--Mon père est-il rentré?
--Oui, Monsieur, répondit Gertrude. Monsieur Vigier est au bureau, avec
monsieur Duprin.
Lucien s’enferma dans sa chambre, et, s’étant allongé sur le sopha,
commença de réfléchir.
Une scène avec son père lui paraissait inévitable.
Il n’avait pas été sans se scandaliser de l’indifférence que François
Vigier lui avait témoignée durant les six dernières semaines.
--Voudrait-il me traiter comme il a traité maman? pensait-il parfois. Il
l’a rayée de sa vie et l’a séparée du monde pour qu’elle ne troublât pas
son travail. Je n’existe plus pour lui, et à la fin de ma convalescence,
il exigera sans doute que je m’en aille.
En vérité, Batchano et Marie avaient dissipé cette crainte en affirmant
à Lucien que François Vigier ne s’opposerait pas à ce que l’on jouât
_les Attendris_. Encore fallait-il que Lucien obtînt directement de son
père cette permission, et le temps passait: dès demain, les journaux
publieraient les notes du Grand Théâtre annonçant la pièce.
Or, Lucien savait que la conversation engagée sur le sujet des
_Attendris_ ne tarderait pas à dériver. François Vigier interrogerait
son fils sur cette monstruosité qu’il avait avouée, qu’il avait dite
sans remède, et à laquelle il avait échappé, oui! définitivement. Du
moins s’en donnait-il pour preuve sa résistance à l’impulsion qui lui
suggérait d’aller chercher à la poste les lettres de Lovell. Qu’il
parvînt à convaincre son père de la réalité de cette guérison, voilà qui
arrangerait tout. Mais, comment l’en convaincre? Parler de fiançailles,
ne serait-ce pas éveiller chez ce grand homme que Lucien vénérait trop
pour ne pas lui prêter toutes les vertus, les scrupules que Lucien
lui-même n’avait oubliés que dans l’exaltation du miracle? Ce miracle
n’étonnait pas Lucien. Son infamie ne lui avait-elle pas été révélée
tout aussi brusquement, le soir tragique de ses débuts? Pourquoi le
démon n’abandonnerait-il pas, comme il l’avait pris, le corps de sa
victime? Hélas! François Vigier ne se contenterait point de cette
hypothèse. Il proposerait des expériences, des épreuves auxquelles
Lucien ne voulait à aucun prix se livrer. N’en connaissait-il pas
l’affreuse amertume? Non, non, point de passades, point de visites aux
filles. L’image d’une fille en bas noirs, le ventre offert, nue, prête,
se forma devant lui, et ce fut cette image qui le décida. Il garderait
son secret. Il aimait sa fiancée. Il l’aimait de toute son âme et de
toute sa chair, de tout son orgueil, de toute sa force enfin sentie, et
il ne la trahirait pas.
Il se leva de la chaise-longue, enferma les quinze mille francs de Marie
et le reçu de Vincent dans son secrétaire, puis tâtant dans sa poche le
traité qui le liait au Grand Théâtre, il sortit de la chambre et se
trouva derrière la porte du cabinet de travail juste à temps pour
écouter François Vigier dire à Jacques Duprin:
--Si vous prenez un taxi-auto à la station du quai d’Orsay, vous arrivez
à quatre heures à la gare du Nord.
Lucien comprit que Duprin allait chercher Mme Vigier et se rappela que
Jacques aimait Louise.
«Cela fera deux mariages au printemps, se dit-il. Pauvre Renée!»
Et il entra dans le bureau tandis que Duprin en sortait.
--Ah! te voilà! D’où viens-tu? dit François Vigier qui était assis
derrière la grande table.
Sans lui répondre, Lucien s’avança dans la pièce, et s’arrêta à la place
qu’il occupait, le soir tragique.
--Père! je voudrais te parler, dit-il gravement. Tu m’as promis de
m’entendre quand je serais prêt à être sincère.
Alors François Vigier fronça les sourcils, posa, avec soin, son
porte-plume, alluma la lampe, car Lucien tournait le dos à la fenêtre,
et s’accouda sur les bras du fauteuil.
--Bien! dit-il. J’écoute. Assieds-toi.
Lucien prit une chaise et avança la tête vers la lumière que gardait sur
la table l’abat-jour opaque.
Puis, d’une voix nette, sans émotion:
--Moi aussi, papa, je t’ai fait une promesse. Je l’ai tenue: j’ai la
joie de t’annoncer que je suis guéri.
Il se tut, épiant la figure de son père.
Mais François Vigier resta impassible,
--Est-ce là tout ce que tu as à me dire? demanda-t-il froidement.
--Non! fit Lucien qui se redressa.
--Je m’en doutais, dit François Vigier.
Sous l’insulte que le ton méprisant accentua, Lucien rougit.
--J’avais prévu cela, père, répliqua-t-il, tristement, avec dignité.
Voici donc ce que je te propose: tu es libre de ne pas me croire, mais
tu admettras qu’il serait criminel de m’empêcher d’espérer. Je te
supplie de m’accorder quelques semaines de répit, trois semaines
exactement. Pendant ces trois semaines, tu me laisseras vivre à ma
guise, comme si tu m’avais rendu ta confiance. Le quinze janvier, je
t’apporterai la preuve de ma guérison. Si je ne le peux pas, si je
retombe, je m’engage à disparaître, à quitter Paris, à changer de nom, à
moins que je n’aie, cette fois, le courage de mourir. En tout cas, je
ferai en sorte que tu puisses ne plus savoir que j’existe. Avant de me
répondre, je tiens à ce que tu lises le traité que j’ai signé, cet
après-midi, avec le Grand Théâtre. Voici ce document.
Et il lui tendit la convention où Vincent n’avait pas mentionné la somme
exigée.
François Vigier approcha la feuille de la lampe et se mit à lire, tandis
que Lucien disait:
--Tu conçois que je vais avoir besoin de calme pour suivre les
répétitions de mon œuvre. Par conséquent, si tu refuses ce que je te
propose, je quitterai ta maison dès demain. Je la quitterai, le cœur
brisé, parce que j’ai pour toi une tendresse, un respect et une
admiration immenses, mais je la quitterai, parce que, je le répète, je
me crois en bonne voie de guérison, et que mon devoir est, avant tout,
même envers toi, de guérir. Souviens-toi du remède dont je t’ai parlé.
Je m’excuse d’avoir été, ce soir-là, si puéril... Sans doute ne serai-je
jamais un grand homme, mais j’ai de l’ambition, et, cette ambition, cet
amour pour mon art, m’a fait déjà plus de bien que je ne l’espérais. Il
a suffi des encouragements de Marie pendant ma convalescence, pour
chasser les fantômes qui m’obsédaient. Il faut me laisser aller mon
chemin, papa. Laisse-moi aimer la gloire, elle me guérira.
Lucien n’avait pas préparé ce discours. Même, il s’étonna de l’avoir
prononcé, de s’être permis de le prononcer devant son père. Évidemment,
une fois les premières phrases dites, il avait été, comme toujours, bon
comédien, il s’était écouté parler, il n’avait pas été entièrement
sincère, il se sentait habile et n’aimait pas cette sensation, mais il
tira vanité de sa hardiesse. Ah! quelle confiance lui donnait l’amour de
Marie! Il lui en fut reconnaissant et l’aima davantage, avec toute la
joie de son orgueil. Les yeux de son père fuyaient ses yeux.
Le vieillard avait posé le traité, et contemplait son travail
interrompu.
Devant François Vigier se trouvaient, tassés dans de longues boîtes, une
multitude de ces cartons étroits qui servent aux bibliophiles et aux
historiens. Chacune de ces fiches que recouvraient les lignes d’une
écriture serrée, rappelait un cas de névrose soigneusement observé. Il y
avait là, pour un neurologiste, une mine de documents d’une merveilleuse
richesse. François Vigier y voyait le journal de sa vie.
--Devine, mon enfant, de quoi je m’occupe depuis six semaines? dit-il
après un court silence. Regarde... Et il montra les fiches: Ce sont là
les observations que j’ai prises au cours de toute ma carrière, dans les
hôpitaux et les asiles, celles du moins que je n’ai pas encore publiées.
Je les passe en revue, je les classe, j’explique leur valeur à Jacques
Duprin auquel je les ai léguées et qui les publiera ou s’en servira pour
continuer mes travaux après ma mort. C’est en quelque sorte ma fortune
que je mets en ordre, pour que mes héritiers en profitent et ne
m’oublient pas. Je veux que ceci protège mon nom contre toi, même quand
je ne serai plus là.
--Oh! mon père! s’écria Lucien.
Mais François Vigier leva un peu la main pour ce geste d’apaisement qui
lui était habituel.
--Ne t’indigne pas, reprit-il. J’accepte ce que tu me proposes et
n’écarte que la limite que tu assignes à tes efforts. Va ton chemin! Tu
as raison: je n’ai pas le droit de t’empêcher d’espérer, ni celui d’agir
sur ta destinée, et je n’ai plus le temps de te suivre dans la vie.
Mais, une dernière fois, mon petit, écoute-moi. L’ambition ne guérit que
les souffrances de ceux qui se donnent à elle sans retour. J’ai fait
cela. Retiens cet aveu... J’ai vécu pour ne pas mourir tout entier. J’ai
sacrifié, à ce qui pouvait devenir mon «moi» impérissable, les
affections, les faiblesses, les devoirs et le bonheur de mon «moi»
mortel. Tu m’as reproché de t’avoir créé? Je ne me défends plus contre
ce reproche. Mais, et tu me comprendras plus tard, entre toi qui es mon
fils, qui n’es que mon fils, c’est-à-dire un étranger, oui, un étranger
qui s’appartient à lui-même avant de m’appartenir, entre toi et celui
que j’ai vu, depuis ma vingtième année, échappant à la mort, me
survivant et peut-être servant d’exemple, je n’hésite pas: je t’aime
moins que celui-là! Puisses-tu parler ainsi, un jour!... Je t’abandonne
à toi-même. Tu as besoin de calme? J’en ai besoin. Séparons-nous
moralement. Je te confie à ton avenir et te demande seulement de penser
parfois que je t’avais associé, jadis, à cette survie que je ne veux
plus devoir qu’à mes œuvres. Non, non, pas d’attendrissement. Parlons de
ta pièce. Le traité ne me semble pas mauvais. Mais pourquoi signes-tu
Lucien François-Vigier? Signe donc Lucien Vigier.
A cet instant, il fut interrompu par la voix de Marie:
--Peut-on entrer?
Et la jeune fille, ainsi qu’elle avait accoutumé, n’attendit pas la
réponse. Elle franchit le seuil, mais s’arrêta soudain. Elle les voyait
si graves qu’elle s’en effraya.
--Je vous dérange? dit-elle.
--Non! vous ne nous dérangez pas, répondit François Vigier. Lucien
m’annonçait que le Grand Théâtre jouera _les Attendris_, le mois
prochain, et je lui disais combien j’en étais heureux.
Lucien s’était levé:
--Père, je suis content que Marie soit venue. Je te jure devant elle de
ne jamais oublier ce que te doit le fils de l’homme que tu es!
--C’est un beau serment, Lucien, dit François Vigier, et, s’adressant à
Marie:--Vous l’avez entendu? Quand je ne serai plus là, vous le lui
rappellerez, s’il était tenté de ne pas s’en souvenir.
--Il s’en souviendra, Maître, je me porte garant pour lui.
Elle s’était approchée de Lucien jusqu’à le toucher de l’épaule.
François Vigier les enveloppa d’un long regard. Mais, dans le cadre de
la porte, parut la silhouette de Batchano.
--Bonsoir, mon cher Maître. Je n’ai pu me rendre à la gare du Nord, et
je tiens à saluer Mme Vigier. Oh! bonsoir, Mademoiselle; bonsoir,
Lucien; je ne vous voyais pas.
Il mentait. En dépit de la pénombre, il avait aperçu les deux jeunes
gens debout en face du vieillard. N’était-ce pas une scène de
fiançailles que troublait son arrivée importune?... A coup sûr, on lui
cachait quelque chose. Lucien s’était brusquement éloigné de Marie, et
Marie quittait la pièce, appelant Lucien d’un signe de tête.
--Vous dînez ici, Marie? dit François Vigier.
--Oui, Maître, répondit-elle.
Et elle s’en alla, suivie par Lucien.
--Et vous, Batchano? Gertrude prétend que vous n’êtes pas libre.
Faites-moi le plaisir de vous dégager. Ce soir, je ne travaille pas.
Avec qui dînez-vous?
--Avec vous, mon cher Maître, puisque vous insistez si aimablement. Ma
femme m’excusera auprès de lady Cynthia Gore.
La curiosité avait dicté la réponse de Batchano. Que se passait-il dans
cette maison?
Gertrude vint fermer les persiennes. François Vigier reprit sa place
dans le fauteuil. Ses doigts jouèrent avec les fiches.
--Nous avons quelques minutes devant nous. Ma femme sera ici dans un
quart d’heure. Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d’un projet
qui vous intéresse.
Batchano s’émut. Quelles confidences allait-il entendre? Faudrait-il
donc qu’il fût complice? Il s’assit près de la table.
--Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d’une
voix qui hésitait. J’ai de l’estime, même de l’admiration pour votre
intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés
mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu’un. Je n’en dirai
pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela,
justement, j’ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite.
Il s’agit des manuscrits et des documents que je laisserai: je devais
vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin.
La figure de Batchano, qui, jusque-là, n’avait exprimé que de
l’étonnement, pâlit, se contracta. Il dit:
--En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître?
Mais François Vigier lui sourit tristement.
--En rien... Essayez de me comprendre: vous avez trop d’originalité dans
l’esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin.
Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l’initiative nulle, mettra
son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et
c’est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le
porte-parole d’un mort.
--Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d’avis. Si
Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez
imaginer qu’il s’en servira pour aller plus loin?
--Il n’est pas question d’aller plus loin, Costi. Ce «plus loin» qui
vous attire ne m’intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois
plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j’ai vécu
pour elle, je sais. J’ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges,
nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus.
Quand je dis «tous», j’entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui
se séparent du troupeau. «Après moi, le déluge!» Aucun homme n’échappe à
cet égoïsme, mais la valeur d’un homme est en rapport direct avec les
efforts qu’il fait pour que son «moi» ne meure pas quand mourra son
corps, et nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains,
nous n’avons que la gloire pour espérance. J’ai travaillé, pendant des
années et des années, sans concevoir cela: je ne travaillais que pour ne
pas mourir. A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines,
j’aurai atteint l’âge qu’avait mon père quand il est parti. La mort est
une chose affreuse, Batchano... «Je ne veux pas mourir!» Voilà le seul
instinct. Créer pour ne pas mourir... Le reste n’est que mirage.
François Vigier avait fermé les paupières. Il appuyait la tête contre le
dossier du fauteuil, et l’ardente imagination de Batchano, prompte aux
revirements, s’enthousiasma pour la grandeur de ce vieillard qui se
détachait de la morale héritée, des sentiments du vulgaire, pour assurer
l’immortalité de son nom. Il y eut un silence. Ces deux êtres avaient
trop l’habitude de rêver parallèlement pour avoir besoin d’exprimer
jusqu’au bout leurs idées.
--A propos, Costi, j’ai lu le traité que Lucien a signé avec le Grand
Théâtre. C’est un excellent traité. Le Grand Théâtre s’engage à jouer
_les Attendris_ avant un mois.
Batchano eut peine à cacher la surprise que lui causait cette nouvelle.
Tout comme Marie, il avait entendu affirmer que Vincent ne monterait
_les Attendris_ que si on le payait pour cela. Qui donc l’avait payé?