Le commerce des farines à Brousse est presque nul. Après avoir fourni à
la consommation de la ville, ce n’est guère que l’hiver que les meuniers
expédient quelquefois des farines très appréciées à Constantinople pour
la confection du _Cadaïf_, sorte de vermicelle turc; mais la quantité
est à peu près insignifiante.
Depuis quatre ans environ, Brousse n’est plus alimentée que par les
farines du Danube: on en a même expédié jusqu’à Eski-Cheir, Kutaya,
Bilédjik, la récolte de ces contrées ayant été dévorée par les
sauterelles.
D’ailleurs la population de Brousse s’est tellement habituée aux farines
étrangères qu’il est très difficile de parvenir à vendre aujourd’hui des
farines des blés du pays. Cela tient aussi aux bonnes récoltes
successives du maïs dont les farines étrangères peuvent supporter le
mélange dans une proportion qui va quelquefois jusqu’à 30 %. Les farines
provenant des blés des environs de Brousse, blés grossiers et sans
force, ne peuvent au contraire supporter aucune addition de maïs.
Avant l’importation des farines étrangères, Brousse était approvisionnée
par les chameliers turkmens qui apportaient les blés de Konieh et des
environs, ainsi que ceux d’Angora.
Les blés de Konieh sont de deux qualités: le blé dur et le blé tendre.
Ils sont de trois variétés: le blé blanc très allongé et bien fendu, le
blé blanc court et bombé, le blé tendre et roux. Ces blés, désignés
couramment dans le pays sous le nom de turkmens, sont très fins et
rendent de la belle farine. Le pain fait avec ces farines est supérieur
comme goût au pain provenant des farines russes. Malheureusement les
farines turkmens ne gonflent pas, ce qui empêche les meuniers de Brousse
de faire concurrence aux farines des boulangers russes de
Constantinople.
Les blés d’Angora et des environs, appelés blés de Haymana, sont de
seconde qualité. Comme troisième qualité viennent les blés de Kutaya,
Eski-Cheir, que l’on transporte à Brousse soit par arabas, soit à dos de
mulets. En dernier lieu se placent les blés de Brousse et des environs,
blés très grossiers et qu’en temps ordinaire on n’emploie jamais seuls.
Une des principales raisons qui font que la minoterie est encore dans
son enfance pour ainsi dire, dans le vilayet de Hudavendighiar, c’est
l’élévation des droits prélevés par le gouvernement.
Tout blé paye à la vente un droit de 2 1/2 %. Il arrive quelquefois
qu’un blé est vendu à Konieh et paye ce droit de 2 1/2 %. L’acheteur
l’expédie à Eski-Cheir où il le revend, et le blé paye un nouveau droit
de 2 1/2 %. Ce même blé est-il ensuite expédié à Brousse, il paiera ici
encore un autre droit de 2 1/2 %.
Voici approximativement ce que rend, au plus bas mot, au gouvernement
turc un sac de blé rendu à Constantinople:
Dîme 10 %
Droit de vente 2,5 %
Douane 8 %
------
_Total_: 20,5 %
Les frais de transport sont énormes. Quelquefois ils représentent deux
fois la valeur de la marchandise à son point de départ. Souvent il
serait avantageux de faire venir des blés d’une localité, mais il faut y
renoncer en raison de l’impossibilité de trouver des moyens de
transport.
Dans de pareilles conditions, on conçoit combien il est difficile de
faire un commerce régulier et rémunérateur.
Il faut ajouter aux difficultés qui précèdent les tracasseries
administratives auxquelles tout étranger qui veut s’établir dans
l’intérieur du vilayet est en butte. La municipalité taxera souvent les
farines et le pain à des prix tellement bas qu’il sera impossible au
malheureux meunier ou boulanger de travailler sans perte. A Brousse, cet
inconvénient n’existe pas, à réellement parler.