VII

--Mon père est-il rentré?

--Oui, Monsieur, répondit Gertrude. Monsieur Vigier est au bureau, avec

monsieur Duprin.

Lucien s’enferma dans sa chambre, et, s’étant allongé sur le sopha,

commença de réfléchir.

Une scène avec son père lui paraissait inévitable.

Il n’avait pas été sans se scandaliser de l’indifférence que François

Vigier lui avait témoignée durant les six dernières semaines.

--Voudrait-il me traiter comme il a traité maman? pensait-il parfois. Il

l’a rayée de sa vie et l’a séparée du monde pour qu’elle ne troublât pas

son travail. Je n’existe plus pour lui, et à la fin de ma convalescence,

il exigera sans doute que je m’en aille.

En vérité, Batchano et Marie avaient dissipé cette crainte en affirmant

à Lucien que François Vigier ne s’opposerait pas à ce que l’on jouât

_les Attendris_. Encore fallait-il que Lucien obtînt directement de son

père cette permission, et le temps passait: dès demain, les journaux

publieraient les notes du Grand Théâtre annonçant la pièce.

Or, Lucien savait que la conversation engagée sur le sujet des

_Attendris_ ne tarderait pas à dériver. François Vigier interrogerait

son fils sur cette monstruosité qu’il avait avouée, qu’il avait dite

sans remède, et à laquelle il avait échappé, oui! définitivement. Du

moins s’en donnait-il pour preuve sa résistance à l’impulsion qui lui

suggérait d’aller chercher à la poste les lettres de Lovell. Qu’il

parvînt à convaincre son père de la réalité de cette guérison, voilà qui

arrangerait tout. Mais, comment l’en convaincre? Parler de fiançailles,

ne serait-ce pas éveiller chez ce grand homme que Lucien vénérait trop

pour ne pas lui prêter toutes les vertus, les scrupules que Lucien

lui-même n’avait oubliés que dans l’exaltation du miracle? Ce miracle

n’étonnait pas Lucien. Son infamie ne lui avait-elle pas été révélée

tout aussi brusquement, le soir tragique de ses débuts? Pourquoi le

démon n’abandonnerait-il pas, comme il l’avait pris, le corps de sa

victime? Hélas! François Vigier ne se contenterait point de cette

hypothèse. Il proposerait des expériences, des épreuves auxquelles

Lucien ne voulait à aucun prix se livrer. N’en connaissait-il pas

l’affreuse amertume? Non, non, point de passades, point de visites aux

filles. L’image d’une fille en bas noirs, le ventre offert, nue, prête,

se forma devant lui, et ce fut cette image qui le décida. Il garderait

son secret. Il aimait sa fiancée. Il l’aimait de toute son âme et de

toute sa chair, de tout son orgueil, de toute sa force enfin sentie, et

il ne la trahirait pas.

Il se leva de la chaise-longue, enferma les quinze mille francs de Marie

et le reçu de Vincent dans son secrétaire, puis tâtant dans sa poche le

traité qui le liait au Grand Théâtre, il sortit de la chambre et se

trouva derrière la porte du cabinet de travail juste à temps pour

écouter François Vigier dire à Jacques Duprin:

--Si vous prenez un taxi-auto à la station du quai d’Orsay, vous arrivez

à quatre heures à la gare du Nord.

Lucien comprit que Duprin allait chercher Mme Vigier et se rappela que

Jacques aimait Louise.

«Cela fera deux mariages au printemps, se dit-il. Pauvre Renée!»

Et il entra dans le bureau tandis que Duprin en sortait.

--Ah! te voilà! D’où viens-tu? dit François Vigier qui était assis

derrière la grande table.

Sans lui répondre, Lucien s’avança dans la pièce, et s’arrêta à la place

qu’il occupait, le soir tragique.

--Père! je voudrais te parler, dit-il gravement. Tu m’as promis de

m’entendre quand je serais prêt à être sincère.

Alors François Vigier fronça les sourcils, posa, avec soin, son

porte-plume, alluma la lampe, car Lucien tournait le dos à la fenêtre,

et s’accouda sur les bras du fauteuil.

--Bien! dit-il. J’écoute. Assieds-toi.

Lucien prit une chaise et avança la tête vers la lumière que gardait sur

la table l’abat-jour opaque.

Puis, d’une voix nette, sans émotion:

--Moi aussi, papa, je t’ai fait une promesse. Je l’ai tenue: j’ai la

joie de t’annoncer que je suis guéri.

Il se tut, épiant la figure de son père.

Mais François Vigier resta impassible,

--Est-ce là tout ce que tu as à me dire? demanda-t-il froidement.

--Non! fit Lucien qui se redressa.

--Je m’en doutais, dit François Vigier.

Sous l’insulte que le ton méprisant accentua, Lucien rougit.

--J’avais prévu cela, père, répliqua-t-il, tristement, avec dignité.

Voici donc ce que je te propose: tu es libre de ne pas me croire, mais

tu admettras qu’il serait criminel de m’empêcher d’espérer. Je te

supplie de m’accorder quelques semaines de répit, trois semaines

exactement. Pendant ces trois semaines, tu me laisseras vivre à ma

guise, comme si tu m’avais rendu ta confiance. Le quinze janvier, je

t’apporterai la preuve de ma guérison. Si je ne le peux pas, si je

retombe, je m’engage à disparaître, à quitter Paris, à changer de nom, à

moins que je n’aie, cette fois, le courage de mourir. En tout cas, je

ferai en sorte que tu puisses ne plus savoir que j’existe. Avant de me

répondre, je tiens à ce que tu lises le traité que j’ai signé, cet

après-midi, avec le Grand Théâtre. Voici ce document.

Et il lui tendit la convention où Vincent n’avait pas mentionné la somme

exigée.

François Vigier approcha la feuille de la lampe et se mit à lire, tandis

que Lucien disait:

--Tu conçois que je vais avoir besoin de calme pour suivre les

répétitions de mon œuvre. Par conséquent, si tu refuses ce que je te

propose, je quitterai ta maison dès demain. Je la quitterai, le cœur

brisé, parce que j’ai pour toi une tendresse, un respect et une

admiration immenses, mais je la quitterai, parce que, je le répète, je

me crois en bonne voie de guérison, et que mon devoir est, avant tout,

même envers toi, de guérir. Souviens-toi du remède dont je t’ai parlé.

Je m’excuse d’avoir été, ce soir-là, si puéril... Sans doute ne serai-je

jamais un grand homme, mais j’ai de l’ambition, et, cette ambition, cet

amour pour mon art, m’a fait déjà plus de bien que je ne l’espérais. Il

a suffi des encouragements de Marie pendant ma convalescence, pour

chasser les fantômes qui m’obsédaient. Il faut me laisser aller mon

chemin, papa. Laisse-moi aimer la gloire, elle me guérira.

Lucien n’avait pas préparé ce discours. Même, il s’étonna de l’avoir

prononcé, de s’être permis de le prononcer devant son père. Évidemment,

une fois les premières phrases dites, il avait été, comme toujours, bon

comédien, il s’était écouté parler, il n’avait pas été entièrement

sincère, il se sentait habile et n’aimait pas cette sensation, mais il

tira vanité de sa hardiesse. Ah! quelle confiance lui donnait l’amour de

Marie! Il lui en fut reconnaissant et l’aima davantage, avec toute la

joie de son orgueil. Les yeux de son père fuyaient ses yeux.

Le vieillard avait posé le traité, et contemplait son travail

interrompu.

Devant François Vigier se trouvaient, tassés dans de longues boîtes, une

multitude de ces cartons étroits qui servent aux bibliophiles et aux

historiens. Chacune de ces fiches que recouvraient les lignes d’une

écriture serrée, rappelait un cas de névrose soigneusement observé. Il y

avait là, pour un neurologiste, une mine de documents d’une merveilleuse

richesse. François Vigier y voyait le journal de sa vie.

--Devine, mon enfant, de quoi je m’occupe depuis six semaines? dit-il

après un court silence. Regarde... Et il montra les fiches: Ce sont là

les observations que j’ai prises au cours de toute ma carrière, dans les

hôpitaux et les asiles, celles du moins que je n’ai pas encore publiées.

Je les passe en revue, je les classe, j’explique leur valeur à Jacques

Duprin auquel je les ai léguées et qui les publiera ou s’en servira pour

continuer mes travaux après ma mort. C’est en quelque sorte ma fortune

que je mets en ordre, pour que mes héritiers en profitent et ne

m’oublient pas. Je veux que ceci protège mon nom contre toi, même quand

je ne serai plus là.

--Oh! mon père! s’écria Lucien.

Mais François Vigier leva un peu la main pour ce geste d’apaisement qui

lui était habituel.

--Ne t’indigne pas, reprit-il. J’accepte ce que tu me proposes et

n’écarte que la limite que tu assignes à tes efforts. Va ton chemin! Tu

as raison: je n’ai pas le droit de t’empêcher d’espérer, ni celui d’agir

sur ta destinée, et je n’ai plus le temps de te suivre dans la vie.

Mais, une dernière fois, mon petit, écoute-moi. L’ambition ne guérit que

les souffrances de ceux qui se donnent à elle sans retour. J’ai fait

cela. Retiens cet aveu... J’ai vécu pour ne pas mourir tout entier. J’ai

sacrifié, à ce qui pouvait devenir mon «moi» impérissable, les

affections, les faiblesses, les devoirs et le bonheur de mon «moi»

mortel. Tu m’as reproché de t’avoir créé? Je ne me défends plus contre

ce reproche. Mais, et tu me comprendras plus tard, entre toi qui es mon

fils, qui n’es que mon fils, c’est-à-dire un étranger, oui, un étranger

qui s’appartient à lui-même avant de m’appartenir, entre toi et celui

que j’ai vu, depuis ma vingtième année, échappant à la mort, me

survivant et peut-être servant d’exemple, je n’hésite pas: je t’aime

moins que celui-là! Puisses-tu parler ainsi, un jour!... Je t’abandonne

à toi-même. Tu as besoin de calme? J’en ai besoin. Séparons-nous

moralement. Je te confie à ton avenir et te demande seulement de penser

parfois que je t’avais associé, jadis, à cette survie que je ne veux

plus devoir qu’à mes œuvres. Non, non, pas d’attendrissement. Parlons de

ta pièce. Le traité ne me semble pas mauvais. Mais pourquoi signes-tu

Lucien François-Vigier? Signe donc Lucien Vigier.

A cet instant, il fut interrompu par la voix de Marie:

--Peut-on entrer?

Et la jeune fille, ainsi qu’elle avait accoutumé, n’attendit pas la

réponse. Elle franchit le seuil, mais s’arrêta soudain. Elle les voyait

si graves qu’elle s’en effraya.

--Je vous dérange? dit-elle.

--Non! vous ne nous dérangez pas, répondit François Vigier. Lucien

m’annonçait que le Grand Théâtre jouera _les Attendris_, le mois

prochain, et je lui disais combien j’en étais heureux.

Lucien s’était levé:

--Père, je suis content que Marie soit venue. Je te jure devant elle de

ne jamais oublier ce que te doit le fils de l’homme que tu es!

--C’est un beau serment, Lucien, dit François Vigier, et, s’adressant à

Marie:--Vous l’avez entendu? Quand je ne serai plus là, vous le lui

rappellerez, s’il était tenté de ne pas s’en souvenir.

--Il s’en souviendra, Maître, je me porte garant pour lui.

Elle s’était approchée de Lucien jusqu’à le toucher de l’épaule.

François Vigier les enveloppa d’un long regard. Mais, dans le cadre de

la porte, parut la silhouette de Batchano.

--Bonsoir, mon cher Maître. Je n’ai pu me rendre à la gare du Nord, et

je tiens à saluer Mme Vigier. Oh! bonsoir, Mademoiselle; bonsoir,

Lucien; je ne vous voyais pas.

Il mentait. En dépit de la pénombre, il avait aperçu les deux jeunes

gens debout en face du vieillard. N’était-ce pas une scène de

fiançailles que troublait son arrivée importune?... A coup sûr, on lui

cachait quelque chose. Lucien s’était brusquement éloigné de Marie, et

Marie quittait la pièce, appelant Lucien d’un signe de tête.

--Vous dînez ici, Marie? dit François Vigier.

--Oui, Maître, répondit-elle.

Et elle s’en alla, suivie par Lucien.

--Et vous, Batchano? Gertrude prétend que vous n’êtes pas libre.

Faites-moi le plaisir de vous dégager. Ce soir, je ne travaille pas.

Avec qui dînez-vous?

--Avec vous, mon cher Maître, puisque vous insistez si aimablement. Ma

femme m’excusera auprès de lady Cynthia Gore.

La curiosité avait dicté la réponse de Batchano. Que se passait-il dans

cette maison?

Gertrude vint fermer les persiennes. François Vigier reprit sa place

dans le fauteuil. Ses doigts jouèrent avec les fiches.

--Nous avons quelques minutes devant nous. Ma femme sera ici dans un

quart d’heure. Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d’un projet

qui vous intéresse.

Batchano s’émut. Quelles confidences allait-il entendre? Faudrait-il

donc qu’il fût complice? Il s’assit près de la table.

--Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d’une

voix qui hésitait. J’ai de l’estime, même de l’admiration pour votre

intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés

mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu’un. Je n’en dirai

pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela,

justement, j’ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite.

Il s’agit des manuscrits et des documents que je laisserai: je devais

vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin.

La figure de Batchano, qui, jusque-là, n’avait exprimé que de

l’étonnement, pâlit, se contracta. Il dit:

--En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître?

Mais François Vigier lui sourit tristement.

--En rien... Essayez de me comprendre: vous avez trop d’originalité dans

l’esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin.

Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l’initiative nulle, mettra

son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et

c’est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le

porte-parole d’un mort.

--Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d’avis. Si

Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez

imaginer qu’il s’en servira pour aller plus loin?

--Il n’est pas question d’aller plus loin, Costi. Ce «plus loin» qui

vous attire ne m’intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois

plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j’ai vécu

pour elle, je sais. J’ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges,

nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus.

Quand je dis «tous», j’entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui

se séparent du troupeau. «Après moi, le déluge!» Aucun homme n’échappe à

cet égoïsme, mais la valeur d’un homme est en rapport direct avec les

efforts qu’il fait pour que son «moi» ne meure pas quand mourra son

corps, et nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains,

nous n’avons que la gloire pour espérance. J’ai travaillé, pendant des

années et des années, sans concevoir cela: je ne travaillais que pour ne

pas mourir. A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines,

j’aurai atteint l’âge qu’avait mon père quand il est parti. La mort est

une chose affreuse, Batchano... «Je ne veux pas mourir!» Voilà le seul

instinct. Créer pour ne pas mourir... Le reste n’est que mirage.

François Vigier avait fermé les paupières. Il appuyait la tête contre le

dossier du fauteuil, et l’ardente imagination de Batchano, prompte aux

revirements, s’enthousiasma pour la grandeur de ce vieillard qui se

détachait de la morale héritée, des sentiments du vulgaire, pour assurer

l’immortalité de son nom. Il y eut un silence. Ces deux êtres avaient

trop l’habitude de rêver parallèlement pour avoir besoin d’exprimer

jusqu’au bout leurs idées.

--A propos, Costi, j’ai lu le traité que Lucien a signé avec le Grand

Théâtre. C’est un excellent traité. Le Grand Théâtre s’engage à jouer

_les Attendris_ avant un mois.

Batchano eut peine à cacher la surprise que lui causait cette nouvelle.

Tout comme Marie, il avait entendu affirmer que Vincent ne monterait

_les Attendris_ que si on le payait pour cela. Qui donc l’avait payé?

Lucien · 第 30 / 48 题