HISTOIRES DE BANDITS

Un conte des _Mille et une nuits_.--Les _Grandes Compagnies_.--La bande

de Salonique.--Le chef hellène Ghika.--La bande hellène de Ghemlek.--Le

brigand Koko.--La bande de Janina.--Les brigands d’Aïdin.--Le farouche

Emin.--Une bataille rangée dans le district de Caterine.--Histoire du

bandit Catchégani.--Histoire du bandit Pistchi osman.

Ce chapitre ne serait pas complet si les hauts faits des voleurs et des

bandits qui, en Turquie, tiennent si souvent, à la fois, la plaine et la

montagne, ne trouvaient point ici la place qui leur revient de droit.

Quelquefois c’est anodin--pour le pays! Cela rappelle ces contes

mirifiques que contait si bien la princesse Schéherazade, et témoigne

d’une rare fertilité d’esprit.

Ceci, par exemple, que narre gravement _la Turquie_, journal

semi-officieux, à la date du 1er novembre 1880:

«Le _Massis_ raconte ainsi qu’il suit un vol commis ces jours derniers

à Stamboul.

«Quelques malfaiteurs enfermèrent un de leurs camarades dans une malle

qu’ils firent transporter par un portefaix, leur complice, dans la

maison d’un Arménien possesseur d’une certaine fortune. Arrivé au

logis, le portefaix dit à la dame de la maison qu’il était envoyé par

son mari pour déposer la malle qu’il portait dans la chambre où se

trouvent enfermées d’autres malles.

«La dame fit entrer le porteur et lui désigna une pièce pour y déposer

son fardeau, pièce qui renfermait des bijoux. Le portefaix ne tarda

pas à s’éloigner et la dame retourna à ses occupations.

«Le voleur enfermé dans la caisse en sortit aussitôt, et après avoir

fait main basse sur les objets de valeur qui étaient dans les malles,

il les mit dans sa caisse, où il se renferma de nouveau. Au bout d’une

heure, le portefaix revint, se confondant en excuses et disant qu’il

s’était trompé d’adresse; il reprit la caisse et disparut sans qu’on

ait pu le découvrir jusqu’à présent.»

N’est-ce point là, dans sa parfaite naïveté, une page des _Mille et une

nuits_ de ce bon M. Galland!

Et ceci, à la date du 15 décembre 1880:

«Un nouveau vol considérable a été commis dans la nuit de lundi à

mardi à Stamboul, au préjudice d’Apik-Effendi, négociant bien connu

dans notre ville.

«Les voleurs, qui appartiennent probablement à cette association dont

les journaux de la localité ont parlé dernièrement, et à l’existence

de laquelle il faut décidément croire, avaient fait leurs préparatifs

depuis plusieurs jours. Ils avaient loué, sous prétexte de commerce de

flanelles, une boutique, assez éloignée du comptoir d’Apik effendi,

située à Nafié Han de Balouk Bazar. C’est de cette boutique qu’ils

sont entrés dans le comptoir, après avoir troué les murailles de trois

autres boutiques.

«Tout le contenu de la caisse, soit 4 à 5,000 livres turques,

plusieurs lingots d’argent et d’autres objets de prix ont été enlevés.

«La police informe.»

Et cette autre histoire, d’un genre un peu plus dramatique, toujours

dans la même période:

«Dimanche, vers 10 heures du soir, alors que lady Th... sortait avec

son mari sir Georges Th..., gendre de M. F..., de chez l’amiral

Hobbart pacha, où ils étaient allés en visite, des voleurs se sont

précipités sur la chaise à porteurs dans laquelle se trouvait la jeune

dame anglaise, et, brisant les vitres, ont voulu s’emparer de ses

bijoux.

«Une véritable bataille rangée s’est engagée entre sir Georges Th...,

les porteurs, le bekdji, quelques employés du Club commercial accourus

au bruit de la lutte, et les voleurs d’autre part.

«Sir Georges Th... a assené quelques vigoureux coups de canne sur les

assaillants, qui ont fini par prendre la fuite, non sans avoir blessé

M. Th... à la main.»

Mais, au fond, comparés à ceux qui vont suivre, ces faits sont des

enfantillages, et les États européens peuvent en revendre à la Turquie

dans cet ordre d’idées.

Voici où la scène change, où apparaît le vrai et permanent fléau.

Quand on parle ici des bandes armées qui opèrent dans les divers

vilayets de la Turquie, en Asie et en Europe, on ne manque point d’être

taxé d’exagération.

Eh bien! voici encore des extraits, pris au hasard, toujours dans le

même journal semi-officieux précité, et pour une période de moins de

trois mois.

On peut voir, par ces quelques notes, que nous donnons dans toute leur

simplicité de _faits divers_, que ces bandes sont organisées

militairement, parfaitement armées, et ressemblent quelque peu à ces

Grandes Compagnies du moyen âge, qui infestaient la France avant que

Duguesclin en prît le commandement,--n’en déplaise à sa mémoire!

(11 décembre 1880.)

«On se rappelle la capture, par les brigands, de Salih bey,

sous-gouverneur de Castoria, et de quelques autres fonctionnaires dans

le vilayet de Salonique.

»Ces fonctionnaires sont toujours au pouvoir des brigands. D’après les

informations reçues par le _Terdjumani-Hakikat_, la bande qui a fait

cette capture est composée d’une trentaine d’individus et commandée

par un Hellène nommé capitaine Petro.

»Les brigands demandent pour rançon des sommes folles, 20 à 30 mille

livres, et ils menacent les familles de leurs prisonniers de mettre à

mort ces malheureux si elles n’envoient pas la rançon demandée. Ces

infortunées familles n’ont pu préparer jusqu’à présent que 1200 livres

turques.»

(Même date.)

«Un autre télégramme du gouverneur général annonce que le brigand

hellène Ghika et cinq de ses compagnons, cernés dans une maison de la

ferme de Hissar bey, ont été obligés de mettre bas les armes et de se

livrer aux gendarmes. Ils ont été conduits, sous escorte, à Yénidjé et

écroués dans les prisons de cette ville.»

(16 décembre 1880.)

«Une bande de brigands hellènes a fait son apparition aux environs de

Ghemlek.

»Le sous-gouverneur de cette localité télégraphie au journal officiel

de Brousse que cette bande, qui était composée de quinze personnes, a

été complètement détruite par les zaptiés. Dans la lutte, deux zaptiés

ont été blessés, mais leurs blessures n’ont aucune gravité.»

(31 novembre 1880.)

«_Télégramme officiel._

»Le mutessarif de Serrès informe par télégraphe que le brigand Koko,

qui depuis trois ans exerce, à la tête d’une bande, le brigandage dans

le sandjak de Serrès et qui dernièrement a pillé le bourg de Zettova,

vient d’être arrêté dans le village de Kosta. Le détachement qui a

opéré cette capture continue à poursuivre les compagnons du bandit

Koko.

»Grâce aux mesures qui ont été prises et aux ordres qui ont été donnés

relativement à la poursuite du brigandage, un grand nombre de brigands

ont été jusqu’à présent tués ou arrêtés, et nous aimons à espérer que,

grâce à ces mesures, et sous les auspices de Sa Majesté, le brigandage

sera prochainement détruit dans la province.»

(28 octobre 1880.)

«Hidayet pacha, commandant militaire de Janina, a adressé au ministère

de la guerre le télégramme suivant:

»Une rencontre a eu lieu entre les troupes impériales et des brigands

sur la montagne de Yaléocastro, district de Grébena. Dans ce combat,

qui a duré six heures, cinq des brigands sont tombés morts; les autres

se sont dispersés dans les taillis, couverts de blessures.»

(21 décembre 1880.)

«On annonce que le sous-gouverneur de Salehli (vilayet d’Aïdin) est

parvenu à arrêter cinq des brigands qui ont dévalisé la poste

impériale près de Démirdji.

»Ces brigands avaient enlevé un groupe de cinq cents livres turques.

Ils se dirigeaient vers la ville de Yédiz lorsqu’ils ont été attaqués

par le sous-gouverneur et les gendarmes qui étaient sous ses ordres.

L’affaire a été très chaude et il a fallu tout le courage d’Emin

effendi pour avoir raison de ces bandits.

»Le sous-gouverneur Emin effendi n’a saisi sur eux que la somme de 170

livres. Le reste se trouve probablement en possession de leurs

complices.»

(4 janvier 1880.)

«Une lettre du mutessarif de Magnésie informe le colonel commandant la

gendarmerie du vilayet que le farouche Emin, l’adversaire de Pitch

Osman et l’auteur du quadruple assassinat qui a eu lieu en dernier

lieu à Axar, a été tué par la force publique dans une rencontre

qu’elle a eue avec la bande de ce malfaiteur dans le caza de

Kirkagatch. La lettre en question ne dit rien sur le sort des

compagnons du _bravo_.»

(Même date.)

«Une rencontre sérieuse entre les gendarmes et les brigands a eu lieu

la semaine dernière dans le district de Caterine, province de

Salonique. Voici comment un télégramme adressé au ministère de la

guerre par le vali _ad interim_ expose l’affaire.

»Des dépêches du commandant et du mudir de Caterine informent que

mercredi dernier un détachement de soixante gendarmes a attaqué dans

la forêt de la ferme de Ravan, dans le district de Caterine, une bande

de brigands composée de 80 individus environ. Dans le combat, qui a

duré de 9 heures jusqu’au soir, deux brigands ont été tués et une

grande quantité d’objets sont tombés entre les mains des gendarmes. Un

enfant de quinze ans nommé Moustapha qui était en captivité a été

délivré. Les brigands ont dû avoir plusieurs blessés, car on a

découvert dans la forêt des traces de sang. Le détachement a perdu

deux hommes. Le commandant Yahya bey et un autre gendarme ont eu leurs

chevaux tués.»

Comme on le voit, ces bandes opèrent d’une façon régulière, à peu près

sur toute l’étendue du territoire ottoman, aussi bien en Europe qu’en

Asie.

L’absence de voies praticables de communications, la protection occulte

que pratiquent les paysans envers ces bandes dont ils retirent souvent

profit, le défaut de régularité dans le paiement de la solde des

zaptiés, quelquefois même la connivence intéressée de fonctionnaires peu

scrupuleux, ce sont là autant d’obstacles à la dispersion et à

l’anéantissement des brigands.

Quand une bande, par suite de circonstances particulières, vient à

cesser le cours de ses travaux, une autre se forme aussitôt qui prend la

suite des affaires. C’est un véritable commerce qui a ses règles fixes,

déterminées; bien observées, elles conduisent à la fortune; mal suivies,

elles mènent à la faillite. Mais dans les deux cas, il faut savoir

éviter la potence!

Les chefs qui s’entendent à bien conduire leur barque ont toujours,

après quelques années d’exercice, et après richesses acquises, la

ressource de faire leur soumission pour finir leurs jours dans un repos

bien mérité! Cela se pratique journellement, et le gouvernement accepte

avec empressement, heureux d’en finir à si peu de frais.

C’est ainsi que le 10 décembre 1880 un télégramme officiel annonçait en

ces termes, à la Porte, une soumission depuis longtemps désirée:

«Hassan Tahsin pacha, gouverneur général de Salonique, fait savoir à

la Sublime Porte que le chef bandit Vanghéli, d’une triste célébrité,

a fait acte de soumission au sous-gouverneur de Nevrekop.»

Le plus souvent, d’ailleurs, ces hommes ne sont pas de vulgaires

brigands, tels que nous sommes habitués à nous les représenter. Ils ont

leur originalité, leur cachet personnel. En voici quelques exemples.

L’histoire du bandit Catchégani est devenue légendaire, bien que récente

encore. Les paysans qui ont connu ce Fra-Diavolo turc s’en montrent

fiers, et le citent comme modèle.

C’était d’ailleurs un homme intelligent, instruit, plein de ressources.

Le pacha de Smyrne avait beau lancer à sa poursuite ses plus fidèles

zaptiés, la bande de Catchégani restait insaisissable. Car celui-ci

avait su se ménager, par de généreux baschihs, des relations sûres

jusque dans l’entourage intime du gouverneur.

Un jour, le Pacha, après une nouvelle tentative infructueuse pour

s’emparer du bandit, se lamentait sur son divan:--Quel homme

extraordinaire! disait-il. Par Allah! je serais curieux de le voir! Le

vendredi suivant, comme il se rendait à la mosquée pour le sélamlik, un

_banabacq_ tenant une corbeille pleine de grains de maïs cuits se

trouvait au premier rang de la foule sur le passage du cortège. Il se

mit, à la vue du pacha, à chanter ses louanges en lui offrant des grains

de maïs. Le pacha, émerveillé de cette belle voix mélodieuse, s’arrête

un instant, l’écoute, et lui donne un quart de medjidjé. Deux heures

après, quand il revint de la mosquée, il trouva sur son divan, à sa

place habituelle, un billet où il put lire: «Tu as désiré voir

Catchégani! Tu l’as vu. C’est lui qui chantait tout à l’heure devant

toi!»

Une autre fois le Pacha assistait à une fête au Jardin des fleurs. Il

s’entretint longtemps avec de notables négociants, et surtout, pendant

près d’une heure, avec un jeune gentleman, très distingué, parlant

plusieurs langues avec une égale facilité, et dont la conversation vive,

animée, les aperçus nouveaux le charmèrent. Quand ils se séparèrent, le

Pacha invita le jeune homme à le venir voir souvent. Il n’avait pas

encore quitté le jardin qu’un inconnu lui remit prestement une lettre et

s’esquiva aussitôt. Le Pacha lut alors: «Tu as vu naguère Catchégani en

marchand de fruits. Tu viens de le voir tout à l’heure en homme du

monde. Comment veux-tu encore le voir?» Le Pacha prit sa barbe à deux

mains et levant les yeux au ciel: «C’est le Diable!» dit-il avec

résignation.

Catchégani n’était pas seulement un fantaisiste. On raconte de lui des

traits qui pourraient lui faire honneur si quelque chose pouvait relever

son impardonnable métier. Autant il se montrait dur, impitoyable pour

les riches et les puissants, autant il savait à l’occasion se montrer

humain, charitable envers les pauvres et les humbles.

Il fait un jour la rencontre, dans la montagne, alors qu’il flânait

solitairement, méditant quelque ruse nouvelle, d’un pauvre vieux

bonhomme qui pliait sous une charge de bois trop lourde pour ses années.

--Eh! pourquoi n’as-tu pas un bourriquot, l’ami! dit Catchégani. Tu

porterais plus de bois et te fatiguerais moins.

--Ah! _tchelébi_, je suis si pauvre! répond le bonhomme. Et c’est

seulement avec les quelques piastres que je gagne ainsi péniblement que

je puis donner du pain à mes enfants, et encore pas leur content!

--Voici vingt livres, reprend Catchégani en lui tendant une bourse.

Demain tu iras au marché, tu achèteras deux bourriquots, une bonne

hache, et dans la montagne tu trouveras le bois.

Le vieux, abasourdi par cette fortune inespérée, veut remercier son

bienfaiteur, savoir son nom, mais celui-ci a déjà disparu. Il continue

sa marche, et, le cœur joyeux, se fait une fête de raconter cette bonne

aubaine à ses enfants.

Mais une heure plus tard il est rencontré par des hommes de la bande de

Catchégani. On l’arrête et on lui saisit ses vingt livres.

Le bonhomme reprend, tout en pleurs, le chemin de son logis. Par hasard,

Catchégani se trouve de nouveau sur sa route.

--Qu’as-tu à pleurer? n’es-tu donc pas content?

--Ah! tchelébi, on vient de me voler ce que tu m’as donné.

Catchégani lance un signal. Bientôt ses hommes arrivent. Quand ils sont

tous rassemblés, il dit au vieillard:

--Quel est celui qui t’a volé?

--Celui-ci.

--Misérable, dit Catchégani, tu n’as pas honte de voler un pauvre homme!

Rends-lui ce que tu lui as pris!

Et il l’aurait tué sans les supplications de ses camarades.

Le vieux se jette aux genoux de Catchégani et l’assure de son éternelle

reconnaissance. Le lendemain il achète au marché deux bourriquots, une

hache, va à la forêt, abat du bon bois et s’en retourne en ville avec

une forte charge.

Conduisant ses deux ânes, il se promène dans les rues du marché, fier,

joyeux, et criant à tue-tête: «Voici les bourriquots de Catchégani qui

passent! Regardez le bon bois que j’ai aujourd’hui! Je le dois à

Catchégani!» Et il continue ainsi, célébrant sur tous les modes le nom

du bandit redouté.

Comme il refuse de se taire, les zaptiés finissent par l’arrêter. On le

conduit chez le _bin-bachi_, qui l’envoie devant le pacha.

--Pourquoi cries-tu ainsi? ne sais-tu pas qui est ce Catchégani que tu

loues? lui dit sévèrement le pacha.

--Voici vingt ans, répond le bonhomme, que je vends du bois. Je n’ai

jamais pu gagner assez pour m’acheter un âne. J’ai les épaules meurtries

par le fardeau. Regarde! Personne ne m’a jamais donné 20 paras pour

alléger ma misère. Au contraire, quand je vends une charge de bois

apportée de très loin, péniblement, on cherche à me rogner mon prix.

J’ai rencontré un homme qui a eu pitié de mon infortune, qui m’en a fait

sortir, qui a fait que maintenant nous avons tous du pain à la maison!

C’est Catchégani qui est ce bienfaiteur! Et tu ne veux pas que je

proclame hautement le nom de mon bienfaiteur!

--Si tu continues on te mettra en prison!

--Tu peux me faire pendre, reprit l’obstiné vieillard. Sous la corde

même je crierai encore: Catchégani est mon bienfaiteur!

Le Pacha se laissa attendrir enfin et fit relâcher le bonhomme.

Quelque temps après, Catchégani apprit cet incident, et, émerveillé d’un

sentiment de reconnaissance aussi rare, il fit parvenir vingt autres

livres turques à son protégé.

Catchégani finit comme finissent tous ces chefs de bandes quand ils ne

sont pas tués dans les rencontres. Fatigué de cette vie errante, il

demanda un jour à faire sa soumission à la condition qu’on lui

accorderait, ainsi qu’à ses compagnons, la vie sauve et qu’on leur

laisserait leur liberté. Le Pacha, trop heureux de ce dénouement

pacifique, promit tout ce qu’on voulut. Mais des ordres formels

arrivèrent de Constantinople. Catchégani et sa bande furent arrêtés et

condamnés. On lui laissa la vie, mais on l’envoya au bagne de Rhodes. Le

Pacha, qui n’avait pu tenir sa parole, lui fit mettre, au lieu de fers,

un bracelet en or massif au bras droit. Catchégani ne tarda pas à

devenir le modèle des galériens. En récompense on lui confia la place de

_cafedji_, ou cantinier du bagne; et, quand il y a des rixes dans la

prison ou des tentatives de révolte, c’est lui qui aujourd’hui, bien que

vieilli par les ans plus que par les remords, est le premier à mettre le

holà.

Catchégani est bien le vrai type du bandit d’opéra-comique. Au fond, il

ne se montrait cruel et barbare que lorsque la nécessité l’exigeait. Il

avait adopté ce métier par goût, par tempérament. Il ne professait nulle

haine pour la société; aucune déception d’amour, d’ambition, de richesse

ne l’avait jeté dans cette voie d’aventures; il n’avait aucune vendetta

à exercer. C’était un fantaisiste!

Il n’en est point de même de Psitchi Osman, un autre brigand légendaire,

qui aujourd’hui mène l’existence du plus pacifique des bourgeois.

Il vivait à Balouk-Essir, petite ville située presque sur la limite des

vilayets de Brousse et de Smyrne. Jeune, actif, intelligent, il était

parvenu à créer une petite boutique de chaussures bien achalandée. La

perfection que ce cordonnier apportait dans la confection des souliers à

la turque, le bon marché qu’il offrait à ses clients, son honnêteté bien

établie, tout cela attirait graduellement à sa boutique les pratiques de

ses concurrents. Les anciens, voyant leurs bénéfices baisser,

s’entendirent entre eux, calomnièrent le nouveau venu, et s’ingénièrent

à échafauder des intrigues pour l’amener à quitter le pays.

Psitchi Osman était de mœurs douces et paisibles. Au lieu de rendre

attaque pour attaque, il se contenta de s’appliquer à trouver du cuir

meilleur encore et à perfectionner la coupe et le cousu de ses

babouches.

Cette naïveté ne faisait point le compte de ses concurrents. Ils

s’irritèrent, et, un jour, l’injurièrent publiquement. Une bagarre

s’ensuivit. Or, comme il se trouvait que Psitchi Osman était d’une force

non moins grande que son naturel était tranquille, il arriva que ses

assaillants furent obligés d’abandonner la partie en laissant

quelques-uns des leurs sur le terrain. Les zaptiés intervinrent,

conduisirent Psitchi Osman à la prison et l’y laissèrent.

Sous ses apparences paisibles et timides, Psitchi Osman cachait non

seulement une force herculéenne mais aussi il dissimulait un esprit

actif et fertile en expédients. Aussi ne tarda-t-il point à se sauver de

la prison.

Tout de suite, il sollicite sa grâce. Le Pacha, en raison de ses

excellents antécédents, la lui accorde.

Le cordonnier revient à Balouk-Essir. Il reprend son travail, et la

clientèle réapparaît plus nombreuse qu’auparavant. Nouvelle jalousie des

confrères. Nouvelle cabale. Nouvelle bataille. Nouvelle entrée en

prison. Nouvelle fuite.

Sa femme, qui le trompait avec un autre cordonnier, dénonce sa retraite.

Les zaptiés s’emparent de lui. Pour la troisième fois on le jette en

prison. Mais aussi, pour la troisième fois, il parvient, deux mois

après, à s’évader.

Une fois libre, son premier soin est de rechercher sa femme. Il la

trouve, il lui coupe le cou, et, sa vengeance satisfaite, il se rend

dans la montagne.

Aussitôt qu’il a pu réunir un peu d’argent, il appelle autour de lui les

hommes de bonne volonté, il organise une bande et l’arme de bons et

solides fusils Martini. Puis, pour remplacer la femme traître qu’il a

tuée, il cherche une compagne; il finit par trouver une turque, à l’âme

aventureuse, une vraie gaillarde, qui consent à partager la dure vie

qu’il va mener.

Et maintenant que la troupe est au complet, en avant!

Mais Psitchi Osman, qui ne s’est fait chef de brigands que par suite

d’une longue série d’attaques imméritées, qui n’a à venger que ce qu’il

considère comme des injustices à son égard, ne s’en prend pas

indifféremment à toutes les classes de la société.

Pour lui le pauvre restera toujours digne de respect. Il le protégera,

le défendra au besoin et ira même, si, par hasard, il arrête un

misérable dont toute la fortune consiste en un medjidjé, à lui en donner

quatre autres pour parfaire la livre turque! C’est le type du bandit

bienfaisant pour ceux qui n’ont rien.

S’il rencontre un voyageur qui possède plus d’une livre, il partage avec

lui. Au-dessus de cinq livres il prend la totalité.

Tout ici est régulier, méthodique, d’une bonne entente, d’une

mathématique parfaite dans l’art de répartir proportionnellement les

richesses.

Il n’en est point de même quand Psitchi Osman trouve sous sa main de

riches et orgueilleux propriétaires, ou bien des fonctionnaires publics.

Ce n’est plus alors pour assurer son existence et celle de sa bande

qu’il agit; ce n’est plus l’intérêt qui parle, c’est la vengeance qui

commande.

Un jour, il s’empare d’un effendi qui allait constater un décès dans un

village. Le zaptié d’escorte, arrêté également, se lamentait sur la

misère qui allait atteindre sa famille. Psitchi Osman donna l’ordre de

le relâcher; et, lui mettant cinq livres turques dans la main, il lui

dit:--Achète du pain à tes enfants. Je ne puis en vouloir au misérable

qui, par nécessité, est obligé de faire ton métier.

Quant au malheureux fonctionnaire tombé en son pouvoir, il le fit

dépouiller de ses vêtements et de ses babouches, et il l’obligea à

marcher, pendant six longues heures, absolument nu,--nu comme Hassan sur

son divan,--à travers les buissons de ronces et d’épines. Puis, à la

nuit, il le fit charger sur un mulet et déposer au seuil de sa maison

dans Balouk-Essir. Quand le lendemain, au lever du jour, les passants

rencontrèrent l’effendi, il était, par suite du supplice des ronces et

des épines, «enflé comme un tonneau,» disent les gens du pays. Il mourut

trois jours après.

Un bandit, alors prisonnier à Smyrne, qui auparavant avait connu Psitchi

Osman, s’offrit à diriger une expédition pour le prendre, à condition

qu’en cas de réussite on lui accorderait sa grâce. Mais c’est lui qui

fut pris. Osman lui fit couper le nez, les oreilles et les doigts; il

lui fit arracher des lambeaux de peau sur la nuque et, sur les plaies

vives, fit répandre de l’alcool. Puis il le renvoya à la ville, où

l’autre expira en arrivant.

On envoya contre cet insaisissable bandit un détachement des troupes

impériales. Les troupes furent battues et obligées de s’enfuir.

Un officier albanais sollicita l’honneur de marcher contre lui. Il

organisa une bande d’hommes résolus, et se rendit à sa rencontre. Enfin,

il parvient à l’atteindre et à le cerner. Mais à peine est-il à portée

de fusil qu’il voit s’avancer vers lui, à découvert, la femme turque qui

s’est faite volontairement la compagne de Psitchi Osman.

--Officier, qu’es-tu venu faire ici? lui crie-t-elle en armant son

fusil.

--Vous prendre tous, brigands! répond-il. Il vise la femme. Le coup

part. Elle n’est pas touchée.

--Officier, prends garde à ta crosse! crie la femme.

Elle tire, et la crosse du fusil de l’Albanais est brisée par la balle.

--Officier, prends garde à ton bras droit!

Elle tire de nouveau, le soldat tombe le bras fracassé..., et ses hommes

se dispersent...

La lassitude cependant finit seule par avoir raison de Psitchi Osman. Il

sollicita sa grâce, aux conditions ordinaires, c’est-à-dire la vie sauve

et la liberté. On les lui accorda. Depuis ce moment ils vivent heureux

et tranquilles, sa femme et lui, dans un grand _tchifflik_ non loin de

Balouk-Essir. Ce sont maintenant les plus honnêtes gens du monde!

* * * * *

J’ai tenu à laisser à ces récits leur naïveté et leur couleur locale. Je

les donne tels que je les ai maintes fois entendu raconter. Au lecteur

le soin d’en tirer les réflexions et la moralité.

En Turquie d'Asie · 第 32 / 156 题