Dans le vilayet de Hudavendighiar le nombre des agriculteurs cultivant
de grands domaines ruraux est de 10 % environ, celui des agriculteurs
cultivant des fermes de moyenne étendue est de 20 %; le reste ne cultive
que de très petites surfaces de terre.
Le capital d’exploitation dont dispose la première catégorie
d’agriculteurs qui, d’ordinaire, exploite le sol en association avec des
fermiers, suffit en général à cette classe d’exploitants. Le capital
exigu dont dispose la seconde catégorie d’agriculteurs ne lui permet pas
l’emploi de fermiers; il est d’ailleurs à peine suffisant pour leur
permettre d’exploiter eux-mêmes. Le reste ne dispose que d’un capital
absolument insuffisant.
On calcule, en effet, dans le pays, qu’il faut 1000 francs (dont 600
francs pour l’homme qui laboure) pour l’exploitation de 15 denums de
terrain, soit 24,000 pics ou ziras. Le zira égale 0,65 centimètres, ce
qui indique 641 francs de capital nécessaires pour l’exploitation d’un
hectare de terrain. Ce capital d’exploitation strictement nécessaire se
trouve entre les mains de la généralité des agriculteurs de la première
et de la seconde catégorie, mais il fait défaut aux autres.
Dans ces conditions, on comprend que les propriétaires exploitants sont
en très grand nombre: environ 90 %. Il faut tenir compte aussi du
chiffre très restreint de la population agricole.
Quelle que soit la catégorie dans laquelle on puisse ranger un
agriculteur dans cette partie de la Turquie d’Asie, on le verra toujours
se plaindre,--et à juste raison,--du manque de crédit nécessaire pour
ses opérations et de l’extrême difficulté qu’il rencontre à se procurer
même une partie des capitaux dont il a besoin.
La pénurie d’argent dont souffre le pays et qui s’est accrue surtout
depuis la dernière guerre turco-russe, non moins que le manque de
sécurité, le défaut de police rurale, la mauvaise distribution
de la justice,--obstacles sérieux à l’accès des capitaux
étrangers,--expliquent et justifient suffisamment cette absence de
crédit.
Aussi n’est-ce guère que dans leur classe même que les agriculteurs
peuvent quelquefois trouver, à des taux très élevés, les quelques livres
turques qui leur sont nécessaires pour commencer une exploitation ou
pour en assurer la continuité. Ces emprunts ayant pour objet les achats
de bestiaux, de semences, d’instruments aratoires, se contractent
généralement pour une durée d’un an,--d’ordinaire d’août à août. Le taux
légal est de 12 pour cent. Mais ce taux, bien que légal, ne doit
cependant être considéré que comme un minimum; le plus souvent ce taux
est doublé, quelquefois triplé. Ce n’est point cependant qu’il y ait des
droits ou charges fiscales qui pourraient, en grevant particulièrement
les emprunts des agriculteurs, justifier la surélévation du taux légal;
nullement, leurs reconnaissances, billets à ordre ne sont soumis qu’aux
droits ordinaires fixés par la procédure civile et commerciale du pays.
Mais ce qui motive, et ce qui peut, dans une certaine limite, excuser
ces taux exorbitants, c’est le manque absolu de sécurité dans le
remboursement. A moins d’années exceptionnelles, les cultivateurs ne
peuvent en général acquitter régulièrement leurs dettes à échéance. Ils
se contentent alors de payer l’intérêt. Que si un créancier veut
absolument rentrer dans sa créance il n’a à sa disposition pas d’autres
mesures d’exécution que celles autorisées par la procédure civile du
pays. Encore faut-il tenir compte que la loi turque ne permet ni la
saisie ni la vente, pour dettes, par autorité de justice, des
instruments aratoires, des bestiaux, en un mot du matériel
d’exploitation. Cette mesure d’exception, le gouvernement ottoman l’a
prise plutôt pour assurer le prélèvement de la dîme que comme une prime
à l’agriculture.
Si l’on ajoute à ces observations que le propriétaire n’a pas de
privilège sur les objets mobiliers garnissant la ferme donnée en
location; que pour les termes de fermages arriérés ils sont assimilés
aux créanciers ordinaires; que néanmoins, eu égard au manque de
population, le chiffre des fermiers étant très restreint, les
propriétaires sont dans la nécessité d’offrir de grandes facilités pour
l’acquit des fermages; que d’ailleurs les frais énormes qu’entraînent en
Turquie les poursuites judiciaires, et surtout la lenteur de la
procédure, absorbent en général une grande partie du capital en
litige,--on comprendra facilement que l’agriculture est loin encore de
rapporter tout ce que l’on serait en droit d’attendre d’une terre aussi
riche et aussi fertile.
L’administration locale a cependant témoigné un moment de quelques
velléités d’encourager l’agriculture en favorisant le crédit aux
cultivateurs. On a créé à Brousse un établissement qui porte le nom
pompeux de _Menafi-Sandeghi_, c’est-à-dire Magasins généraux. Cet
établissement institué pour favoriser spécialement l’agriculture devait
être administré, avec le concours de l’État, par un corps spécial qui
n’a existé que sur le papier. Non seulement le capital dont dispose le
Menafi-Sandeghi est dérisoire, mais aussi les formalités à remplir pour
obtenir une bribe de crédit de cette parcelle de capital sont à ce point
compliquées qu’elles en rendent l’accès à peu près impossible aux
cultivateurs nécessiteux. Aussi cette institution n’a-t-elle jamais
fonctionné réellement. Beaucoup même ignorent son existence.