LES ROUTES

Les plus sérieux obstacles qui s’opposent au développement des relations

commerciales et industrielles dans le vilayet de Hudavendighiar

consistent dans l’état de délabrement des quelques routes qui existent

encore et dans l’absence de voies praticables, propres aux transports

dans toutes les localités sans exception. En été les difficultés de

communications ont pour résultat l’augmentation énorme des prix des

denrées et autres marchandises; en hiver, la circulation étant

impossible, les rapports sont forcément suspendus.

Le gouvernement turc a cependant, en 1862, publié un règlement complet

concernant la construction et l’entretien des routes, fixant la part

contributive de l’État, déterminant les journées et la valeur des

prestations dues par les indigènes. Mais ce règlement est resté à l’état

de lettre morte. Le gouvernement ne possédant pas lui-même les fonds

nécessaires à la part de travaux qui lui incombe ne peut appeler les

prestataires à remplir leurs obligations.

Les transports se font, pour les petites distances, par chevaux, mulets

et ânes, pour les trajets plus considérables par les caravanes, à dos de

chameaux.

On estime que les caravanes occupent dans l’Asie-Mineure environ 160,000

chameaux; un dixième au moins succombe annuellement sous les fatigues

des longues routes. Ces difficultés que l’on rencontre partout au même

degré accroissent dans de notables proportions le prix de transport des

marchandises et rendent la durée du parcours très longue. Elles

augmentent aussi les chances de vol, d’avaries, de pertes, et ces causes

réunies surhaussent énormément le prix de revient.

Là où existent des routes à l’état réellement embryonnaire,

principalement sur le littoral, les transports se font aussi par

_arabas_, sortes de petites voitures non suspendues, traînées par des

buffles; les essieux de ces arabas jamais graissés et tout en bois

produisent une musique des plus discordantes et par suite du grincement

et du frottement finissent par se rompre. Aussi, dans les chemins,

rencontre-t-on presque toujours deux ou trois arabas aux essieux brisés.

Les buffles accroupis sommeillent paisiblement, et l’arabadji, étendu

nonchalamment au pied d’un arbre, fume doucement sa cigarette, en

attendant, sans impatience, le passage de quelques confrères qui

pourront, par hasard, lui fournir un essieu neuf.

Dans le sandjak de Brousse il n’existe de routes, pouvant réellement

être classées sous cette dénomination, que celles de Moudania et de

Ghemlek, toutes deux s’arrêtant à Brousse. Encore sont-elles dans un

état d’entretien assez déplorable.

Toutes les autres voies qui partent de Brousse pour aller à Bilédjik,

Yeni-Cheir, Kutahia, Karahissar, Panderma, Balikessir, Ouchak méritent à

peine le nom de chemins. Le plus souvent ce sont d’anciens lits de

torrents qui en tiennent lieu. Quand deux ou trois caravanes sont

passées dans un même sentier, ce sentier prend tout de suite la

dénomination pompeuse de route, et ce nom lui reste même quand les

nouvelles caravanes l’ont depuis longtemps abandonné et que l’herbe et

toute la luxuriante flore de l’Orient en a repris possession.

Un Français, établi depuis peu à Bilédjik, m’écrivait l’année dernière:

«Ici tous les produits européens valent le double des prix de Brousse,

par suite de la difficulté des transports. Une chaussée de Brousse à

Bilédjik rendrait les plus grands services. La construction en serait

facile et peu coûteuse. Je ne conçois pas que l’administration du

vilayet ne s’en occupe point.»

[Illustration: MOURADIEH

Tombeaux des sultans, à Brousse.]

Et cependant Bilédjik est un centre important, renfermant plus de 2,000

maisons, et quinze filatures en activité. Sa distance de Brousse est de

18 heures tout au plus, près de 20 lieues. Une route serait facile à

construire sans aucun travail d’art. Mais qui en prendrait l’initiative?

le gouvernement? il n’a pas d’argent; des compagnies particulières?

quelle sécurité et quelles garanties auraient-elles?

La meilleure carte de l’Anatolie est encore celle de Kiepert. Là des

routes sont indiquées. A voir ces sillonnements il semblerait que les

voies de communications sont nombreuses et bien distribuées. Mais qu’un

touriste voyageant dans l’intérieur essaye de suivre ces routes

indiquées par Kiepert; d’abord il ne les trouvera plus, mais les

rencontrât-il par hasard qu’il a neuf chances sur dix de se diriger au

nord croyant aller à l’est, ou au sud pensant aller à l’ouest.

De ci, de là, on rencontre encore quelques vestiges des antiques

chaussées romaines; mais les énormes blocs qui les composent, disjoints

par les siècles et les intempéries des saisons, présentent un tel amas

de petits monticules et de crevasses qu’il est encore préférable pour

les muletiers de faire passer leurs convois dans la plaine. Et cependant

ce sont là des routes réelles, stratégiques même, et que peu de

réparations pourraient rendre rapidement praticables.

En Turquie d'Asie · 第 107 / 156 题