Un pays sans routes ni ports, abandonné à l’état de nature, ne peut
prétendre à aucun progrès soit matériel, soit moral, cela est de toute
évidence. Pour fournir la preuve de cette assertion, il n’y aurait à
citer d’autre exemple que l’état déplorable dans lequel se trouvent les
territoires de l’empire...
L’accroissement de la prospérité d’un pays et le développement des
affaires, en un mot presque toutes les ressources qui, tout en variant
selon les nécessités du temps et des lieux, constituent la richesse et
le bien-être, dépendent absolument des facilités que procurent les
grands travaux publics. En résumé, ce n’est pas le développement des
affaires et des richesses qui provoque un bon système de voies de
communications, mais un bon système de voies de communications qui amène
ce développement.
A une autre époque, lorsqu’en Europe on ne donnait pas l’importance
qu’elle comporte à l’exécution et à l’entretien des grandes voies de
communication, la Turquie avait à cet égard fait preuve d’une rare
clairvoyance, et l’on peut distinguer encore aujourd’hui les traces de
ses routes qui aboutissaient d’une part à Bagdad, de l’autre en Bosnie.
Malheureusement, ces idées n’ont pas prévalu, et depuis l’on n’a pas su
tirer profit de tant d’occasions qui se sont offertes alors que la
prospérité du pays était à son apogée. Il est vrai que depuis un certain
temps il s’est manifesté une tendance à faire quelques sacrifices pour
les travaux publics; mais il a été apporté à cette branche si importante
des services de l’État encore moins d’importance qu’aux administrations
les plus humbles, tandis qu’on eût dû entreprendre d’une façon efficace
ces travaux simultanément sur toutes les parties de l’empire et
particulièrement en Anatolie, avec la conviction pleine et entière
qu’ils constituent, en première ligne, les éléments de la prospérité
nationale, et partant de la force et de la puissance de l’État.
Les quelques tentatives qui ont été faites dans ce sens, ont du reste
donné lieu à de si nombreux abus, qu’il a été impossible de mettre
complètement à profit le temps précieux et les circonstances les plus
propices dont on disposait alors: en outre, la question si importante de
l’entretien permanent des grands travaux déjà existants et de ceux que
l’on exécutait çà et là sur une moindre échelle, n’ayant pas encore été
bien comprise, il était devenu d’usage d’abandonner ces travaux, une
fois terminés, pour ainsi dire à leur sort; l’on peut à bon droit
affirmer que les pertes subies par l’État et les avantages dont il s’est
trouvé privé par suite de l’indifférence coupable des fonctionnaires
auxquels revenait le soin d’établir un bon service d’entretien, sont
incalculables.
Il est vrai que les avantages résultant des travaux publics, et
l’influence qu’ils exercent à tous les points de vue sur la prospérité
du pays, sont en principe reconnus d’une façon unanime; mais ce qui, à
mon sens, n’a pas encore été pris en assez sérieuse considération, c’est
la nécessité d’exécuter ces travaux d’après un plan largement conçu.
Si l’on considère qu’en Europe les pays dont la richesse et la
prospérité sont devenues proverbiales, continuent encore à dépenser
annuellement des millions de livres pour des travaux d’utilité publique,
et qu’il y a des esprits qui, non contents de tant de sacrifices, et
trouvant qu’il n’a pas été encore assez fait pour cette branche si
importante, se livrent à des critiques tellement vives qu’ils
réussissent à forcer la main aux gouvernements et à grever le budget de
nouvelles dépenses à faire dans ce but, n’est-il pas permis à ceux qui,
tout en sachant à quel point notre pays a été favorisé par la nature,
n’ont pas perdu tout sentiment de patriotisme, de déplorer vivement le
peu de sollicitude que nous témoignons pour tout ce qui concerne les
travaux publics?
Certes, loin de moi la pensée de prétendre que nous pouvons en quoi que
ce soit nous comparer à ces pays, mais n’oublions jamais que l’état
florissant dans lequel ils se trouvent ne provient nullement des
conditions dans lesquelles la nature les a placés; mais que cette
richesse et cette prospérité dont ils jouissent, que ces progrès et
cette civilisation qui font notre admiration, sont les conséquences des
sacrifices de tous genres que l’on s’y impose continuellement pour la
diffusion de l’instruction et l’exécution des travaux d’utilité
publique.
Ainsi que tout esprit raisonnable le reconnaît, l’Empire ottoman se
compose des régions du globe terrestre les plus favorisées par la
Providence sous le rapport du climat et des ressources naturelles, et
par conséquent les plus susceptibles de toute civilisation et de tout
progrès. Malgré ces circonstances favorables, si cet Empire est
tellement arriéré, si le gouvernement et la nation ne peuvent se libérer
de la gêne et des difficultés de tous genres qui depuis tant de temps
paralysent leurs efforts, il faut, à mon avis, en rechercher une des
principales causes dans notre indifférence pour les travaux d’utilité
publique.
Aujourd’hui encore le crédit de l’Empire, sa force et sa puissance, ne
peuvent se rétablir qu’en mettant la plus grande ardeur à établir dans
le plus bref délai un bon système de voies de communications sur toutes
les parties du territoire, tout en ne perdant pas de vue les autres
améliorations que l’état du pays réclame impérieusement; car,
répétons-le, sans travaux publics point de richesses ni de prospérité,
mais gêne et pauvreté.
D’autre part, comme de bonnes routes sont encore indispensables au point
de vue stratégique, et constituent même à ce seul point de vue un
élément de force et de puissance pour l’État, on peut dire que la
sécurité publique, la protection des personnes et des biens, la bonne
distribution de la justice, dépendent absolument d’un réseau de bonnes
voies de communications qui permettent à l’État d’affirmer sa puissance
à l’intérieur du pays en y assurant l’ordre et la paix, et de repousser
toute attaque ou toute ingérence de l’étranger.
Un des grands avantages que présentent encore de bonnes routes, c’est de
prévenir à temps un fléau comme la famine qui se déclare de temps à
autre sur certaines parties du territoire, et qui encore dernièrement a
exercé des ravages considérables au préjudice de la population et au
détriment des intérêts les plus vitaux de l’État. Quel moyen plus sûr
d’enrayer la marche de pareils fléaux que de bonnes voies de
communications, et est-il besoin d’insister encore sur le profit qu’en
retireraient l’État et le pays?
La question des desséchements des terrains marécageux rentre aussi dans
la catégorie des entreprises dont l’exécution présente un grand
caractère d’urgence au point de vue des intérêts généraux de l’Empire,
car ces marécages, en dehors des inconvénients qu’ils présentent pour
l’agriculture, sont encore dangereux pour la santé publique. A ce
propos, il suffira de dire que dans les environs de Samsoun, et qui plus
est, à Ismidt, c’est-à-dire dans le voisinage de la capitale même, et
dans certaines autres localités, les marais et les inondations
élargissent leur cercle, obligent les habitants des campagnes à
abandonner leurs villages et à se retirer peu à peu sur les hauteurs; de
vastes champs fertiles et productifs restent submergés, et par
conséquent inexploités; un mal plus grand vient s’ajouter à ce que nous
venons d’énumérer: la décroissance de la population, témoin tant de
villes et villages abandonnés dont le voyageur contemple aujourd’hui les
ruines.
Dans l’Empire ottoman, il y a aussi des fleuves qui, moyennant quelques
travaux de dragage et de régularisation, peuvent devenir navigables, et
qui, par des canaux pratiqués à certains points, porteraient la
fertilité sur les terres environnantes; faut-il le dire? sous ce rapport
il a été si peu fait que l’on ne retire de ces fleuves presque aucun
avantage. Et cependant ces travaux ne sont-ils pas de ceux qui doivent
au premier degré attirer l’attention sérieuse du gouvernement et
provoquer l’adoption des mesures nécessaires, pour que l’on puisse en
retirer tout le profit que l’on est en droit d’en attendre? Le Tigre,
l’Euphrate, le Djihoun (Pyramus), le Seïhoun, le Sakaris, ainsi que
d’autres fleuves, parcourent des contrées dont la fertilité est
universellement reconnue et fait l’objet de l’envie de tous; quelques
travaux de dragage et l’ouverture de quelques canaux assureraient
l’irrigation permanente de ces contrées, et de mauvaises récoltes ne
seraient plus à craindre par suite de la sécheresse, comme durant ces
dernières années. En présence d’un pareil résultat à obtenir, le
gouvernement impérial ne devrait-il pas se faire un devoir de procéder à
l’exécution de ces travaux?
Quant aux ports, il nous semble inutile de dire qu’ils servent de
débouchés aux produits agricoles et industriels exportés à l’étranger;
ce sont aussi les points où viennent affluer les marchandises de
l’extérieur; bref, c’est là que s’effectuent ces échanges qui font la
base du commerce; le commerce maritime n’est possible que grâce aux
ports; il n’y a pas lieu de démontrer leur importance et leur utilité au
point de vue de la marine militaire. Le développement du mouvement
commercial ne peut être assuré que par les facilités et les garanties
qu’offrent des travaux tels que ports, quais, etc.; si sous le rapport
du commerce maritime, la Turquie n’est pas encore au rang qu’elle
devrait occuper en raison de la vaste étendue de ses côtes, l’on ne doit
l’attribuer qu’au peu d’importance accordée aux travaux maritimes. Le
port et les quais de Smyrne n’ont été construits qu’à grand’peine, et
aujourd’hui encore l’exécution de ces travaux soulève certaines
difficultés, nous sommes prêts à l’avouer. Mais par contre est-il
possible de contester, en dehors des facilités que leur construction a
procurées au commerce en général, les embellissements qu’ils ont amenés,
les avantages d’un ordre tant matériel que moral qu’en retire le
gouvernement impérial, et par-dessus tout le profit pécuniaire dont a
bénéficié la population durant l’exécution des travaux? N’est-ce pas un
impérieux devoir, après avoir constaté ces faits, d’améliorer nos ports,
d’y construire des quais, bref, de nous hâter de les mettre dans des
conditions telles qu’ils puissent réellement remplir le rôle d’entrepôts
universels?
En résumé, nous ne cesserons pas de le répéter, pour que l’Empire
ottoman sorte de la position difficile dans laquelle il se trouve
actuellement, pour qu’il puisse s’assurer de l’avenir, pour qu’il puisse
développer ses ressources, augmenter ses richesses et accroître ses
revenus, pour qu’il puisse en un mot reconquérir sa puissance et son
prestige, il n’y a qu’une seule voie ouverte devant nous: c’est
d’entreprendre sans retard et de la façon la plus sérieuse l’exécution
des travaux d’utilité publique plus haut mentionnés, et de démontrer par
des résultats palpables que ce n’est plus un engouement passager qui
nous guide, mais une volonté ferme et arrêtée de travailler sincèrement
à la régénération du pays. Persister dans l’incurie de la routine, c’est
s’exposer, ne l’oublions pas, à voir la misère publique et les
difficultés financières augmenter, c’est s’exposer à se trouver sans
ressources lorsqu’il faudra parer aux besoins et aux nécessités de la
situation qui deviennent de jour en jour plus nombreux et plus
pressants, c’est se priver, en un mot, de tout moyen de préservation en
présence d’un avenir toujours incertain.
Qu’y a-t-il à faire pour arriver au but grandiose que nous nous
proposons, c’est-à-dire pour l’exécution des travaux publics sur une
échelle assez vaste pour assurer notre prospérité matérielle et notre
influence morale? A ce propos, je me permets de signaler à V. A. quels
seraient dans mon opinion les moyens et les ressources dont nous
pourrons disposer; les observations que j’ai l’honneur de présenter plus
bas sont le résultat de l’examen de la question à tous les points de
vue, examen corroboré, du reste, par les renseignements fournis par le
personnel technique de mon département ou recueillis ailleurs.