LES SŒURS DE CHARITÉ

La clientèle catholique en Orient.--Actes blâmables et complaisances

coupables.--Retour à la politique rationnelle.--Les sœurs de Charité à

Brousse.--Création d’un petit hôpital français.

J’ai toujours professé un respect égal pour toutes les croyances

religieuses, aussi bizarres soient-elles. C’est dire que mettant toutes

les religions sur le même niveau, je m’abstiens d’en pratiquer une

quelconque, n’ayant pas les loisirs nécessaires pour les pratiquer

toutes à la fois. Je ne nie point que chacune ne soit la véritable.

C’est possible. Je ne dis ni oui, ni non. Peu m’importe d’ailleurs,

n’ayant jamais éprouvé le plus léger sentiment de religiosité. Peut-être

est-ce une case cérébrale qui me manque? En tous cas, si elle existe

réellement chez d’autres, elle fait chez moi absolument défaut. Et à

moins d’être un hypocrite et de pratiquer sans croire, ou un fou et de

croire sans avoir amassé des preuves suffisantes, il faut que je me

résigne à continuer de vivre comme j’ai commencé, sans la moindre

velléité de suivre une quelconque des innombrables religions qui

émaillent si diversement notre planète.

C’est dire quelle large tolérance je professe en matière de religion.

Cela ne signifie point cependant que je m’y montre indifférent.

Loin de là! la religion touche de trop près à la politique: on l’a vu

chez tous les peuples et à toutes les époques.

Imbu aussi fermement de tels sentiments, je me trouve donc parfaitement

à l’aise pour reconnaître que l’appui moral et matériel accordé par la

France aux communautés chrétiennes en Orient a contribué puissamment

autrefois à étendre notre influence dans tout le Levant.

Malheureusement il est arrivé à la longue ce qui était inévitable, étant

donné le caractère envahissant du clergé catholique et ses ramifications

avec la haute administration des gouvernements précédents. Être protégé

ne lui a plus suffi. Il a voulu devenir maître et protecteur. Et alors,

au lieu de continuer à prendre le mot d’ordre auprès de nos ambassades,

c’est lui qui graduellement a fini par leur imposer le sien. Il a été

d’ailleurs admirablement servi dans ses projets par l’appui de

diplomates peu scrupuleux qui, désireux d’arriver vite en se servant des

hautes influences du clergé, se sont faits ses alliés et ses humbles

serviteurs. Si bien qu’aujourd’hui il est advenu ceci: autrefois

c’étaient les communautés chrétiennes qui servaient les intérêts de la

France, aujourd’hui c’est la France qui sert les intérêts de ces

communautés.

Aussi a-t-on vu souvent des actes blâmables et répréhensibles dans tous

les pays civilisés, accomplis par des communautés religieuses,

quelquefois avec l’appui moral de nos ambassades, au détriment des

Turcs; et comme ceux-ci, en définitive, ont tout aussi développée que

nous la notion du bien et du mal, il en est résulté chaque fois une

atteinte directe à notre prestige, par suite à notre influence.

En vérité, il serait temps pour notre honneur de revenir à la tradition

logique et rationnelle qui consiste, en échange de la protection

efficace accordée, à se servir, dans le Levant, des communautés

religieuses pour le développement des intérêts généraux de la France, et

à refuser à ces communautés tout appui lorsque leurs intrigues peuvent

porter atteinte au respect dû à notre drapeau.

Ceci dit, c’est une véritable consolation d’avoir à constater que, dans

cette clientèle catholique que nous possédons en Orient, s’il y a

beaucoup d’ivraie, on rencontre encore cependant, de ci de là, quelques

bons grains.

En voici toujours un.

Brousse possède une mission des sœurs de la Charité. Elles sont là cinq

braves et méritantes filles qui font réellement honneur à la tradition

française. Elles distribuent des secours et des médicaments aux

malheureux sans distinction de religion et de nationalité; elles

apprennent les éléments de notre langue annuellement à plus d’une

centaine d’enfants, arméniens pour la plupart.

Les lettres suivantes peuvent donner au lecteur une idée exacte de la

situation des sœurs de Charité en Anatolie, et montrer qu’en dehors de

toute idée religieuse, c’est l’intérêt du pays de les protéger, de les

encourager et au besoin de les secourir.

I

Brousse, le 11 août 1880.

Monsieur l’Ambassadeur,

Un incendie a détruit tout un quartier de cette ville dans la nuit du

vendredi 7 courant. La maison occupée par les sœurs de la Charité, ainsi

que l’église qu’elles viennent de faire construire, se trouvant à

proximité de cet incendie j’ai cru de mon devoir de m’y rendre. Le feu

heureusement s’est arrêté à la maison voisine, séparée de celle des

Sœurs par un jardin, et il n’y a eu aucun dégât.

Je profite de cette circonstance pour signaler à Votre Excellence l’état

déplorable dans lequel se trouvent les divers corps de bâtiments qui

constituent dans cette ville la propriété des sœurs de Charité. Seules

les salles consacrées à l’école offrent encore une sécurité relative,

mais les autres pièces menacent ruine; les toits sont percés à jour, les

plafonds et les planchers sont disjoints, les poutres pourries, les murs

lézardés laissent voir de larges ouvertures. Si, par malheur, une des

flammèches de l’incendie tombée sur cette maison n’avait pu être éteinte

à temps, tout cet ensemble n’aurait fait qu’un feu rapide.

Les sœurs qui rendent ici de grands services en apprenant chaque année

notre langue à plus de cent élèves, filles et garçons, ont fait

dernièrement de grands sacrifices pour la construction d’une église. Ce

n’est même que grâce à un concours généreux dû à l’initiative privée de

M. Devaux, l’un des directeurs de la Banque ottomane à Constantinople,

qu’elles ont pu trouver les fonds nécessaires à l’achèvement de cette

église. Elles sont en ce moment hors d’état de faire les dépenses

nécessaires à la réparation de l’immeuble qu’elles occupent à Brousse.

Il y a cependant urgence, sinon cet immeuble s’écroulera un de ces

jours, et les sœurs se trouveront sans abri. J’ajoute que si ce malheur

venait à se réaliser et que les sœurs fussent par cela même dans la

nécessité d’interrompre provisoirement les leçons qu’elles donnent aux

enfants, il y aurait à craindre que les missions anglaises protestantes

établies dans cette ville ne recueillent une grande partie des élèves

des sœurs; alors l’œuvre entreprise, il y a déjà longtemps, et

aujourd’hui dans un état prospère, serait peut-être à recommencer

entièrement. C’est là une des principales raisons qui me font me

permettre d’appeler sur cet état de choses toute la bienveillante

attention de Votre Excellence. Veuillez, je vous prie, agréer...--E. D.

En Turquie d'Asie · 第 38 / 156 题