L’ASCENSION DU MONT OLYMPE

L’excursion à faire.--L’Olympe vierge.--Le kiosque impérial.--Les lits

d’anciens torrents.--La forêt.--Le premier plateau.--Le deuxième

plateau.--Une oasis dans un désert de pierres.--Le troisième

plateau.--La montée à pied.--Le panorama.

Il est une excursion que tous les touristes qui vont à Brousse ne

manquent point de faire: c’est l’ascension du mont Olympe, au pied

duquel s’étend la ville.

C’est tout au plus l’affaire d’une journée, montée et descente; et une

journée, en Asie, cela représente à peine une heure à Paris.

Mais il est nécessaire de s’approvisionner de tout absolument, avant de

partir. Ce n’est plus ici comme en Suisse, où chaque montagne est

exploitée commercialement par les indigènes pour les touristes,--ou

contre eux, au choix. Il n’y a pas de relais, pas de chemin de fer du

Righi, pas d’hôtel de la _Pierre à voir_ ou autre; on ne délivre point

de ticket comme au tourniquet des gorges du Trient; il n’existe pas même

de guides patentés. L’industrie ne s’est pas encore emparée du mont

Olympe et ne l’a pas mis en coupe réglée pour le détriment des

voyageurs. Aussi cette excursion, en somme très simple et très facile,

possède-t-elle encore le caractère d’originalité imprévue qui fait le

charme des excursions d’artistes. Il est vrai d’ajouter que si l’Olympe

n’est pas exploité par les hôteliers commerçants, il l’est souvent par

les voleurs. Mais à choisir entre ces deux maux je préfère encore le

second; il a son côté pittoresque, et d’ailleurs on peut quelquefois en

réchapper, chose impossible dans le premier.

Donc bien armés et munis des provisions de bouche nécessaires, on part à

cheval dans la direction de l’Est. Après avoir passé le groupe de

platanes de Tefferich on atteint le kiosque impérial où le Sultan n’est

venu qu’une fois encore. C’est une petite bâtisse formée de trois

pavillons soudés ensemble pour ainsi dire, en pierre, à un seul étage:

un bourgeois de Chatou hésiterait à s’y loger. Mais, par compensation,

la vue est magnifique. Des fenêtres de ce «palais» l’œil embrasse toute

l’étendue de la plaine de Brousse et perçoit jusqu’au golfe de Ghemlek.

Quand les rayons du soleil viennent dorer ce panorama on a devant soi un

magnifique tableau, et le peintre est forcé d’avouer son impuissance à

rendre dans sa parfaite tonalité l’indiscutable beauté de cette terre

d’Asie.

La montée ensuite devient plus difficile. On suit des chemins raboteux,

parsemés de larges roches presque plates qui vont s’étageant. La surface

unie, et comme usée par le frottement, qu’offrent ces roches, leur

encaissement, peuvent faire supposer que ce sont d’anciens lits de

torrents aujourd’hui desséchés. Là il est nécessaire, pour raison de

sécurité, de laisser la bride entièrement libre au cheval, tout en se

tenant toujours prêt à le soutenir au moindre faux pas; ces chevaux du

pays, petits, maigres, ont le pied assuré à l’égal du mulet; ce n’est

point ici le cavalier qui doit guider sa monture; il doit se fier sans

réserve à l’instinct de ces excellentes bêtes.

Bien que le caractère distinctif de ce terrain soit la roche, le silex,

le granit, la végétation est très belle et très luxuriante jusqu’au

premier plateau. Le chêne, le pin noir et blanc, le charme, l’orme, le

hêtre constituent une forêt immense qui se continue pendant plus de deux

heures.

Arrêtons-nous un instant sur ce premier plateau, et déjeunons, car nous

sommes évidemment partis de bonne heure, avant le lever du soleil.

Ici la nature est encore dans toute sa vigoureuse beauté. Ce plateau, de

forme circulaire, est circonscrit à l’est, à l’ouest et au nord par le

prolongement de la forêt que nous venons de traverser. Au sud, les

arbres deviennent plus rares. Des pierres énormes,--quelques-unes ont

plus de vingt mètres carrés,--apparaissent sur toute l’étendue du

plateau, les unes gisant horizontalement, à fleur de terre, les autres

se tenant verticales, d’autres obliques. C’est un véritable chaos de

pierres au milieu desquelles poussent quelques rares herbes.

Il faut près d’une demi-heure pour atteindre l’autre extrémité du

plateau. Ici la montée devient plus difficile, le chemin se rétrécit,

s’encaisse plus profondément, les arbres commencent à se faire rares.

Enfin deux heures après, on atteint le second plateau. L’aspect en est

encore plus désolé que celui de son voisin d’en bas. C’est le même

fouillis inextricable de pierres amoncelées. Une seule particularité: un

lac, mignon, digne d’un jardin anglais, permet aux grands chênes qui

l’ombragent et semblent le protéger de mirer leurs rameaux dans ses eaux

tranquilles où prennent leurs ébats de coquettes petites truites très

appréciées des gourmets. C’est une fraîche oasis au milieu de ces

pierres brûlantes.

On s’éloigne à regret. On monte encore pour atteindre le troisième

plateau. Mais cette fois le trajet est plus court. Il est vrai que, par

manière de compensation, la route est de beaucoup plus pénible.

Nous voici arrivés à ce troisième plateau! Le touriste s’en trouve tout

aussi heureux que tu peux l’être, lecteur, en entrevoyant la fin du

récit de cette monotone montée.

Et cependant ce n’est pas tout. Il reste un dernier obstacle à franchir.

Il faut ici abandonner les chevaux, les confier aux surudji, et

entreprendre courageusement, sous un lourd soleil, d’atteindre, à pied,

ces deux petits cônes tronqués qui apparaissent, tout là-haut, devant

vous.

Bast! cela n’est rien à faire, se dit-on! C’est tout près! Et l’on se

met résolument en marche. Et, à mesure que l’on avance, les deux petits

cônes semblent s’obstiner à ne point se rapprocher de vous. On se

meurtrit les pieds dans cette pyramide de pierres qui parfois cèdent

sous votre pression, se détachent, dégringolent et vous entraînent dans

leur chute. On cherche bravement une autre direction, des pierres mieux

assises, et l’on recommence. Le soleil vous inonde de ses brûlants

rayons; la sueur coule à grosses gouttes de tous les pores distendus; la

gorge est desséchée. Un faux pas! on dégringole de nouveau, et l’on perd

en une seconde le résultat d’un effort de vingt minutes!

_Ichallah!_ nous y voici enfin!

Le tableau qui s’offre alors aux yeux compense bien, et au delà, les

souffrances endurées. Le panorama est réellement splendide. On embrasse

d’un même coup d’œil la mer Noire, le Bosphore, Constantinople, la mer

de Marmara, les golfes de Ghemlek et d’Ismidt. A l’est, vous apercevez

très distinctement les lacs de Yeni-Cheir et d’Isnik, et le cours du

Sakaria, composé de trois affluents dont l’un descend de la haute plaine

d’Angora, l’autre du mont Dindymène, le troisième du mont Olympe. A

l’ouest, vous voyez la large nappe bleue du lac Apollonia, celle, plus

petite, du lac de Mohalitz, les sinuosités du Ryndacos, la péninsule de

Cyzique et la chaîne de l’Ida, frontière de la Troade. Enfin au sud,

l’œil se perd à l’horizon sur les vastes plaines de la Mysie et de la

Bithynie.

Que de souvenirs historiques une semblable vision peut réveiller! Comme

on se sent petit en présence de cette immensité! infime atome devant

cette longue suite de siècles que tout évoque ici!...

En Turquie d'Asie · 第 30 / 156 题