L’ÉLÉMENT CHRÉTIEN DANS LES CONSEILS PROVINCIAUX

Depuis la promulgation du Hatt de 1840, chaque communauté a pu se faire

représenter au conseil supérieur de sa localité, par un de ses membres

élu par elle. Quand les tribunaux de commerce et d’instruction

criminelle ont été organisés, le même principe a été mis en pratique.

Il y a à remarquer que par suite de la mise en vigueur de cette mesure,

dans certaines localités, où il n’y a par exemple que des Grecs et des

Turcs en proportion égale, l’élément chrétien n’est représenté dans les

conseils que par un seul individu, tandis que dans d’autres endroits la

population chrétienne, composée de 3 à 4 communautés différentes, est,

quoique bien moins nombreuse que la population turque, représentée dans

les conseils par trois ou quatre membres.

A Brousse, les communautés chrétiennes comptent quatre membres dans le

grand conseil provincial. Les chrétiens s’y trouvant en nombre presque

égal aux Turcs, auraient dû acquérir une part proportionnelle

d’influence dans les décisions. Il n’en est cependant rien[4].

[4] Rapport du consul d’Autriche-Hongrie au chevalier Schwegel, 1872.

Cette concession aux chrétiens était une utile réforme dont on devait

attendre les meilleurs résultats. Leur admission dans les conseils

devait, en donnant satisfaction à leurs aspirations, les relever à leurs

propres yeux et les préparer à l’admissibilité à toutes les fonctions

publiques. Cependant, après de longues années d’expériences, on ne

trouve pas encore les chrétiens beaucoup plus aptes que par le passé à

ces fonctions. Leur présence dans les conseils n’a servi que bien

rarement à l’avantage des communautés chrétiennes, et n’a que bien

rarement aussi pu exercer quelque influence dans les discussions

d’intérêts généraux.

Faut-il ajouter que les chrétiens n’ont pas su encore comprendre

l’avantage des privilèges qui leur ont été accordés, et qu’ils ont

manqué d’habileté pour en faire un bon usage? D’ailleurs, ils ont en

général rarement le courage d’une opinion et encore moins souvent celui

de soutenir une opinion contradictoirement avec les musulmans; leur

présence dans les conseils ne sert le plus souvent qu’à sanctionner des

décisions auxquelles ils n’ont pris aucune part.

Dans les questions d’intérêt privé entre deux individus de deux

communautés, on voit presque toujours les membres chrétiens des conseils

se poser moins en juges impartiaux qu’en défenseurs obligés et naturels

de leur coreligionnaire respectif. En présence d’un intérêt turc en jeu,

ils se taisent. Dans les questions d’intérêt public, on ne les voit

prendre aucune initiative et on les trouve presque toujours

indifférents. Dans les questions d’intérêts chrétiens, on les trouve le

plus souvent divisés par l’antagonisme et les rivalités de race, qui,

parmi les diverses communautés chrétiennes, ne le cèdent en rien aux

rivalités entre chrétiens et musulmans.

On accuse souvent les turcs de fanatisme; les populations chrétiennes de

ce pays méritent au moins autant qu’eux ce reproche; les grecs surtout,

et selon moi, il n’y a pas chez eux le même esprit de tolérance pour le

modifier comme chez les turcs[5].

[5] Rapport précité.

Les chrétiens n’ont jamais été admis dans les conseils sur un pied de

parfaite égalité avec les membres musulmans. Ils n’ont presque jamais

été nommés d’une manière régulière. Ce sont le plus souvent des

personnes de la convenance des autorités locales, et désignées au choix

de leurs coreligionnaires, pour remplir auprès d’elles le rôle

d’automates ou de conseillers complaisants.

Dans ces conditions, les membres chrétiens ne paraissent briguer leurs

places au conseil qu’en vue de servir leurs intérêts privés. Les

dispositions qui animent les turcs dans l’exercice des fonctions

publiques ne sont d’ailleurs pas plus édifiantes, et sur le terrain de

l’intérêt privé, on voit le plus souvent turcs et chrétiens se réunir et

s’entr’aider; une opinion complaisante en vaut une autre à l’occasion.

Tel est le rôle des chrétiens dans les conseils provinciaux depuis

longtemps; telles sont aussi les dispositions générales des membres

musulmans et chrétiens dans ces conseils.

Les chrétiens ne manquent cependant pas de se récrier contre la

situation secondaire faite à leurs représentants dans les conseils; mais

de tous ceux qui ont passé par ces fonctions, aucun n’a su faire preuve

d’assez d’indépendance, d’impartialité, de courageuse énergie, pour

pouvoir contribuer à l’améliorer.

La profonde misère qui règne dans toutes les classes de la population et

qui résulte d’une longue série de manque de récolte, du poids énorme des

impôts et des charges supplémentaires qui pèsent sur elles contribue

beaucoup aussi à leur démoralisation et à leur découragement; avec le

sentiment de leurs droits, elles semblent avoir perdu la conscience de

leur devoir.

En Turquie d'Asie · 第 25 / 156 题