Aussitôt qu’il eut déjeuné, il se fit conduire au Grand Théâtre par un
fiacre dont la misérable apparence (il n’y avait pas de «taxi-auto» sur
le quai Voltaire) lui rappela l’automobile de Marie et cette fortune
qu’il posséderait. Il se reprocha cette pensée, car il était plein de
scrupules.
Le Grand Théâtre mérite son nom par les dimensions de l’immeuble qu’il
occupe, mais ce vaste édifice n’a jamais abrité que des entreprises
malheureuses. On y jouait un triste vaudeville quand l’acteur Vincent
s’y installa pour y voir mourir la réputation qu’il devait à l’étonnante
vulgarité de son talent infiniment sincère.
N’ayant point les géniales audaces, ni le pittoresque d’Antoine, mieux
qu’Antoine il savait offrir à la foule un dos maussade et les «tics»
qu’il tenait de sa mauvaise éducation. Il fit fureur (c’était l’époque
du naturalisme derrière la rampe) jusqu’au jour que Paris, Guitry étant
venu, s’effraya de s’être tellement encanaillé. Vincent, alors, montra
ce qu’il valait: à lui seul, il prétendit ramener la foule par Capus
égarée, et, sur la scène qu’il loua, ne voulut jouer que les œuvres les
plus ternes des derniers fidèles du Théâtre-Libre. Énergie mal
récompensée! A la fin de la seconde saison, la faillite menaçait. Pour
s’en garantir, Vincent, la mort dans l’âme, accepta les services de M.
le baron de Schwarz qui paya la joie d’écouter son drame _Le Tournesol_.
Quinze soirs épuisèrent le succès de cette œuvre, et Vincent, avec de
l’argent du baron, put reprendre _la Brouille_, l’un de ses triomphes
d’autrefois. Puis ce fut Mme la duchesse d’Armanjon qui ouvrit son
portefeuille, afin que «la critique connût _les Soirs de Venise_».
D’autres amateurs suivirent ce noble exemple. Vincent les jouait avec
dégoût, les trahissait avec enthousiasme, et retournait à ses amours.
Mais, gâté par l’adoration d’une séquelle de parasites, il était devenu
exécrable même dans les meilleurs rôles de son répertoire. Il s’en
apercevait, et, le caractère aigri, il se laissait, à tout propos,
emporter par des colères folles. Gras, lourd, trapu, bouche tombante,
mâchoires de brute, il avait de grands yeux naïfs, qui devenaient plus
ridicules que terribles quand ils s’injectaient de sang sous l’effet de
la fureur ou de l’alcool.
Tel était ce Vincent, auquel Lucien, le 15 septembre, avait apporté _les
Attendris_.
--Je ne vois que le Grand Théâtre pour monter cela, avait déclaré
Fernand d’Oriville, critique d’art et ami de Reginald Lovell.
Le même d’Oriville avait incidemment prévenu le directeur du Grand
Théâtre que la mère de Lucien était riche, mais il avait omis de parler
à Vincent de la situation et de la gloire de François Vigier, et cette
omission provoqua une scène d’un beau comique:
--Je ne joue les débutants que s’ils me couvrent des frais, affirma
Vincent lors de sa première entrevue avec Lucien.
Lucien répliqua qu’il n’était pas un débutant comme les autres, et il
parla du nom de son père.
--Votre père? qu’est-ce qu’il fait?
Lucien, suffoqué, se perdit dans des explications embrouillées, puis se
fâcha. Trois minutes plus tard, tout était rompu. Mais, le lendemain,
Lucien recevait une lettre d’excuses. _Les Attendris_ étaient couverts
de fleurs. La saison de Vincent s’annonçait mal. Il avait besoin
d’argent. On sait le reste.
* * * * *
Le fiacre s’arrêta devant les colonnes qui décorent, sans l’embellir, le
péristyle du Grand Théâtre.
--Mais non! cria Lucien au cocher. Je vous ai dit: l’entrée des
artistes.
La voiture contourna un pâté de maisons, s’engagea dans une ruelle et
vint buter contre le trottoir, en face d’une petite cour que Lucien
traversa allégrement.
--Monsieur Vincent? demanda-t-il au concierge.
Vincent était dans sa «loge». Lucien parcourut un couloir obscur, plein
d’embûches. Rien n’est plus difficile que de se diriger dans les
coulisses d’un théâtre que l’on connaît mal. Sur les murs noircis par
une antique poussière, Lucien ne distinguait que le mot silence, vingt
fois répété.
Et Lucien se rappela sa première visite à cette lugubre fabrique de
gloire, son respect et sa dévotion, puis son dégoût et sa rage.
Aujourd’hui, il sentait contre sa poitrine le calepin où il avait glissé
les billets de Marie. Alors, il s’indigna. Ce peu d’argent suffisait-il
donc à lui rendre le cœur courageux?... C’était ainsi.
Un escalier s’offrait. Lucien reconnut sa route, gravit les marches,
s’approcha d’une porte sous laquelle filtrait de la lumière, frappa.
--Entrez! dit la voix célèbre de Vincent.
La loge de l’acteur, qui lui servait par mesure d’économie--ou par goût
du médiocre--de cabinet directorial, se composait de deux pièces: la
première était un salon où l’on apercevait, dans un brouillard, une
table encombrée de paperasses, quelques chaises, un vaste divan. L’air
était lourd, sentait le tabac, le blanc gras, le cosmétique. Des rideaux
de couleur douteuse indiquaient l’emplacement d’une fenêtre. Ces rideaux
étaient tirés. La lumière venait des lampes attachées, comme dans la
chambre de Lucien, au cadre d’une glace. Contre les murs, il y avait
toute une collection de photographies. En face de la porte, Vincent se
tenait debout, la croupe appuyée contre le bord de la table, les mains
enfoncées dans son pantalon déformé, une cigarette pendant au coin de la
lèvre abaissée.
Tandis que cet homme, fameux pour la brutalité de son accueil, ouvrait
les bras à Lucien, le pressait sur son cœur et l’accablait sous le poids
de sa sympathie et de sa tendresse feintes, de terribles regards, partis
du fond de la pièce, tombaient sur le visiteur.
Cinq individus étaient là, les uns assis à califourchon sur les chaises,
les autres vautrés sur le divan. Tous avaient cette apparence étriquée,
maladive, malsaine, que donnent aux ratés de la littérature leur
névrose, leur mauvaise hygiène, leurs espoirs déçus, leurs haines
inassouvies. Grâce à Vincent, ceux-là avaient connu d’éphémères
victoires; grâce à lui, ils respiraient encore ces relents de coulisses
qui leur étaient plus indispensables que n’est aux grands voiliers la
brise du large. A quoi bon citer leurs noms? Qui se souvient d’eux? Ils
s’aimaient les uns les autres et ils aimaient Vincent comme doivent
s’aimer--férocement--les naufragés sur l’épave. Sans doute, tout à
l’heure, avaient-ils tenu conseil, car la caisse du «patron» était vide.
_La Brouille_, pour la dixième fois reprise, ne couvrait plus les frais.
Il fallait trouver un sauveur ou fermer boutique. Le sauveur, c’était
Lucien.
Ils le méprisèrent de toute leur âme, non que la réputation créée à
Lucien par l’incident Lovell les émût: le monde des théâtres comprend
toutes les curiosités, mais parce qu’ils croyaient Lucien riche et
qu’ils avaient lu _les Attendris_. Or, si ce drame montrait des beautés
de style, il avait, à leurs yeux, l’impardonnable défaut d’aller
jusqu’au lyrisme et de se servir de l’éloquence. Quant au sujet:
--C’est le _Mariage Blanc_ de Lemaître! s’étaient-ils écriés, et ils
s’indignaient du plagiat.
--La pièce ne fera pas trois représentations, affirmaient-ils.
C’était leur désir qu’elle tombât, afin que le Grand Théâtre montât
aussitôt l’un de leurs chefs-d’œuvre.
* * * * *
Sur un signe de Vincent, les cinq hommes se levèrent et se laissèrent
présenter Lucien qui ne sut trouver de compliments à leur dire. Était-il
coupable d’ignorance? Il avait quinze ans à l’époque de leur apogée.
L’un après l’autre, ils se retirèrent, non sans avoir, à tour de rôle,
entraîné Vincent dans le cabinet de toilette qui s’ouvrait sur le salon
par une baie dépourvue de porte.
Lucien les entendit chuchoter, mais ne comprit que les réponses que leur
faisait la voix sonore de Vincent, et ne chercha pas à deviner le sens
des phrases surprises.
--Dois-je lui verser aujourd’hui toute la somme? se demandait-il, car,
par son accueil trop tendre, Vincent avait mis Lucien sur ses gardes.
Il y fut bien davantage quand on présenta à sa signature un traité où il
n’était pas question des vingt-cinq mille francs, et quand Vincent lui
déclara qu’il lui donnerait un reçu séparé.
--Ceci est une convention entre nous, qui ne regarde pas la Société des
Auteurs.
Lucien n’ignorait pas que le dédit légal pour une pièce rendue après
qu’elle a été acceptée, est de trois mille francs. Que vaudrait, dans le
cas d’une catastrophe, le reçu de Vincent? Ce serait matière à querelle.
Lucien ne protesta pas cependant contre le fait que la somme n’était pas
mentionnée sur le traité: cela devait lui permettre de montrer ce papier
à tout venant, mais il exigea des garanties.
Entrer dans le détail de ce dialogue serait fastidieux. Lucien avait de
l’impertinence; Vincent, de la grossièreté; Lucien offrait des billets
de banque; Vincent, la gloire. Lucien fut vaincu. Il obtint l’unique
avantage de verser les vingt-cinq mille francs en deux fois: dix mille
tout de suite et quinze mille le lendemain de la «première».
--Nous passerons dans trois semaines, dit Vincent qui le reconduisit, à
travers le dédale des coulisses, jusqu’au seuil de la petite cour.
Lucien héla un automobile. Quand il s’y fut installé, il se sentit pris
de vertige. Il avait trop abusé de ses forces. Il mit la tête à la
portière. Le vent lui fouetta le visage.
--Nous allons rue de Rennes, au bureau de la poste, dit-il au chauffeur.
C’était là que devaient l’attendre les lettres de Reggie.
Mais, comme l’automobile traversait la Seine:
--Allez directement au quai Voltaire! cria Lucien.