... Hier, mon cawas Hristo a été insulté et menacé par un grec, sujet
ottoman. J’ai porté plainte à l’autorité locale et l’agresseur a été
arrêté immédiatement. Aujourd’hui, je me rends chez le juge
d’instruction avec mon cawas pour qu’il expose lui-même les faits tels
qu’ils se sont passés.
Hristo se revêt de ses plus beaux vêtements, rouges et or, il se pare de
ses armes les plus damasquinées et les plus étincelantes à l’œil, et il
n’oublie pas surtout la décoration autrichienne qu’il a gagnée je ne
sais plus dans quelle bataille.
Ainsi accoutré, au milieu de la foule dépenaillée qui encombre le
vestibule servant d’antichambre au juge d’instruction, mon cawas, droit
et fier comme un bedeau de cathédrale et la cravache à la main,
passerait aux yeux d’un Parisien et surtout d’une Parisienne pour un
prince oriental, et moi simplement habillé à la française, en noir, je
serais pris tout au plus pour son humble domestique.
On nous introduit immédiatement dans le cabinet du juge d’instruction.
C’est au rez-de-chaussée, de plain-pied avec le vestibule. Une chambre
longue, basse, à fenêtres étroites et grillées. Jour incertain. Une
natte en paille recouvre la moitié de la pièce, à droite en entrant; de
ce côté, dans l’angle, en face les fenêtres, un fauteuil forme crapaud,
siège officiel du magistrat; à gauche de ce fauteuil, un petit tabouret
pour le greffier; entre le fauteuil et le tabouret, une petite table
très basse, très étroite, hexagone, supportant une écritoire et des
plumes. Dans la moitié de la chambre qui n’est pas revêtue de la natte
gisent pêle-mêle, sur le carreau, des armes, des vêtements maculés de
boue, de sang, poussiéreux, des vases, des chibouks, des ceintures, des
babouches, des ficelles, etc..., en un mot, un attirail de pièces dites
à conviction. Sur toute l’étendue de la natte c’est le même fouillis,
avec cette seule différence que ce sont des liasses de papier, documents
privés et publics, plaintes émanant de particuliers, _takrirs_ ou pièces
officielles provenant des autorités ottomanes ou étrangères. Pas l’ombre
d’un bureau, d’un registre, d’un carton. Dans cette pièce où s’agitent
sans cesse les questions de vie, d’honneur, dans cette enceinte
redoutable d’où l’innocent peut sortir prévenu, accusé et déjà presque
coupable aux yeux des autres, tout respire l’incurie la plus profonde,
le désordre le plus parfait, la nonchalance, le laisser-aller,
l’insouciance; les murs suintent la misère, et tout indique la
corruptibilité.
Le juge d’instruction est enfoncé dans son fauteuil crapaud, échoué là,
Allah seul peut savoir à la suite de quelles péripéties!
C’est un grand vieillard, teint basané, barbe noire en pointe, coupée
court, sourcils broussailleux, yeux bistrés enfoncés profondément; ses
mains longues, osseuses tiennent le _tébili_, chapelet turc, dont les
boules rouges s’égrènent sans fin entre ses doigts décharnés. Sa longue
robe verte et sa large ceinture disparaissent presque dans les plis de
sa houppelande fourrée--et il fait 30° au-dessus de zéro à l’ombre! Il
porte le turban blanc des imans, et ses pieds jouent à l’aise dans de
larges babouches jaunes.
A mon entrée, il se lève, esquisse de la main le salut oriental,
m’indique un siège à sa droite et se rassied. Il fait un signe; un des
zaptiés de garde disparaît et revient avec l’inévitable plateau et les
non moins inévitables tasses de café. Il roule une cigarette d’excellent
tabac de Cavalla, et me la présente ainsi que la pincette à feu. Nous
causons, en buvant, de la température, de la récolte des raisins qui
s’annonce bonne, d’un ours tué récemment dans la montagne, à quatre
heures de la ville, et d’une foule de choses tout aussi intéressantes.
Pendant ce temps, les accusés et les prévenus attendent dans le
vestibule, bavardent gaiement avec les zaptiés qui les surveillent, et
trinquent fraternellement en se passant tour à tour la coupe remplie
d’eau.
J’aborde le sujet de ma visite. Le juge m’écoute et ordonne au greffier
de lui remettre ma plainte écrite. Celui-ci quitte son siège, se met à
quatre pattes sur la natte, au centre des innombrables liasses de
papiers qui ont été jetés là, au hasard, au fur et à mesure de leur
réception, à la place précise où, après la lecture, on les a laissés
choir.
Ainsi accroupi, le greffier, s’appuyant sur la main gauche, se met à
trier rapidement de la main droite tous ces documents. C’est un
bouleversement qui dure bien dix minutes. Enfin un cri de triomphe se
fait entendre: c’est le greffier qui a trouvé! _Ichallah!_ Il se
redresse en agitant au-dessus de sa tête une large feuille de papier.
Cela est bien, en effet, le texte de la plainte par moi adressée.
J’admire l’intelligence de cet employé et son adresse dans cette chasse
aux documents, car j’aurais, certes! fait le pari qu’il serait resté
bredouille dans cet inextricable fouillis!
Il s’assied alors par terre, les jambes repliées, à la turque, et lit à
haute voix mon _takrir_. Le juge d’instruction l’écoute-t-il? Je ne
sais. Son visage reste impassible et ses yeux ne quittent pas le
_tébili_ que ses doigts égrènent méthodiquement.
Le greffier a fini sa lecture. Long silence. Le juge continue à paraître
immobile et insensible à ce qui l’entoure. Dormirait-il? Non, car il se
décide à remuer; il étend les bras et prend le document. Il contemple
longuement ce papier auquel il ne comprend rien, ne sachant pas un mot
de français. Que fait-il? il se contente d’examiner le cachet dont il
connaît la forme et l’aspect. Puis, sans qu’un muscle de son visage ait
tressailli, sans le moindre mouvement du corps, il ouvre la main et
laisse tomber mon _takrir_ qui va rejoindre, au hasard, sur la natte,
l’amas confus des textes arabes, turcs, persans, arméniens, grecs,
russes, etc. Ce magistrat, en ce moment, rappelle à mon esprit les
automates de Vaucanson, et c’est avec peine que je réprime mes pensées
qui, vagabondes, tiennent absolument à me faire comparer le premier juge
d’instruction du vilayet aux pantins articulés des baraques foraines,
ornements des fêtes publiques de la banlieue parisienne!
Longtemps ce fonctionnaire étonnant reste immobile, sans même se donner
la peine d’abaisser la main de laquelle vient de s’échapper ma lettre
officielle. Enfin il se décide à relever la tête. Il ouvre la bouche.
Sans doute il va m’entretenir de mon affaire. Erreur! il commande de
nouvelles tasses de café à un nouveau zaptié de garde!
Il faut cependant procéder à l’interrogatoire de mon cawas. Je l’exige.
Mais alors je constate ce que l’on m’avait dit depuis longtemps, ce que
je m’étais toujours refusé à croire, c’est-à-dire la nullité plus que
parfaite du juge d’instruction, homme versé sans doute dans
l’interprétation sagace du Koran, mais totalement ignorant des choses de
ce monde!
C’est le greffier, arménien jeune encore, intelligent, et désireux
d’arriver, qui fait l’interrogatoire, pose les questions, facilite les
réponses, et en prend rapidement note.
Le juge d’instruction continue à rester immobile. Dans le pays on
appelle cela un «homme de bois».
De temps à autre, un zaptié vient lui présenter des pièces à signer.
Quel travail! quelle fatigue! Le juge prend son cachet, le tient de la
main gauche; de la droite il l’enduit d’encre turque grasse et épaisse;
il le frotte avec lenteur et méthode; puis il le passe dans sa main
droite, pose sur la paume de sa main gauche la pièce à signer et y
appuie enfin longuement son cachet. Cela fait, il laisse tomber le
papier,--toujours automatiquement; le zaptié se baisse, le ramasse et
l’emporte. Le juge se renfonce dans son fauteuil crapaud avec la
lassitude qui résulte de l’accomplissement d’un pénible labeur. Quelle
fatigue! quel travail!
L’interrogatoire de mon cawas fini, le greffier présente à son chef le
procès-verbal. Le juge, sans le lire, y appose son inévitable cachet.
J’ai hâte de me retirer.
Mais en sortant, par prudence, je vais voir le pacha. Je fais bien, car
il me confirme de tous points mon impression sur l’absolue nullité de
son juge d’instruction. Il m’entend, m’écoute, et, le lendemain, au
tribunal correctionnel, mon cawas a gain de cause; son agresseur est
condamné à la prison, à l’amende et aux dommages-intérêts. _Pek eyi!_