Avec des voies de communications si rares et aussi difficiles on doit se
faire une idée assez exacte de la lenteur des communications postales.
La poste met trente-cinq jours pour se rendre de Constantinople à
Bagdad, pour traverser la Turquie d’Asie; trente-cinq jours sans arrêt
aucun, même la nuit! Et encore n’est-ce là qu’une durée minima.
Ce service, si important en raison des groups d’argent nombreux qui lui
sont remis par les négociants d’Europe à destination des villes de
l’intérieur de la Turquie d’Asie, est exclusivement confié à une des
plus anciennes tribus turques, celle des Tatars, originaire des environs
de Konieh.
Ces Tatars sont d’admirables cavaliers ne faisant pour ainsi dire qu’un
avec leur cheval, et capables de rendre des points aux plus habiles
parmi les Circassiens; ils sont l’expression vivante du centaure idéal.
La tribu participe tout entière à ce service, à ses charges, à ses
bénéfices, sous le contrôle de ses chefs. Elle a un cautionnement assez
considérable déposé au _malieh_ (ministère des finances et Trésor).
La caractéristique de cette vieille tribu, ce qui justifie son
privilège, ce qui motive ses prérogatives, ce qui constitue son
indiscutable honorabilité, c’est que, depuis le long temps que le
service postal lui est attribué, pas un seul de ses membres n’a démérité
de son cheik ni trahi la confiance du gouvernement turc.
Pour saisir toute la portée de cette remarque, il faut ne point ignorer
dans quelles conditions s’effectue ce trajet de trente-cinq jours, à
travers des contrées où souvent opèrent des bandes nombreuses de
brigands bien armés et organisés pour ainsi dire militairement. Il faut
savoir aussi que le Tatar qui dirige le convoi postal assume sur lui
toute la responsabilité et qu’il possède pleins pouvoirs non seulement
sur les _surudji_ ou postillons, mais aussi sur les _zaptiés_ ou
gendarmes qui lui servent d’escorte. Il a presque sur eux droit de vie
et de mort.
De Constantinople à Bagdad la poste suit trois voies différentes:
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1º _Voie de Samsoum_, par bateau à vapeur de Constantinople à Samsoum,
desservant les villes de Kavak, Ladik, Amassia, Zili, Tokat, Yeni-han,
Sivas, Deliklitach, Aladja-han, Hassan-Tchelebi, Ergavan, Malatia,
Memour-etul-aziz, Ergani-madem, Diarbékir, Hanikler, Mardine, Nissibine,
Dirouné, Djéziré, Zahen, Ismil, Moussoul, Erbeil, Altin-Keupru, Kerkuk,
Tavouk, Duz-keurmat, Kiffri, Kara-tepé, Déli-abbas, Yenidjé, Bagdad.
C’est la ligne ordinairement suivie par la poste impériale.
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2º _Voie de Beyrouth_, par bateau à vapeur de Constantinople à Beyrouth,
desservant les localités de Stora, Zahli, Baalbeck, Homs, Hama, Mahara,
Beltenouz, Alep, Tchoban-bey, Beredjik, Ourfa, Siverek et Diarbekir.
C’est à Diarbekir que se trouve le point de jonction de la ligne nº 2
avec la ligne nº 1. De Diarbekir à Bagdad, les localités desservies par
les deux lignes sont les mêmes, c’est-à-dire celles indiquées plus haut
pour la voie de Samsoum.
Le service postal de Beyrouth n’est pas absolument régulier. Aussi
existe-t-il un service spécial, établi par le gouvernement anglais, pour
sa propre correspondance, mais dont profitent également les
particuliers. Cette poste anglaise va de Damas à Bagdad directement par
le désert. Ce sont des Arabes qui font ce service. Ils reçoivent trente
livres turques, c’est-à-dire environ sept cents francs pour l’aller et
autant pour le retour.
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3º _Voie de Brousse_, par bateau à vapeur, de Constantinople à Moudania,
desservant Moudania, Brousse, Yeni-Cheir, avec jonction à Tokat et
continuation d’après la voie de Samsoum.
Cette ligne est régulière et la poste la suit tous les huit jours.
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Le passage de cette poste turque est un des curieux tableaux que l’on
rencontre en Asie.
L’arrivée du convoi s’entend de très loin. On perçoit les cris des
postillons et des zaptiés de l’escorte, les hennissements et le trot
rapide des chevaux.
Tout ce qui se trouve sur son passage, arabas, muletiers, caravanes,
ainsi averti, doit immédiatement se garer et laisser la voie libre.
Le convoi s’approche. On saisit plus distinctement les longs _aou! aou!
guarda! guarda!_ que jette aux échos, tour à tour, chaque cavalier, cris
qui permettent de constater que nul ne s’est endormi sur son cheval.
Le voici. Ce n’est tout d’abord qu’un tourbillon de poussière. On ne
distingue bêtes et gens qu’au moment précis où ils passent devant vous.
D’abord l’avant-garde: six zaptiés avec sabres, revolvers et le
winchester chargé, passé sous la jambe gauche et maintenu par le pommeau
de la selle.
A vingt mètres en arrière le convoi: les chevaux sont attachés par
quatre de front, et un _surudji_ conduit chacune de ces rangées, qui
quelquefois sont au nombre de huit ou dix; chaque cheval porte à droite
et à gauche deux, trois, quatre sacs solidement fixés par des cordes;
ceux qui portent les groups d’argent, d’or, de valeurs diverses, sont
placés en arrière sous la protection immédiate d’une autre escouade de
six zaptiés.
Enfin le Tatar, chef suprême du convoi. Il porte le vieux costume turc,
la petite veste brodée, la culotte bouffante, les gros bas de laine qui
lui servent de guêtres et les tchareks en cuir; sa large ceinture de
couleur qui lui couvre la moitié de la poitrine laisse passer les
poignées et les pointes des yatagans, les crosses des pistolets, la
pincette à feu; il porte son winchester en bandoulière; pour coiffure,
le fez turc enveloppé d’une longue _couffieh_, foulard aux couleurs
étincelantes et multicolores, dont les glands de soie viennent se jouer
au hasard sur les robustes épaules du Tatar. Monté sur le meilleur
cheval, assis commodément sur sa haute et large selle circassienne, il
surveille le convoi, et, tout en fumant force cigarettes, il ne perd de
vue ni un sac, ni une bête, ni un homme.
Tout cela passe comme une trombe en soulevant des nuages de poussière;
on dirait une troupe de diables qui courent en vociférant. Mais il y a
là un cachet, une originalité propres. Quand on rencontre cette poste
turque, qui pendant plus d’un mois traverse sans s’arrêter, jour et
nuit, toute la Turquie d’Asie, on se sent bien loin de l’uniformité
banale et ennuyeuse des pays d’Europe. Ici tout se meut, tout agit sous
sa propre responsabilité; la vie de chacun étant, à chaque instant, en
jeu, sa valeur est décuplée; l’homme ressort sous son véritable aspect
avec toutes les forces et toutes les ressources que la nature met si
généreusement à sa disposition et que l’excès de civilisation tend
continuellement à amoindrir.