EN ROUTE.--UN ACCIDENT

Le départ.--Les zaptiés d’escorte.--Histoire de voleurs.--A travers la

plaine.--Les gendarmes cafetiers.--L’heure du déjeuner.--Un

accident.--Sous un platane.--A mes amis de Paris.--Sous la tente.--Le

brancard.--Les enchères.--Une dangereuse méprise.--Un médecin

d’ambassade.

Je dois me rendre à Yeni-Cheir pour faire procéder promptement à

l’interrogatoire de Circassiens qui ont volé deux caisses d’opium, d’une

valeur de 10,000 francs, appartenant à des protégés français.

Un haut fonctionnaire français est de passage à Brousse et désire

retourner par la voie de terre à Constantinople.

Cela se trouve à merveille. Nous ferons route ensemble.

Le matin, dès quatre heures, devant l’hôtel, un vrai tapage. Les

piaffements, les hennissements des chevaux se mêlent aux jurons

énergiques des conducteurs. C’est Dely-Mehemet, le maître de poste, qui

vient lui-même nous amener les montures que nous avons choisies la

veille et en recevoir le prix. On charge les bagages, ce qui ne laisse

pas de prendre un certain temps. Comme nous sommes exposés à coucher à

la belle étoile, j’emporte, en plus des provisions de route nécessaires,

mon matériel de campement.

Quelques minutes après arrivent les deux zaptiés d’escorte que le pacha

a mis à notre disposition. C’est là une utile mesure de prudence sur ces

routes infestées de maraudeurs circassiens et aussi de bandes de

brigands savamment organisées.

Après s’être assuré que rien n’est oublié et que chacun a ses armes en

bon état, on monte à cheval et nous partons.

Nous traversons au grand trot la ville encore endormie. Les fers de nos

douze chevaux résonnant sur les pavés réveillent les habitants, qui,

curieux comme partout, entr’ouvrent les rideaux pour voir les cavaliers.

Une demi-heure après nous sommes dans la plaine sur la route de

Biledjik.

A six cents mètres de la ville j’appelle l’attention de mes compagnons

sur un vieux chêne droit et fier qui se dresse solitaire sur la bordure

du chemin et domine l’espace.

Ce n’est point que cet arbre présente par lui-même rien de bien

remarquable. Mais il a déjà sa légende. C’est au pied de cet arbre que

deux hardis coquins avaient eu naguère l’ingénieuse idée de s’embusquer

et de rançonner les passants. Cela à deux pas de la ville. Les premiers

jours tout alla bien et aucun incident fâcheux ne vint troubler le cours

normal et régulier de leurs vols et assassinats. Le colonel de police,

le bin-bachi, envoya bien des zaptiés contre eux. Mais ces gendarmes

auraient rendu des points aux carabiniers de Meilhac et Halévy. Ils

arrivaient ou du moins prétendaient toujours arriver--(on ne sait trop

au juste)--beaucoup trop tard, et ils manquaient habilement les voleurs

au gîte. Le hasard fit qu’un jour un zaptié honnête,--il s’en trouve

quelquefois,--revenant de Biledjik, porteur de dépêches, est assailli

devant cet arbre par les deux bandits; sans scrupule aucun, et sans

s’inquiéter des relations plus ou moins cordiales de ses collègues avec

ces bandits, le zaptié les poursuivit bravement et les tua de deux

balles de winchester. Il gagna à cette affaire trois cicatrices au

visage et un galon rouge sur la manche. Mais depuis il est tenu à

l’écart.

Pendant que je narre cette petite histoire, mes compagnons promènent des

regards inquiets sur les zaptiés qui nous escortent. Je les rassure de

mon mieux, leur affirmant que de ceux-là on n’a rien à redouter.

Nous repartons au pas de route, pas ordinaire, allongé, qui permet de

faire tout au plus une lieue et demie par heure.

Ce petit convoi ne manque pas de pittoresque. En tête et sur les côtés

les zaptiés au costume brun et vert, petites bottes courtes, sabre et

winchester; mes compagnons en tenue de voyage, avec le grand

chapeau-casque en liège, le revolver à la ceinture; les postillons

conduisant les chevaux chargés des bagages, s’arrêtant à chaque instant

pour rajuster une caisse, remettre une corde, sacrant après les bêtes et

geignant auprès de nous; à l’arrière-garde mon cawas et moi, solidement

armés, et équipés à la turque.

Bientôt la route se rétrécit. Ce n’est plus qu’un sentier qui finit même

par disparaître, et nous suivons le chemin indiqué par le passage récent

des caravanes. Nous sommes au milieu de la plaine de Brousse, dans la

vallée de l’Ulufer. A droite, le profil sombre et sévère des contreforts

de l’Olympe qui se prolongent au loin; à gauche, la plaine s’étendant à

perte de vue, émaillée de bouquets d’arbres, de champs de maïs, de

rizières, de vignes; en face, une suite de hauteurs au milieu desquelles

se trouve le petit lac de Kouch-Gueul.

A huit heures nous faisons halte au bord d’un petit ruisseau qui descend

de l’Olympe et va, après mille sinuosités, rejoindre l’Ulufer. Sur ce

lit semé de cailloux coule un filet d’eau limpide; mais, survienne un

orage, et ce ruisseau, devenu torrent, charriera à flots une eau

jaunâtre, mêlée de terre, de roches, de détritus de toutes sortes, et

deviendra infranchissable. Aujourd’hui il est abordable, doux,

tranquille et joli au possible sous les brûlants rayons dont le soleil

inonde la plaine.

Là, au milieu d’un groupe de platanes touffus, se trouve une petite

cabane de feuillages. C’est un poste de zaptiés. Ils ont pour devoir de

surveiller la plaine. Mais ils passent tranquillement leur journée sous

l’ombre protectrice des platanes et se font un petit revenu des tasses

de café, des tomates, des concombres, des pastèques qu’ils offrent aux

voyageurs. C’est le plus clair des bénéfices que peut leur rapporter

leur métier, car s’ils n’attendaient qu’après leur solde!...

Ils sont si mal payés ces pauvres gens, quand ils le sont!

Un pacha m’avouait un jour qu’il devait à ses zaptiés quatre mois de

solde. Et il ajoutait avec la satisfaction évidente d’un homme qui a

trouvé une excellente combinaison:

--A l’avenir, je les ferai payer régulièrement; mais tous les quarante

jours seulement. Comme cela je gagnerai un mois sur trois!

J’avoue que je suis resté court devant cette logique étonnante et cette

arithmétique aussi transcendante qu’économique.

Il est vrai de dire aussi que ce pacha avait son excuse dans la façon

fantaisiste dont lui-même recevait ses appointements. Et

malheureusement, c’est ainsi en Turquie à tous les degrés de la

hiérarchie administrative.

Quand nous remontâmes à cheval, après une large distribution de

piastres, les zaptiés cafedji nous souhaitèrent un long voyage.

--_Téchèkhurum effendim séadètlè oghourlarolsoum!_ Merci, monsieur, que

Dieu et le bonheur vous accompagnent! me dit, en portant la main droite

à son cœur, à sa bouche, à son front, le zaptié qui tenait la bride de

mon cheval.

Hélas! le pauvre homme, comme Allah a tenu peu de compte de ce vœu

sincère!

Il y avait déjà trois heures que nous avancions lentement, suivant

tantôt des sentiers rocailleux, tantôt de vénérables vestiges d’antiques

routes romaines; gravissant péniblement de dures montées pour

redescendre bientôt dans des défilés encaissés, lits d’anciens torrents

pour la plupart; obligés maintes fois de nous arrêter dans ces chemins

étroits, où deux cavaliers ne peuvent courir de front, pour nous garer

et laisser passer d’interminables caravanes de chameaux apportant à

Brousse les produits de l’intérieur.

Le soleil montait rapidement, et ses rayons, maintenant presque

perpendiculaires, nous atteignaient brûlants.

Il s’agissait de trouver un lieu ombragé, à proximité d’une source, pour

déjeuner, faire la sieste et laisser passer les moments de grande

chaleur.

Mon cawas qui, plusieurs fois déjà, avait suivi cette route, m’informe

qu’après une demi-heure de marche encore nous trouverons un endroit

convenable pour la halte.

Je lui dis de prendre les devants. Il pique sa monture et disparaît.

A ce moment passait, au-dessus du ravin que nous suivions, un convoi de

chameaux. Mon cheval prend peur, hennit, bondit, s’emballe et m’emporte

dans une course vertigineuse. Le chemin est si étroit qu’il est

impossible d’imprimer une autre direction à l’animal emporté. A gauche,

en effet, se dresse un monticule; à droite une longue suite de gros

platanes, tassés, serrés, forment une barrière infranchissable. Soudain

j’entrevois, dans cette course folle, à vingt mètres en avant une

branche énorme, colosse, presque un petit arbre greffé sur un platane,

et barrant la route. Si je ne parviens pas à me glisser immédiatement

sous la selle de mon cheval, c’est fini... L’espace d’une seconde et je

fais le mouvement... Un choc terrible... Je me retrouve à genoux, la

face contre terre, le crâne fendu, aveuglé par le sang...

On me relève... au bout de combien de temps?... je ne sais. Chaque

seconde est pour moi un siècle, tant mes souffrances sont horribles.

Chose étrange! je ne puis faire le moindre geste, en aucune façon je ne

puis remuer, et cependant je possède une entière lucidité, une

perception très nette de toutes choses. Je sens la vie diminuer,

s’éloigner graduellement, je me sens mourir, et mes pensées semblent, à

mesure, augmenter en étendue et en rapidité. Du même coup, j’embrasse,

jusque dans ses moindres détails, toute ma vie passée, ma jeunesse, mon

adolescence, mes travaux inachevés, mes espérances si brusquement

brisées; je vois défiler, tous ensemble, pêle-mêle et cependant bien

distincts, ceux qui me sont chers mêlés à la foule de ceux qui me

laissent indifférent. Dans ce singulier effet d’optique funèbre chaque

être, chaque chose, prend sa valeur réelle, son contour particulier, son

allure personnelle.

L’endroit où l’accident est survenu est loin de toute source. Point

d’eau. On défonce une caisse, et c’est avec du vin qu’on lave mes plaies

béantes. Mes compagnons de route s’empressent autour de moi. Le plus

jeune, amoureux du pittoresque sans doute, émet, très gravement

d’ailleurs, l’avis de me placer en travers sur un des chevaux de charge,

et d’atteindre ainsi le site ombragé et plein de fraîcheur où l’on a

décidé de déjeuner! Si cette étrange idée eût été adoptée, c’en était

fait de moi! Il ne fallut rien moins que l’intervention de mon fidèle

cawas pour décider mon trop joyeux compagnon à interrompre sa partie de

plaisir et à ne pas _achever_, de gaieté de cœur, un compatriote.

Ah! comme en ce moment, entouré d’indifférents qui ne voyaient dans cet

accident, où ma vie était en jeu, qu’un simple contretemps, un retard

fâcheux dans la suite de leur excursion fantaisiste, comme en ce moment

ma pensée s’est envolée, rapide, vers cette bonne et franche camaraderie

parisienne qui, de l’Opéra au Gymnase, sur les boulevards, relie entre

eux les artistes, les littérateurs, les journalistes, les vrais

travailleurs, ceux qui forment le goût, l’opinion, les vrais diplomates,

qui, par un beau tableau, un bon livre, une pièce amusante, quelquefois

simplement un mot spirituel, effacent les distances et rapprochent les

peuples plus efficacement que ne le font les politiques!

C’est ainsi que ma pensée se reportait vers ce Paris que naguère j’avais

quitté heureux, plein de vie, et il me semblait encore entendre mes amis

me souhaiter, au départ, bonne chance!

Hélas! je me trouvais maintenant à quinze cents lieues, seul, la tête

ensanglantée, paralysé, adossé au pied d’un platane, assisté de deux

cawas dont l’un chasse les mouches et m’abrite du soleil, pendant que

l’autre humecte d’eau fraîche mes lèvres brûlantes de fièvre.

Deux zaptiés avaient été dépêchés à Brousse pour prévenir et amener du

secours.

La nuit était déjà venue quand arriva mon drogman accompagné d’un

médecin grec.

Ce qui advint de moi pendant cette nuit interminable, je l’ignore. Tout

ce que j’ai pu percevoir, au milieu de la fièvre atroce qui me dévorait,

c’est que l’on a dressé mes tentes de campement, que l’on m’a placé sous

la plus petite, et que, pour comble de malchance, au milieu de la nuit,

la toile, mal fixée, s’abattit lourdement sur moi.

Le lendemain, vers midi, mes compagnons se hâtèrent de continuer leur

route, me laissant aux mains de mon drogman et du docteur grec.

Le cawas s’était rendu au village le plus proche et avait fait fabriquer

un brancard pour mon transport.

Je me souviendrai toujours de la scène curieuse que je vis alors.

Les chefs du village arrivèrent portant le brancard, suivis d’une foule

de turcs bigarrés et dépenaillés. Dans le champ de maïs où l’on avait

campé, devant moi, encore étendu immobile à la même place, ils formèrent

le demi-cercle. Longtemps mon drogman,--qui depuis est devenu mon

ami,--parlementa avec eux, cherchant à obtenir le plus de porteurs

possible et les conditions les moins onéreuses. Ces excellents

villageois--(les _bons villageois_ sont les mêmes dans le monde

entier),--flairant une bonne affaire, maintenaient haut les prix. Ils

commencèrent par demander une somme qui dépassait mille francs. Mon

drogman refuse. Ils font mine de se retirer. Mais ils reviennent et

discutent de nouveau. Ce sera huit cents francs! Nouveau refus. Nouvelle

fausse sortie. Ce sera sept cents! Même jeu. Enfin, las d’être ainsi mis

aux enchères, je fis signe d’en finir coûte que coûte. C’est entendu,

terminé, conclu; à 20 livres turques, soit quatre cent soixante francs!

adjugé!

On me place sur le brancard. Quatre vigoureux porteurs me soulèvent.

En route!

Et voici le nouveau convoi qui se déroule sur les chemins qu’hier encore

je suivais plein de force et de vie. En tête un zaptié; puis mon

drogman, à cheval également; le brancard où je suis étendu, recouvert

d’un drap blanc, porté par quatre turcs; derrière, quatre autres

porteurs, turcs de rechange; puis le médecin grec, mon cawas et un

zaptié.

On dirait un enterrement qui descend dans les ravins, gravit les

montées, serpente dans la plaine.

Ce que j’ai souffert pendant ces longues heures, sous cet ardent soleil,

dévoré par la fièvre, cahoté par le pas lourd et inégal des porteurs!...

ah! je ne veux plus y penser! A chaque instant j’agitais faiblement le

bras hors du drap blanc qui me recouvrait; je demandais grâce, je

sollicitais un arrêt; le convoi cessait sa marche; on m’imbibait les

lèvres d’eau fraîche, et l’on m’en faisait aspirer quelques gouttes par

un fétu de paille que l’on parvenait à introduire entre mes dents

serrées, contractées.

Il faisait nuit noire quand nous entrâmes en ville. Les porteurs de

rechange allumèrent des torches. Les rouges reflets de la flamme

scintillant sur les costumes multicolores des gens de l’escorte

ajoutèrent encore à l’étrangeté du tableau.

Quand on passa devant le palais du gouverneur, une foule compacte se

précipita sur nous en vociférant. Les zaptiés et mon cawas furent

obligés de tirer le sabre et de faire le moulinet pour protéger le

brancard. Mon drogman expliqua qui j’étais, et, soulevant un coin du

drap, me montra à la foule. Immédiatement le passage nous fut ouvert.

Voici ce qui était arrivé. Dans la journée des prisonniers, au nombre de

cinquante, s’étaient évadés. Les zaptiés s’étaient mis à leur poursuite

et en avaient blessé plusieurs qu’ils ramenaient dans la ville sur

brancards. On m’avait tout simplement pris pour un bandit rapporté dans

ces conditions et que l’on aurait été très aise d’écharper.

C’était évidemment une série noire, et je commençais à me demander si

jamais je reverrais ma demeure.

Enfin, sans autre accident, on parvient à me monter, toujours immobile

sur le brancard, jusque dans ma chambre.

Au moins, si je meurs, je mourrai chez moi! C’est préférable à la grande

route!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’ai peu de confiance dans la médecine et les médecins du pays.

L’extrême réserve que je professe à leur endroit est d’ailleurs partagée

par tous les Européens du pays,--et pour cause!

Par signes, car je ne puis prononcer une parole, je fais comprendre à

mon ami mon désir de faire prévenir l’ambassade française et de réclamer

les soins d’un des médecins que subventionne à Constantinople le

gouvernement de la République.

On expédie cette dépêche:

«D... ayant fait une chute de cheval est très grièvement blessé à la

tête. Il demande docteur M... par premier courrier.»

Et mon ami, tout en pansant mes blessures, en me rendant les mille

petits soins qu’exige un paralytique, m’encourage à prendre patience;...

l’ambassade ne peut manquer d’envoyer son médecin,... déjà, pour mon

prédécesseur, on a agi de même quand, peu de jours après son arrivée, il

fut terrassé par la fièvre typhoïde,... sur une dépêche identique à

celle précitée on a fait tout de suite le nécessaire,... on n’a même pas

voulu que le médecin attendît le départ du courrier,... on a fait

chauffer le _Pétrel_, le stationnaire français, et, dans la même

journée, le docteur M... était au chevet du malade... etc. etc...

Doux espoir! Et je retombe dans ma longue somnolence en pensant que

demain j’aurai auprès de moi un médecin français, un médecin sérieux!

Triste réalité! Voici la réponse de l’ambassade que le télégraphe

transmet avec une rapidité rare.

«Docteur M... répond textuellement: Je ne peux aller Brousse

maintenant. Ma présence peu utile pour cas actuel. Médecins Brousse

suffisent.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que pensez-vous, mes excellents amis, vous docteur Sabadini, aujourd’hui

médecin de l’hôpital français de Jérusalem, vous docteur Girerd,

aujourd’hui chirurgien à Panama, et vous docteur Dallas qui, seul, êtes

resté à Constantinople, vous trois à qui je dois la vie, que pensez-vous

de cette façon de comprendre et de pratiquer les plus simples devoirs

d’humanité?

En Turquie d'Asie · 第 44 / 156 题