un pas en avant dans la direction du socialisme d'État. Personne n'en

peut être surpris, car c'est une conséquence fatale.

Dans les considérants du programme, on peut lire qu'on veut faire de

l'agitation en restant dans le cadre de l'ordre existant de l'État et de

la société. Figurez-vous bien qu'on veuille démocratiser les

institutions publiques dans l'État et dans les communes en s'enfermant

dans le cadre des lois de l'État prussien. Quel non-sens!

Le programme est incompréhensible, car il est écrit dans un jargon

allemand, soi-disant philosophique, et s'adresse au paysan allemand

comme le latin dans la liturgie catholique. Quand ce paysan l'aura lu,

il secouera certainement la tête et il dira qu'il ne comprend rien à ce

galimatias scientifique.

Seulement on peut constater que c'est l'État qui remplit dans le

programme le rôle de providence terrestre. Le mot État se trouve au

moins dix fois dans le programme. En voici les points principaux pour

prouver ce que nous avons avoué plus haut:

N° 7. L'établissement d'écoles industrielles et agricoles, de fermes

modèles, de cours agricoles, de champs d'expérimentation agricoles.

N° 11. La suppression de tous les privilèges résultant de certains modes

de propriété foncière; la suppression de certains modes d'héritage, sans

indemnité, et aussi des charges et des devoirs, résultant de ces modes.

N° 12. Le maintien et l'augmentation de la propriété foncière et

publique et la transformation des biens de l'église en propriété _sous

le contrôle de la représentation_.

Les _communes_ auront un droit de préemption sur tous les biens vendus à

la suite de saisies immobilières.

N° 13. _L'État et les communes_ devront louer à des associations

agricoles ou à des paysans les biens domaniaux et commerciaux ou,

lorsque cette méthode ne sera pas rationnelle, donner à bail à des

paysans _sous le contrôle de l'État ou de la commune_.

N° 14. _L'État_ doit accorder des crédits aux syndicats pour améliorer

la terre par des travaux d'irrigation ou de drainage.

_L'État_ doit prendre à sa charge l'entretien des voies ferrées, routes

et canaux, ainsi que l'entretien des digues.

N° 15 _L'État_ se charge des dettes hypothécaires et foncières et prend

une rente égale aux frais.

N° 16. Les assurances contre l'incendie, la grêle, les inondations et

les épizooties seront monopolisées, et _l'État_ devra étendre le système

d'assurances à toutes les exploitations agricoles et accorder de larges

indemnités en cas de catastrophes.

N° 17. Les droits de pacage et d'affouage devront être modifiés de

façon à ce que tous les habitants en profitent également.

Le droit de chasse ne sera plus un privilège et de larges indemnités

devront être payées pour les dommages causés par le gibier.

La législation protectrice des ouvriers devra être étendue aux ouvriers

agricoles.

On trouve aussi que pour la protection de la classe ouvrière, l'État

fonde un office impérial de l'agriculture, des conseils d'agriculture

dans chaque district et des chambres agricoles.

C'est l'État toujours, partout! Hors l'État, point de salut!

Si ce n'est pas là du socialisme d'État, quel nom faut-il donner à un

tel projet? M. Liebknecht, qui dit toujours que la dernière lutte sera

entre le socialisme d'État et la social-démocratie, devrait nous

expliquer quelle est la différence entre le projet social-démocratique

de la commission, dont il fut un des membres, et le socialisme d'État.

Nous conseillons à chacun de lire dans les petits pamphlets de Bastiat

(Oeuvres choisies chez Guillaumin) le chapitre de l'État et d'examiner

sa définition, que «l'État est la grande fiction à travers laquelle tout

le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde».

Kautsky[42] a critiqué le projet de telle manière qu'il est tout à fait

disloqué.

Nous allons donner quelques-unes de ses conclusions comme un bouquet de

fleurs, et chacun pourra juger combien admirable était le programme

proposé.

«Le projet supprime la caractéristique du parti entièrement; il ne donne

pas ce qui nous sépare des démocrates et des réformateurs sociaux, mais

bien ce que nous avons de commun et ainsi on reçoit l'impression que la

social-démocratie n'est qu'une sorte de parti réformateur démocratique.

«La social-démocratie déclare dans la partie principale du programme

qu'il est impossible d'améliorer la position sociale de la classe

prolétarienne dans la société actuelle. Quelques couches sociales

peuvent arriver à un mode de vie qui, absolument, est plus élevé, mais,

relativement, c'est-à-dire vis-à-vis de leurs exploiteurs, la position

doit empirer. Et dans le second parti nous considérons comme de notre

devoir d'améliorer avant tout la position sociale de la classe

prolétarienne.»

«Nous n'avons plus un programme agraire démocratique mais un simple

programme agraire; non pas un programme, qui transporte la lutte des

classes parmi les possédants et les non-possédants de la terre, mais un

programme qui a pour but de subordonner la lutte des classes du

prolétariat aux intérêts des propriétaires du sol.»

«La commission agraire veut une augmentation considérable de la

propriété de l'État dans le cadre de l'ordre actuel de l'État et de la

société». Mais qu'est-ce que cela signifie, sinon d'alimenter le Moloch

militaire? Les résultats de l'administration fiscale sont-ils si beaux?

La position des ouvriers de chemins de fer d'État et des mines d'État

est-elle si excellente, si libre, qu'on doive souhaiter une augmentation

du nombre d'esclaves étatistes en faveur de la lutte des classes?

La commission elle-même a compris le danger de ses desiderata et c'est

pourquoi elle y a ajouté: «sous le contrôle de la représentation du

peuple,» mais Kautsky dit très bien: «la croyance dans l'influence

miraculeuse clé ce contrôle reste une pure fiction démocratique

(Köhlerglaube[43]), dans cette période de Panamisme, de majorités

Crispiennes, de pillages des politiciens américains, etc. Le «contrôle

de la représentation du peuple» ne donne pas du tout une garantie pour

l'intégrité des affaires qui se feront à la campagne, ni pour

l'amélioration de la position des ouvriers d'État.

Kautsky dit qu'on voulait que la commission agraire donnât: «Un

programme, dans lequel l'harmonie des intérêts des propriétaires du sol

et des non-propriétaires fût obtenue, c'est-à-dire la quadrature du

cercle». Très bien, mais pourquoi la commission acceptait-elle un mandat

aussi insensé? Est-ce que les social-démocrates, vieillis dans le

mouvement, n'ont pas prévu cela?

«Les propositions de la commission agraire pour la défense de la classe

ouvrière sont muettes sur la défense même des ouvriers agricoles».

Un programme agraire social-démocratique qui ne change rien au mode de

reproduction capitaliste est un non sens.

Est-ce que cette critique est suffisante, oui ou non?

* * * * *

Au congrès de Breslau une lutte s'engagea entre les partisans et les

ennemis du projet.

Mais quel changement de rôles!

Bebel, qui était encore, l'année d'avant, le défenseur des radicaux,

l'ennemi des pitoyables tendances petit-bourgeoises dans le parti,

s'était converti et fut l'avocat de la droite marchant avec Vollmar la

main dans la main. Le Saul de l'année passée s'était changé

miraculeusement en Paul et il fut le principal défenseur d'un programme

qui ne mérite pas de place dans le cadre des revendications socialistes.

Max Schippel disait au congrès, que «dans le projet social-démocratique

on trouvait à peine un desideratum qui ne fût pas dans les programmes

des agrairiens, des anti-sémites et des nobles, ces partis de la pire

sorte», et il le nommait un «vol socialiste de propriété spirituelle».

Il qualifie le projet chancelant de «charlatanisme politique» et il

finissait par ces mots: «nous voulons aussi conquérir les paysans, mais

nous ne voulons pas briser le cheval avec sa queue. Rejetez le projet et

épargnez-nous la honte de faire notre entrée dans les campagnes comme

l'abbé de Bürger: «retourné sur son âne, avec la queue dans la main au

lieu de la bride.»

Kautsky secondant Schippel émit l'opinion que les social-démocrates

scindaient leur propre parti avec un tel programme, car ils commençaient

par déclarer qu'on ne peut pas sauver les petits paysans, puisqu'ils

sont condamnés impitoyablement à mort, et leur offraient ensuite un

programme agraire, panacée de salut. «Le système actuel de la propriété

foncière conduit à la dévastation, à la rapine du sol.

Chaque amélioration de la production agricole dans la société actuelle

est une amélioration des moyens d'exploitation du sol. Et pour obtenir

ces résultats, dont l'avantage est problématique nous prenons le chemin

glissant du socialisme d'État.»

Très bien, seulement nous disons que la social-démocratie allemande

s'est avancée déjà beaucoup dans cette direction comme la

social-démocratie française et belge.

Quand nous voulons «agir positivement pour la défense des paysans, il

ne nous reste que le socialisme d'État, et la commission agraire a

accepté cette conséquence.» On disait même: «quand nous acceptons les

propositions de la commission, nous sommes les défenseurs du paysan

comme propriétaire.»

Les social-démocrates, défenseurs des propriétaires, qui pouvait penser

à cela il y a quelques années!

Liebknecht suivit sa méthode ordinaire. Il commença par dire qu'il ne

s'agissait pas des principes, mais seulement de la tactique. On connaît

l'élasticité de ce «soldat de la révolution», qui a dit qu'il change de

tactique vingt-quatre fois par jour, si cela lui semble bon. Comme

jongleur habile il change une question de principe en une question de

tactique, et le tour est joué. Il marchait d'accord avec Bebel et

disait: «Quiconque ne veut pas démocratiser dans le cadre des relations

existantes, doit écarter toute la seconde partie de notre programme.»

Eh bien, les socialistes hollandais, quoique rarement d'accord avec

Liebknecht, avaient déjà rejeté cette seconde partie longtemps avant le

conseil correct de Liebknecht.

À la fin de la discussion on a renvoyé la question aux Calendes

grecques. Mais nous croyons que Bebel a raison, quand il dit: À quoi

bon? on ne vide pas une question en la remettant. Non, elle reviendra

jusqu'à ce que la social-démocratie ait décidé qu'elle passe à l'ordre

du jour, c'est-à-dire qu'elle reste socialiste ou bien qu'elle soit

recueillie par les radicaux dans leur programme de réformes.

La résolution de Kautsky et autres, acceptée par le Congrès, est

celle-ci:

Le Congrès décide:

De rejeter le projet de programme agraire; car ce programme ouvre aux

paysans la perspective d'améliorer leur position, donc fortifie la

propriété privée et favorise la résurrection de leur fanatisme

propriétaire;

Déclare que l'intérêt de la production du sol dans l'ordre social actuel

est en même temps l'intérêt du prolétariat, et que, cependant, l'intérêt

de la culture comme l'intérêt de l'industrie, sous le régime de la

propriété privée des moyens de production, est l'intérêt des possesseurs

des moyens de production, des exploiteurs du prolétariat. Le projet

donne aussi de nouveaux moyens à l'État exploiteur et aggrave la lutte

des classes, et enfin donne à l'état capitaliste une tâche, que seul

pourrait remplir d'une manière suffisante, un État dans lequel le

prolétariat aurait conquis la force politique.

Le congrès reconnaît que l'agriculture a ses lois particulières, qui

sont très différentes de celles de l'industrie, et qu'il faut étudier si

la social-démocratie veut développer à la campagne une activité féconde.

Il donne le mandat au conseil général du parti de confier à un certain

nombre de personnes la charge d'étudier les conditions agraires

allemandes, en faisant usage des données que la commission agraire a

déjà recueillies, et de publier le résultat de ces études dans une série

de traités sous le nom de Recueil des traités politiques agraires du

parti social-démocratique en Allemagne.

Le conseil général reçoit l'autorisation de donner aux personnes

auxquelles on a confié cette tâche l'argent nécessaire pour la remplir

d'une manière convenable.

On espérait éviter les écueils en acceptant cette résolution, mais on a

simplement reculé et il faudra se rallier à gauche ou à droite.

Quand Calwer a lu ce projet, il a pu répéter ces paroles: «Nous cinglons

joyeusement avec des procédés théoriques vers un socialisme

petit-bourgeois idéal, qui est en réalité réactionnaire et utopiste.»

La _Galette de Francfort_ écrivait très bien:

«Quand le programme agraire sera accepté, la pratique et la concurrence

électorale feront le reste, de sorte que le parti se montrera carrément

réformateur, un parti ayant premièrement pour but de démocratiser les

institutions publiques dans l'État et la commune, d'améliorer la

condition sociale de la classe ouvrière, de hausser l'industrie,

l'agriculture, le commerce et les communications, dans le cadre de

l'ordre actuel de l'État et de la société. Cette nouvelle définition de

la position de la social-démocratie, qui écarte naturellement toute

aspiration vers l'État futur, s'accorde tout à fait avec la position de

la démocratie bourgeoise, en ce qui concerne le contenu du programme.

Nous n'approuvons pas tous les détails du nouveau programme, mais cette

position elle-même peut être acceptée pour tout parti avancé, qui veut

être social ... La social-démocratie montre sa bonne volonté, pour

coopérer à l'amélioration des conditions actuelles.»

La critique du programme dans les journaux social-démocrates a été dure

et surtout dans le sens désapprobatif. Dans un des journaux (Sachsische

Arbeiterzeitung) on a demandé: «qu'est-ce qu'on trouve de socialiste

dans ce projet? Les desiderata du programme peuvent tous être acceptés

par la démocratie agraire.»

La question agraire était d'une importance telle que Frédéric Engels se

crut obligé de s'en occuper et, dans un intéressant article, il traita

du problème agraire en France et en Allemagne[44].

Quand on lit cet article, on admire l'habileté avec laquelle Engels,

tout en ménageant leur susceptibilité, critique les marxistes français

au sujet de leur programme pour les travailleurs agraires. Quelle

différence dans les procédés. Si Eugène Dühring avait osé proposer la

moitié des mesures adoptées par les marxistes français dans leur congrès

de Mantes (1894), Engels l'eût cloué au pilori comme ignorant et

imbécile. Mais lorsqu'il s'agit des marxistes français, lesquels, en ce

qui concerne l' «embourbement», ont dépassé depuis longtemps leurs

frères allemands, Engels applique la méthode que les Anglais appellent

_the give-and-take-criticism_ et distribue tour à tour des coups et des

caresses. Le lecteur attentif y découvre entre les lignes l'énumération

de toutes les fautes commises. Mais à chaque bout de phrase, Engels,

miséricordieux, ajoute: «Nos amis français ne sont pas aussi méchants

qu'ils en ont l'air.» Engels énumère leurs demandes en faveur des petits

agriculteurs;

«Achat par la commune de machines agricoles et leur location au prix de

revient aux travailleurs agricoles;

«Création d'associations de travailleurs agricoles pour l'achat des

engrais, de grains, de semences, de plantes, etc., et pour la vente des

produits;

«Suppression des droits de mutation pour les propriétés au-dessous de

5,000 francs;

«Réduction par des commissions d'arbitrage, comme en Irlande, des baux

de fermage et de métayage et indemnité aux fermiers et aux métayers

sortants pour la plus-value donnée à la propriété;

«Suppression de l'article 2102 du Code civil, donnant au propriétaire un

privilège sur la récolte;

«Suppression de la saisie-brandon, c'est-à-dire des récoltes sur pied;

constitution pour le cultivateur d'une réserve insaisissable, comprenant

les instruments aratoires, le fumier et les têtes de bétail

indispensables à l'exercice de son métier;

«Révision du cadastre et, en attendant la réalisation générale de cette

mesure, révision parcellaire pour les communes;

«Cours gratuits d'agronomie et champs d'expérimentations agricoles[45].»

Et ensuite il écrit: «On voit que les demandes en faveur des paysans ne

vont pas loin. Une partie en a déjà été réalisée ailleurs. Des tribunaux

d'arbitrage pour les métayers seront organisés d'après le modèle

irlandais. Des associations coopératives de paysans existent déjà dans

les provinces rhénanes. La révision du cadastre, souhait de tous les

libéraux et même des bureaucrates, est constamment remise en question

dans toute l'Europe occidentale. Toutes les autres clauses pourraient

aussi bien être réalisées sans porter la moindre atteinte à la société

bourgeoise existante.»

C'est la caractéristique du programme.

Et pourquoi?

«Avec ce programme, le parti a si bien réussi auprès des paysans dans

les contrées les plus diverses de la France,--l'appétit vient en

mangeant!--que l'on fut tenté d'encore mieux l'assaisonner au goût des

paysans. On se rendit très bien compte du dangereux terrain où on

allait s'engager. Comment alors venir en aide au paysan, non en sa

qualité de futur prolétaire mais en tant que paysan-propriétaire actuel,

sans renier les principes du programme socialiste général?»

À cette question on répondit en faisant précéder le programme par une

série de considérations théoriques, tout comme l'avaient fait les

socialistes allemands, belges et hollandais. Oui, certes, tous nous

avons commis cette erreur, et, pour notre part, nous en faisons très

franchement l'aveu. Tous nous avons eu un programme contenant les

principes socialistes et où même l'idée communiste fondamentale: _De

chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins_, trouva son

expression. Ensuite venait l'énumération des soi-disant _réformes

pratiques_ qui pourraient être réalisées immédiatement dans la société

actuelle. Ainsi se rencontrèrent de fait deux éléments absolument

hétérogènes: d'un côté les communistes purs, acceptant les

«considérants», sans d'ailleurs s'occuper des «réformes pratiques» et,

d'autre part, les partisans de ces réformes, lesquels, sans y attacher

la moindre valeur, acceptaient aussi les «considérants», en même temps

que le «programme pratique». Par suite du développement des idées,

l'illogisme de cette situation se manifesta de plus en plus et,

finalement, les vrais socialistes et les réformateurs se séparèrent[46].

Voilà la lutte qui se livre entre les différentes tendances dans le

parti socialiste même.

Et voyez les beaux résultats auxquels on arrive!

Dans tel «considérant» on déclare que la propriété parcellaire est

irrémédiablement condamnée à disparaître, et aussitôt après on affirme

qu'au socialisme incombe l'impérieux devoir de maintenir en possession

de leur morceau de terre les petits paysans producteurs, et de les

protéger contre le fisc, l'usure et la concurrence des grands

cultivateurs[47].

On pense ainsi conduire la population agricole à l'idéal collectiviste:

la terre au paysan.

Sans insister davantage sur l'illogisme de cette formule, à laquelle

nous préférons celle-ci: la terre à tous, nous croyons cependant devoir

faire remarquer que la réalisation de ces voeux nous éloignerait plus

que jamais de l'idéal.

Toutes ces réformes, en effet, ont pour but de prolonger

artificiellement l'existence des petits agriculteurs; des laboureurs

salariés, des véritables travailleurs de la terre, il est à peine fait

mention.

De simples radicaux pourraient parfaitement souscrire à un tel

programme, qui est tout plutôt que socialiste.

Il est temps de se mettre en garde!

On veut donc sauver ce qui est irrémissiblement perdu!

Quelle logique!

Il est assez naturel que Engels finisse par s'en apercevoir et qu'il

s'écrie: «Combien aisément et doucement on glisse une fois que l'on est

sur la pente. Si maintenant le petit, le moyen agriculteur d'Allemagne

vient s'adresser aux socialistes français pour les prier d'intervenir en

sa faveur auprès des social-démocrates allemands afin que ceux-ci le

protègent pour pouvoir exploiter ses domestiques et ses servantes et

qu'il se base, pour justifier cette intervention, sur ce qu'il est

lui-même victime de l'usurier, du percepteur, du spéculateur en grains

et du marchand de bétail,--que pourront-ils bien lui répondre? Et qui

leur garantit que nos grands propriétaires terriens ne leur enverront

pas leur comte Kanitz qui, lui-même, a proposé la monopolisation

(_Verstaatlichung_) de l'importation du blé, afin d'implorer également

l'aide des socialistes pour l'exploitation des travailleurs agricoles,

arguant, eux aussi, du traitement qu'ils ont à subir de la part des

usuriers et des spéculateurs en argent et en grains?»

Il est difficile de dire les choses d'une façon plus nette, et,

néanmoins, aussitôt après les avoir dites, Engels plaide les

circonstances atténuantes. Il affirme qu'il s'agit ici d'un cas

exceptionnel, spécial aux départements septentrionaux de la France, où

les paysans louent des terrains avec l'obligation qui leur est imposée

d'y cultiver des betteraves et dans des conditions très onéreuses. En

effet, ils s'obligent à vendre leurs betteraves aux usuriers contre un

prix fixé d'avance, à ne cultiver qu'une certaine espèce de betteraves,

à employer une certaine quantité d'engrais. Par dessus le marché ils

sont encore horriblement volés à la livraison de leurs produits.

Mais la situation, à quelques particularités près, n'est-elle pas

partout la même dans l'Europe occidentale? Si l'on veut prendre sous sa

protection une certaine catégorie de paysans, on doit en convenir

loyalement. Engels a parfaitement raison lorsqu'il dit: «La phrase,

telle quelle, dans sa généralité sans limites, est non seulement un

reniement direct du programme français, mais du principe fondamental

même du socialisme, et ses rédacteurs n'auront pas le droit de se

plaindre si la rédaction défectueuse en a été exploitée contre leur

intention et de la façon la plus différente.»

Le désaveu est on ne peut plus catégorique.

Et comme nous pensons avec Engels quand il dit: «COMBIEN AISÉMENT ET

DOUCEMENT ON GLISSE, UNE FOIS SUR LA PENTE!» Cela devrait être inscrit

au frontispice de tous les locaux de réunion et en tête de tous les

journaux socialistes. Et si on ne veut pas écouter ma voix, il faut

espérer qu'Engels du moins obtiendra plus de succès. Ou bien les

social-démocrates sont-ils déjà tombés si bas qu'on puisse dire d'eux:

«Quand même un ange (Engels) descendrait du ciel, ils ne l'écouteraient

pas?»

Ceci s'applique aux «considérants». Mais bien des points du programme

aussi «trahissent la même légèreté de rédaction que ces considérants».

Prenons par exemple cet article: Remplacement de tous les impôts directs

par un impôt progressif sur le revenu, sur tous les revenus au-dessus de

3,000 francs. On trouve cette proposition dans presque tous les

programmes social-démocrates; mais ici on a ajouté--bizarre

innovation!--que cette mesure s'appliquerait spécialement aux petits

agriculteurs. Ce qui prouve combien peu on en a compris la portée.

Engels cite l'exemple de l'Angleterre. Le budget de l'État y est de 90

millions de livres sterling; l'impôt sur le revenu y est compris pour 13

1/2 à 14 millions, tandis que les autres 76 millions sont fournis en

partie par le revenu des postes et télégraphes et du timbre, et le reste

par les droits d'entrée sur des articles de consommation. Dans la

société actuelle il est quasi-impossible de faire face aux dépenses

d'une autre façon. Supposons que la totalité de ces 90 millions de

livres sterling doive être fournie par l'imposition progressive de tous

les revenus de 120 livres (3,000 francs) et au-dessus. L'augmentation

annuelle et moyenne de la richesse nationale a été, selon Giffen, de

1865 à 1875, de _240_ millions de livres sterling. Supposons qu'elle

soit actuellement de 300 millions. Une imposition de 90 millions

engloutirait presque un tiers de cette augmentation. En d'autres termes,

aucun gouvernement ne peut entreprendre une pareille chose, si ce n'est

un gouvernement socialiste. Et lorsque les socialistes auront le

pouvoir en mains, il est à espérer qu'ils prendront de tout autres

mesures que cette réforme insignifiante.

De tout cela on se rend bien compte et voilà pourquoi on fait miroiter

aux yeux des paysans--«en attendant »!--la suppression des impôts

fonciers pour tous les paysans cultivant eux-mêmes leurs terres et la

diminution de ces impôts pour tous les terrains chargés d'hypothèques.

Mais la deuxième moitié de cette réforme applicable seulement aux fermes

considérables serait favorable à d'autres que le paysan. Elle le serait

aussi aux paysans exploiteurs «d'ouvriers».

Avec de nouvelles lois contre l'usure et d'autres réformes du même genre

on n'avance pas d'un pas: il est donc tout à fait ridicule de les

prôner.

Et quel est le résultat pratique de toutes ces choses illogiques?

«Bref, après le pompeux élan théorique des «considérants», les parties

pratiques du nouveau programme agraire ne nous expliquent pas comment le

parti ouvrier français compte s'y prendre pour laisser les petits

paysans en possession de leur parcellaire propriété qui, selon cette

même théorie, est vouée à la ruine.»

Or, ceci n'est autre chose qu'une simple duperie, (_Bauernfaengerei_) à

la manière de Vollmar et de Schonlank. Cela fait gagner des voix aux

élections, Engels est bien forcé de le reconnaître et le fait

loyalement: «Ils s'efforcent, autant que possible, à gagner les voix du

petit paysan, pour les prochaines élections générales. Et ils ne peuvent

atteindre ce but que par des promesses générales et risquées, pour la

défense desquelles ils se voient obligés de formuler des considérants

théoriques plus risqués encore. En y regardant de plus près on voit que

ces promesses générales se contredisent elles-mêmes (l'assurance de

vouloir conserver un état de choses que l'on déclare impossible) et que

les autres mesures, ou bien seront absolument dérisoires (lois contre

l'usure) ou répondront aux exigences générales des ouvriers, ou bien que

ces règlements ne profiteront qu'à la grande propriété terrienne, ou

encore seront de ces réformes dont la portée n'est d'aucune importance

pour l'intérêt du petit paysan. De sorte que la partie directement

pratique du programme pallie de soi-même la première tendance marquée et

réduit les grands mots à aspect dangereux des considérants à un

règlement tout à fait inoffensif.»

Il y a encore un danger dans cette méthode. Car si nous réussissons

ainsi à gagner le paysan, il se révoltera contre nous dès qu'il verra

que nos promesses ne se réalisent pas. «Mous ne pouvons considérer comme

un des nôtres le petit paysan qui nous demande d'éterniser sa propriété

parcellaire, pas plus que le petit patron qui essaie de toujours rester

patron.»

Il serait difficile d'imaginer une critique plus véhémente et nous

sourions lorsque nous voyons Engels flatter les frères français: «Je ne

veux pas abandonner ce sujet sans exprimer la conviction, qu'au fond les

rédacteurs du programme de Nantes sont du même avis que moi. Ils sont

trop intelligents pour ne pas savoir que ces mêmes terrains qui

actuellement sont propriété parcellaire, sont destinés à devenir

propriété collective. Ils reconnaissent eux-mêmes que la propriété

parcellaire est condamnée. L'exposé de Lafargue au congrès de Nantes

confirme du tout au tout cette opinion. La contradiction dans les termes

du programme indique suffisamment que ce que les rédacteurs ne disent

n'est pas ce qu'ils voudraient dire. Et s'ils ne sont pas compris, et si

leurs expressions sont mal interprétées, comme cela est arrivé, en

effet, la faute en est à eux.

Quoi qu'il en soit, ils seront obligés d'expliquer plus clairement leur

programme et le prochain congrès français devra le réviser entièrement.»

Que ces paroles sont conciliantes! Engels dit en d'autres termes: Il ne

faut pas trop leur en vouloir pour ce qu'ils disent. Nous savons tous ce

que parler veut dire! Mais il ne paraît pas comprendre que par de

semblables excuses il place ses amis dans une situation peu favorable.

Au lieu de faire croire à un mensonge inconscient, il dépeint leur façon

de faire comme une duperie volontaire. Les social-démocrates français

ont plein droit de s'écrier en présence des amabilités de Frédéric

Engels: Dieu nous préserve de nos amis!

* * * * *

Par ce qui précède nous croyons avoir suffisamment démontré comment les

social-démocrates, une fois sur cette route, ont continué à marcher dans

cette voie.

Bebel, qui était de la «glissade», s'est tout à coup ressaisi en

s'apercevant que Vollmar était homme à revendiquer la responsabilité de

ses actes. Vollmar, en effet, dit: «Ce que je fais et ce qu'on me

reproche a toujours été la ligne de conduite du parti tout entier.» Pour

notre part nous sommes convaincus que Bebel n'osera pas aller jusqu'au

bout, car en ce cas il lui faudrait rompre avec son parti et

reconnaître, implicitement, que les jeunes avaient raison en se

méfiant.

La paix, un moment troublée, est déjà rétablie dans les rangs des

social-démocrates allemands. Le cas Bebel-Vollmar appartient au passé et

les deux champions reprennent fraternellement leur place dans les rangs.

L'imbécile proposition de loi connue sous le nom de «Anti-Umsturzvorlage»

a beaucoup contribué à cette réconciliation[48]. Cette proposition de loi

elle-même prouve que le vieil esprit bismarckien a finalement triomphé

chez l'empereur.

Rien, pour le développement du socialisme autoritaire, ne vaut des lois

d'exception et des persécutions. Aussi n'est-ce pas un hasard que ce

socialisme-là prédomine, surtout en Allemagne.

Combien vraies sont ces paroles de Bakounine: «La nation allemande

possède beaucoup d'autres qualités solides qui en font une nation tout à

fait respectable: elle est laborieuse, économe, raisonnable, studieuse,

réfléchie, savante, grande raisonneuse et amoureuse de la discipline

hiérarchique en même temps et douée d'une force d'expansion

considérable; les Allemands, peu attachés à leur propre pays, vont

chercher leurs moyens d'existence partout et, comme je l'ai déjà

observé, ils adoptent facilement, sinon toujours heureusement, les

moeurs et les coutumes des pays étrangers qu'ils habitent. Mais à côté

de tant d'avantages indiscutables, IL LEUR EN MANQUE UN: L'AMOUR DE LA

LIBERTÉ, L'INSTINCT DE LA RÉVOLTE. Ils sont le peuple le plus résigné et

le plus obéissant du monde. Avec cela ils ont un autre grand défaut:

c'est l'esprit d'accaparement, d'absorption systématique et lente, de

domination, ce qui en fait, dans ce moment surtout, la nation la plus

dangereuse pour la liberté du monde[49].»

Cette citation nous montre le contraste entre les deux courants incarnés

dans ces deux hommes: Bakounine et Marx. La lune que nous avons à

soutenir actuellement dans le camp socialiste n'est en somme que la

continuation de celle qui divisait l'ancienne «Internationale».

Marx était le représentant attitré du socialisme autoritaire. En disant

cela, je sais à quoi je m'expose. On m'accusera de sacrilège commis

contre la mémoire de Marx. Accusation étrange, ainsi formulée contre un

homme qui aime s'appeler élève de Marx et qui s'est efforcé de

populariser son chef-d'oeuvre: _Das Kapital_, par la publication d'une

brochure tirée de ce livre.

Autant que qui que ce soit, je respecte Marx. Son esprit génial a fait

de lui un Darwin sur le terrain économique. Qui donc ne rendrait

volontiers hommage à un homme, qui, par sa méthode scientifique, a forcé

la science officielle à l'honorer? Son adversaire Bakounine lui-même ne

reste pas en arrière pour témoigner de Marx que sa «science économique

était incontestablement très sérieuse, très profonde», et qu'il est un

«révolutionnaire sérieux, sinon toujours très sincère, qu'il veut

réellement le soulèvement des masses». Son influence fut tellement

puissante que ses disciples en arrivèrent à une sorte d'adoration du

maître. Ce que la tradition rapporte de Pythagore, à savoir que le

[grec: autozepha] (_il l'a dit_) mettait fin, chez ses disciples, à

toute controverse, s'applique aujourd'hui à l'école de Marx. La

marxolâtrie est comme la vénération que certaines personnes ont pour la

Bible. Il existe même une science, celle des commentaires officiels et,

sous l'inspiration d'Engels, chaque déviation du dogme est stigmatisée

comme une hérésie et le coupable est jeté hors du temple des fidèles.

Moi-même, à un moment donné, j'ai senti cette puissance occulte,

hypnotisé comme je l'étais par Marx, mais graduellement, surtout par

suite de la conduite des fanatiques gardiens postés sur les murs de la

Sion socialiste, je me suis ressaisi, et sans vouloir attenter à

l'intégrité de Marx, je me suis aperçu aussi qu'il a été l'homme du

socialisme autoritaire. Il est vrai que ses disciples l'ont dépassé en

autoritarisme.

On se rappelle peut-être la discussion sur la priorité de la découverte

d'idée entre Rodbertus et Marx au sujet de la question de la

«plus-value», traitée par Engels dans sa préface à la brochure de Marx

contre Proudhon[50]. Pour notre part, nous avons toujours jugé ridicule

cette question, car qui pourrait bien se vanter d'avoir, le premier,

trouvé telle idée? Les idées sont dans l'air. En même temps que Darwin,

Wallace et Herbert Spencer avaient des idées analogues sur la loi

naturelle de l'évolution. Et si l'on appelle Rodbertus le père du

socialisme étatiste, il nous semble qu'il partage cet honneur avec Marx

lequel, très réellement, était un partisan décidé du socialisme d'État.

«Les marxistes sont adorateurs du pouvoir de l'État et nécessairement

aussi les prophètes de la discipline politique et sociale, les champions

de l'ordre établi de haut en bas, toujours au nom du suffrage universel

et de la souveraineté des masses, auxquelles on réserve le bonheur et

l'honneur d'obéir à des chefs, à des maîtres élus. Les marxistes

n'admettent point d'autre émancipation que celle qu'ils attendent de

leur État soi-disant populaire. Ils sont si peu les ennemis du

patriotisme que leur Internationale même porte trop souvent les couleurs

du pangermanisme. Il existe entre la politique bismarckienne et la

politique marxiste une différence sans doute très sensible, mais entre

les marxistes et nous il y a un abîme.»

Il y a une équivoque, qui fut éclaircie peu à peu.

En mars 1848, le Conseil général de la fédération communiste

(Kommunistenbund) formulait ses desiderata et on y parle surtout de

l'État. Par exemple:

n° 7: les mines, les carrières, les biens féodaux, etc., propriété _de

l'État_; n° 8: les hypothèques, propriété _de l'État_, la rente payée

par les paysans _à l'État_; n° 9: la rente foncière ou la ferme payée

comme impôt _à l'État_; n° 11: les moyens de communication: les chemins

de fer, les canaux, les bateaux à vapeur, les routes, la poste, etc.,

dans les mains de _l'État._ Ils sont changés en _propriété d'État_ et

mis à la disposition de la classe des déshérités; n° 16: établissement

des ateliers nationaux. _L'État_ garantit l'existence à tous les

ouvriers et prend soin des invalides.

Selon ce manifeste, les prolétaires doivent combattre chaque effort

tendant à donner les biens féodaux expropriés en libre propriété aux

paysans. Les biens doivent rester _biens nationaux_ et être transformés

en colonies ouvrières. Les ouvriers doivent faire tout le possible pour

centraliser le pouvoir entre les mains de l'État contrairement a ceux

qui veulent fonder la république fédéraliste.

Voilà le pur socialisme d'État et qui le nierait ignore ce que veut le

socialisme d'État.

Mais on suivait alors la même méthode que maintenant, on était

irréductible sur les principes dans les considérants, et on devenait

opportuniste dans les desiderata pratiques en oubliant la signification

des considérants.

Comment peut-on accorder avec ces desiderata pratiques l'opinion

suivante de la fédération communiste en mars 1850: «les ouvriers doivent

veiller à ce que l'insurrection révolutionnaire immédiate ne soit pas

supprimée directement après le triomphe. Leur intérêt est au contraire

de la continuer aussi longtemps que possible. Au lieu de supprimer les

soi-disant excès, on doit non seulement tolérer mais prendre la

direction de la vengeance populaire contre les personnes les plus haïes

ou les édifices publics.» Les intérêts des ouvriers sont opposés à ceux

de la bourgeoisie, qui veut tirer profit de l'insurrection pour

elle-même et frustrer le prolétariat des fruits du triomphe. Plus loin:

«nous avons vu comment les démocrates prendront la direction des

mouvements, comment ils seront obligés de proposer des mesures plus ou

moins socialistes. On demandera quelles mesures les ouvriers vont

opposer à ces propositions. Les ouvriers ne peuvent naturellement

demander au début du mouvement des mesures purement communistes, mais

ils peuvent:

1° Forcer les démocrates à modifier l'ordre social actuel, à troubler la

marche régulière et à se compromettre eux-mêmes;

2° Amener les propositions des démocrates, qui ne sont pas

révolutionnaires mais seulement réformatrices, à se transformer en

attaques directes contre la propriété privée. Par exemple: quand les

petits bourgeois proposent d'acheter les chemins de fer et les

fabriques, les ouvriers exigent leur confiscation sans indemnité comme

propriété des réactionnaires; quand les démocrates proposent les impôts

proportionnels, les ouvriers exigent les impôts progressifs; quand les

démocrates proposent une progression modérée, les ouvriers exigent une

progression qui ruine le grand capital; quand les démocrates proposent

une réduction des dettes nationales, les ouvriers exigent la banqueroute

de l'État.» Et leur manifeste finit avec ces mots: «leur devise dans la

lutte (c'est-à-dire, celle du parti prolétarien) doit être la révolution

en permanence.»

Quelle différence avec la tendance étatiste des premiers desiderata!

Marx ne savait pas précisément ce qu'il voulait et c'est pourquoi tous

les deux ont raison, M. le professeur Georg Adler, qui met le doigt sur

les tendances anarchistes de Marx et M. Kautsky, qui affaiblit la

signification des paroles de Marx et signale ses idées centralistes, car

le premier cite la première moitié, les considérants, et le second la

seconde moitié avec les desiderata pratiques[51].

Le socialisme en danger · 第 16 / 31 题