Or, le 23 janvier, pendant toute la matinée, un agréable soleil brilla
sur Paris et sa banlieue.
Il était onze heures quand Batchano, ayant traversé à la hâte les cours
de Villejuif, entra dans la salle d’autopsie.
--Bonjour, Duprin! Le Maître n’est pas là?
--Bonjour, mon cher! Il est au laboratoire, mais il va venir. Il m’a
permis de commencer.
Et, joyeusement, à grands coups de maillet, Jacques Duprin poursuivit
son travail.
Devant lui, sur la table, gisait Lecamus, couché à plat ventre, offrant
son échine, les vertèbres dénudées et le crâne scalpé. Une pièce de
bois, qui passait sous le thorax, lui soulevait les épaules. Les bras et
la tête pendaient. Il était mort, l’avant-veille, au moment où l’on n’y
comptait plus.
Allègre, Duprin maniait le ciseau qui devait lui livrer la moelle
précieuse; et l’air de santé, le jovial visage de ce jeune homme si
plein de vie, si robuste et si frais sous la blouse aux manches
retroussées, ôtaient à cette scène son apparence lugubre. La salle était
claire, propre et nette. Inoccupé, le garçon d’amphithéâtre, solide
gaillard, se promenait, roulant des hanches. Il ne se passait ici rien
de tragique. Seul, Batchano montrait une figure grave.
Il s’était approché de la table et se penchait sur Lecamus.
«Le voilà qui fait encore de la littérature!» pensa Duprin. Il appelait
«littérature» toutes les émotions de Batchano: sa tendresse pour les
malades et les pauvres cadavres abandonnés.
Mais ce n’était pas Lecamus que Batchano regardait. C’était, là-bas, sur
la chaise-longue, devant la fenêtre ouverte, Lucien.
Sans doute Destrem avait-il raison: il fallait agir avec prudence.
D’ailleurs, l’agent qu’on avait envoyé de Menton à San Remo,
téléphonerait à midi le résultat de son enquête. Encore une heure...
Comme elle serait longue!... Ah! trop longue dans cette double
incertitude: Lucien avait-il su mourir, et que souhaitait Batchano?
Parfois, il souhaitait qu’eût cessé de vivre celui dont l’amour
l’insultait, le salissait, le gênait. Parfois, il avait pitié: la mort
est abominable, il faut vivre malgré tout, la souffrance et la honte
valent mieux que le néant. Parfois encore, il s’indignait: l’unique
crime qu’il aperçût dans ce drame, le sacrifice de Marie, avait fait
complices François Vigier et Lucien; pourquoi François Vigier était-il
absous, et Lucien, condamné?
Cette indignation, il l’avait éprouvée si vivement, tandis qu’il sortait
de la préfecture, qu’il s’était promis de ne pas se rendre à Villejuif
où l’attirait la belle autopsie. Et il avait erré le long de la Seine,
tête basse. Il se rappelait la hautaine indifférence de François Vigier
lui racontant les faits de la nuit atroce, et lui disant qu’il lui
confierait, à l’avenir, la tâche de correspondre avec Lucien. Il voyait
Marie, transformée, spectre d’elle-même, assise à la droite de François
Vigier, devant le microscope inutile, prouvant par sa présence qu’elle
pardonnait. Il entendait Destrem parler de la gloire de François Vigier,
de cette gloire qu’il fallait à tout prix défendre... Et dans le cœur de
Batchano était née de la colère. Qu’était-ce donc cette gloire que
vantait un préfet de police, à laquelle s’immolait une jeune fille?...
Le résultat de l’ébahissement des médiocres en face de l’être
exceptionnel que créa--opinion courante!--une erreur de la nature; mais,
si les médiocres s’agenouillent devant les héros que leur donnent de
telles erreurs, que ne savent-ils plaindre les monstres que de pareilles
erreurs ont produits?... Divagations!... Les lettres de Lucien sont dans
la mémoire de Batchano, et Batchano souffre de se révolter contre son
Maître. Il croit qu’il se révolte. Il l’admire!... Ce cruel génie
irrésistiblement l’appelle. Batchano se rend à Villejuif.
Sous le ciseau et le maillet de Jacques Duprin, les vertèbres de
Lecamus, les lombaires, les dorsales, les cervicales, une à une, avaient
cédé. Alors, Duprin, délicatement, avec la pince et le scalpel, s’occupa
d’affranchir de leurs muscles les os fendus. Maintenant, dans sa gaine
violée, sous ses membranes pâles, la moelle, l’étroit et long cordon,
apparaissait. Duprin s’arrêta et contempla son ouvrage.
--Pas de lésion, dit-il. Vous vous étiez trompé, Batchano!
Batchano se pencha davantage sur le cadavre.
--Non, pas de lésion, dit-il à son tour.
Il s’était trompé, en effet, ayant soutenu que certains symptômes
indiquaient une lésion des enveloppes de la moelle.
Duprin avait sur les lèvres un petit sourire gouailleur.
--J’attendrai le patron pour continuer, dit-il.
Et il s’en alla vers la porte qu’il ouvrit.
Au dehors, un gai soleil.
Batchano restait devant la table.
Était-ce parce que Duprin lui avait prouvé son erreur? Un immense
découragement le prenait, un incompréhensible découragement.
L’autopsie était à peine commencée, et c’était du microscope que l’on
attendait un résultat. Batchano savait que l’on s’inclinerait encore une
fois devant le mystère. Des centaines et des centaines de coupes
passeraient sous les lentilles. Les yeux se fatigueraient à les étudier.
L’âme garderait son secret. Depuis des siècles, l’âme joue avec les
savants ingénus. L’ignorance est la même que toujours. Et l’œuvre de
François Vigier, cette œuvre qui l’a placé au-dessus des hommes, si haut
qu’il se croit le droit d’être criminel et d’échapper aux remords, cette
œuvre ne sert de rien. Le Maître ne l’a-t-il pas deviné lui-même, quand
il avoua, devant Batchano, ne plus aimer la science?...
Mais si les rêves de ce vieillard furent stériles, pourquoi ce
rayonnement qui éblouit Batchano?... Pourquoi Batchano oublie-t-il
Lucien, pourquoi est-il ému quand un bruit de pas sur le sable annonce
l’arrivée de François Vigier et de ses disciples?
Les voici sur le seuil, lui, très grand, plus grand sous la blouse
grise, le visage calme, le front serein barré par la frange d’argent de
ses cheveux plats, les autres pressés derrière lui.
Ils sont une vingtaine. Il en est qui paraissent presque des enfants.
Quelques-uns ont dépassé la quarantième année. Trois femmes: Marie est
auprès du Maître, à sa place.
--Bonjour, Costi. Eh bien?
Ah! s’il osait répondre, s’il osait tirer de sa poche l’enveloppe et les
lettres... S’il les donnait à François Vigier, est-ce qu’un muscle
bougerait sur cette figure?
--Eh bien! Maître, je me suis trompé: il n’y a pas de lésion.
Autour de Lecamus, les disciples se groupèrent. La salle fut pleine de
chuchotements.
Duprin essuyait avec une éponge humide la moelle que le sang avait
tachée. De l’autre côté de la table, François Vigier et Marie guettaient
son travail, Marie, les joues creuses, les yeux éteints.
Certes! Batchano ne lui montrerait pas, ne lui montrerait jamais la
lettre de Lucien, jamais il ne lui laisserait comprendre qu’il savait...
Elle comprit qu’elle était regardée, leva la tête, aperçut Batchano et
tâcha de lui sourire. Elle lui avait pardonné, comme elle avait pardonné
à François Vigier, comme elle avait pardonné à Lucien. Il ne lui restait
pas assez de force pour qu’elle pût avoir de la haine. Sa force, elle la
mettait à se dévouer. Elle avait bien vu, le lendemain de son désastre,
que François Vigier était heureux de sa présence, qu’il la traitait
autrement que jadis: il aimait qu’elle fût tout près de lui et elle
restait tout près de lui, se battant contre sa mémoire et succombant
dans cette lutte.
A peine avait-elle souri à Batchano que François Vigier, la prenant par
le bras, lui montra sur le cadavre une anomalie dans la forme d’une
vertèbre, anomalie qui n’avait, d’ailleurs, aucune importance pour leurs
recherches. Serrés autour de la table, les disciples s’interrogèrent
l’un l’autre: qu’avait dit le Maître?... Ils enviaient la préférée.
Tandis que grinçait sur le crâne de Lecamus la scie que maniait Jacques
Duprin, le vieillard gardait ses doigts posés sur le bras de la jeune
fille.
Devant ce couple, Batchano s’humilia. Elle qui se sacrifiait, lui qui
acceptait le sacrifice, lui parurent d’une grandeur égale. Sa raison
protestait en vain. Oui, c’était absurde: Marie aurait dû fuir François
Vigier et François Vigier craindre Marie; mais il y avait là de la
beauté... Toute la beauté de l’histoire humaine: abnégation des martyrs,
puissance des héros. Qu’importait l’œuvre de François Vigier?... Son
œuvre était le culte qu’on lui rendait. Le héros est celui que les
hommes adorent. Qu’il soit un bienfaiteur ou un monstre, peu importe: il
est celui qui est différent des autres hommes, qui les arrache à la
terre, leur orgueil et leur effroi, il est celui qui ne meurt pas en
mourant, celui dont le nom paraît éternel, celui pour qui la terre a été
créée... Divagations!... Heureuses divagations: Batchano s’en allait
vers les cimes, il oubliait Lucien, le Riviera Palace, la chaise-longue
devant la fenêtre ouverte--et le temps passait.
Maintenant, cette pauvre chose humide, laide, le cerveau d’un mort était
sous les yeux de François Vigier.
Un magnifique silence. Le Maître étudiait le mystère.
François Vigier se redressa.
--Il n’y a rien, dit-il. Nous ferons des coupes. Tâchez, mon cher
Jacques, d’avoir la moelle et le bulbe sans les sectionner.
Autour de Lecamus, le groupe des disciples se reforma. Un bruit de voix
montait. Jacques Duprin se mit à la besogne. Il s’acharnait sur le
cadavre, joyeusement. Joyeusement! François Vigier l’avait appelé «mon
cher Jacques» devant tous, et Louise l’aimait, et il lui semblait que la
chute des _Attendris_, la fuite de Lucien, le rapprochaient de Louise.
Joyeusement, il coupa les nerfs qui liaient la moelle. Son frais visage
riait.
Batchano avait rejoint François Vigier. Le vieillard se lavait les
mains. Près de lui, Marie attendait. Le garçon d’amphithéâtre,
respectueux, se tenait à quelques pas. Il offrit une serviette, puis
reçut la blouse de François Vigier.
--Vous partez, mon cher Maître? demanda Batchano.
Son incertitude renaissait. Devait-il avertir le vieillard ou porter
seul le poids de cette angoisse?
--Mais, nous vous emmenons, Costi. N’est-ce pas, Marie?
--Certainement, Maître.
Chaque jour, elle conduisait François Vigier à Villejuif dans
l’automobile où Lucien l’avait aimée.
--Partons, pendant que ces bavards se querellent! poursuivit François
Vigier.
Il montrait ses élèves qui discutaient, et il gagna la porte.
Chaque jour, depuis le départ de son fils, il s’isolait davantage.
Méprisant Mme Vigier que le baron Gastaud occupait et qui avait cru trop
vite à la fable inventée pour expliquer la fuite de Lucien, presque
indifférent envers Louise, il était, au laboratoire, lui jadis si bon
pour ses disciples, dédaigneux et hostile. Il ne tenait plus ces beaux
discours où il extériorisait autrefois ses rêves. Il gardait le silence
pendant des heures, et, s’il travaillait sans relâche, il ne travaillait
que pour lui, insoucieux de son école.
Sur le chemin qui conduit de la salle d’autopsie aux cours de l’asile,
tandis que l’agréable soleil de cette matinée comme printanière
enveloppait de sa clarté le grand vieillard, Marie demanda si l’on
trouverait «quelque chose» dans la moelle ou le cerveau de Lecamus, par
l’étude au microscope.
--On ne trouve jamais rien, répondit François Vigier.
Et cette phrase, il la prononça sèchement, avec dureté, sans mélancolie.
Marie baissa la tête, et ils traversèrent les cours.
Elles sont plantées d’arbres chétifs qui paraissaient plus médiocres
avec leurs branches nues. De longues maisons basses encadrent ces
tristes jardins. Là demeurent les fous.
Par ce beau matin, ils se promenaient sur les allées. Ils n’avaient
point de cris, ni de grimaces. Ils allaient, de-ci, de-là, timides et
doux. On eût dit qu’ils craignaient de troubler l’air, de réveiller les
vents furieux qui les avaient fait pleurer, l’autre semaine. Ils
marchaient, sans se voir les uns les autres, paisiblement.
Mais, lorsque François Vigier s’avança vers eux qui barraient
involontairement sa route, ils s’enfuirent, ils coururent au loin, et,
tournant la tête, comme poursuivis, ils montraient des visages
d’épouvante.
Souvent Batchano avait assisté à de semblables paniques. Cette terreur
s’expliquait aisément par les rêveries de ces malheureux qui voyaient
dans le laboratoire un lieu de torture. Explication insuffisante,
aujourd’hui, pour l’inquiétude maladive de Batchano: si les fous se
sauvent et tremblent, si Marie souffre, si Lucien meurt, n’est-ce pas
que ce vieillard, qui porte si haut la tête, a commis un crime?... C’est
un héros!... Les fous le reconnaissent et savent que la nature, pour
créer ses pareils, fait de gigantesques efforts et souvent échoue; les
fous sont nés des échecs de la nature s’efforçant vers le génie; et,
s’ils ont peur de ce vieillard, c’est qu’il leur paraît et qu’il est la
cause de leur souffrance. Ah! pitié pour eux!... Pitié pour Lucien!
Batchano s’éveilla quand il lui fallut monter dans l’automobile. Point
de fleurs dans le vase, entre les fenêtres, mais la même couverture qui
enveloppait Lucien et sa fiancée, dans leur promenade au Bois...
François Vigier et Marie s’assirent au fond du coupé, Batchano prit le
strapontin en face de la portière, et l’automobile ayant foncé sur la
route droite, le paysage familier à Batchano passa devant ses yeux, le
plus lugubre paysage, plus lugubre encore sous le soleil qui ne
réussissait pas à l’animer, la plus désolée, la plus sèche, la plus
aride des campagnes, malpropre, semée de masures, peuplée d’éternels
pauvres et d’enfants en guenilles, que parcourt un tramway grinçant, la
banlieue grise qui limite au sud Paris.
Affaissée, Marie ne voyait pas ce décor mouvant et toujours égal en
laideur. La clarté du ciel lui rappelait un autre ciel dont les nuages
s’étaient écartés pour que s’illuminât l’Arc de Triomphe. Ne
pourrait-elle donc jamais tuer ce souvenir, tous les souvenirs? Comme
ils la prenaient, la souillaient, elle se tourna vers son Maître.
Il y avait sur le front de François Vigier une ride obstinée... Vers
quels horizons était dirigé son regard?... Est-ce qu’il se souvenait,
lui aussi?... Qu’est-ce qu’il attendait de l’avenir?... Où trouvait-il
la force de vivre?... Il était plus à plaindre qu’elle. Elle voulait
qu’il fût plus à plaindre. Depuis qu’elle l’avait vu souffrir, Marie
croyait le comprendre mieux, ce grand homme, cet homme immense qui
n’avait plus la foi... «On ne trouve jamais rien!» Marie avait pitié de
son Maître.
L’automobile sonore descendait en trombe sur la route qui se jette dans
le faubourg plus immonde que la banlieue. Vers l’alerte voiture, il
semblait à Batchano que se tendaient des visages de haine. Pour la
première fois, Batchano, qui, depuis dix ans, chaque jour, faisait ce
chemin, sentait l’horreur de cette misère qui est comme une ceinture
autour de Paris. Faut-il donc que les hommes paient toujours, par plus
de laideur, un peu de beauté?
Mais voici la ville, les rues, les boulevards. Il est midi.
--Vous rentrez chez vous, monsieur Batchano? demande Marie.
La question est tragique. Batchano se trouble, bredouille, dit qu’il
descendra au quai Voltaire.
C’est là que l’automobile s’arrête. Batchano ne peut dominer son
angoisse. Il abrège les remerciements qu’il fait à Marie, se précipite
hors de la voiture:
--Au revoir, Maître!
Il court, monte dans un fiacre, lance l’adresse, écoute battre son cœur,
bouscule l’huissier qui lui demande où il va, essuie son front dans
l’antichambre où il attend que Destrem le reçoive.
Dans le cabinet aux tentures rouges, le préfet de police se lève pour
l’accueillir:
--Voici la note qu’on vient de me remettre, dit-il en souriant:--_Le 17
janvier, Réginald Green et Lucien Ferney sont descendus au Riviera
Palace de San Remo. Le lendemain, Green s’est rendu à Nice, d’où il est
revenu le 22 janvier, dans l’après-midi. Le même jour, Lucien Ferney et
Réginald Green sont partis, ensemble, pour Naples._
Paris, 1909.