Un campement sur le golfe de Ghemlek.--Le grec moderne.--Arnaout
Keuy.--La saison des bains de mer.--Les soirées.--Les maisons.--Les
Grecques et les Arméniennes.--Une source sainte.
Je me trouve, pour le moment, campé à Arnaout-Keuy, sur le golfe de
Ghemlek. Mes tentes sont dressées sur un rocher à pic, à 50 mètres
au-dessus du niveau de la mer et à peine à un mètre du bord.
Quelle admirable vue!
Ce golfe me rappelle le lac de Genève avec une étendue moindre, car
l’œil peut ici embrasser toute la circonférence. Mais, au lieu des sites
délicieusement civilisés, comme Évian, Ouchy, Vevey, je n’aperçois que
des sites quelque peu sauvages qui portent les noms plus ou moins
euphoniques de Siyi, Bourgas, Armoutlouq, Coursounlouq. Dominant tous
ces villages, deux petites villes: Ghemlek, au nord-est, et Moudania, au
sud-ouest.
Dans presque tous ces endroits, à l’exception de Ghemlek, les deux tiers
de la population sont d’origine grecque, ce qui d’ailleurs est presque
général sur tout le littoral de la Turquie d’Asie. Aussi est-il commun
de constater cette singulière anomalie, à savoir des sujets turcs ne
parlant pas un mot de la langue turque. En ce qui me concerne, je suis
loin de m’en plaindre. Commençant à peine à baragouiner quelques mots
turcs, il m’est plus facile de me faire comprendre, pour l’usage
journalier, en langue grecque. Cependant quelle différence avec la
langue qu’on m’a enseignée dans ma jeunesse sous le nom de grec ancien!
Ce ne sont pas tant les mots qui ont changé; à part les termes
techniques, le reste est à peu de chose près le même. Mais quelle
difficulté pour la prononciation!
Pourquoi aussi Érasme a-t-il eu la malencontreuse idée de préconiser la
prononciation bizarre qui est encore suivie dans nos écoles pour le grec
ancien? Il y a cependant de fortes présomptions pour que les Grecs
modernes aient conservé plus intacte que les étrangers la prononciation
de leurs ancêtres. Je ne vois point d’ailleurs ce qui pourrait empêcher
que l’on apprît aux écoliers à lire Homère avec la prononciation grecque
moderne, plutôt qu’avec la prononciation dite classique, qu’Homère doit
être fort étonné d’entendre s’il survit encore quelque chose de lui dans
un monde meilleur. Il me semble que cette question pourrait fort bien se
mettre à l’ordre du jour du Conseil supérieur de l’instruction publique.
Les conséquences d’une semblable réforme seraient grandes, en ce sens
que nos jeunes Français seraient à même à l’avenir de converser
familièrement avec n’importe quel descendant de Périclès ou n’importe
quelle arrière-petite-fille d’Aspasie. Et, comme la question grecque me
semble loin d’être résolue et ne peut au contraire que prendre de
l’extension, il y aurait dans cette réforme même un certain attrait
politique.
* * * * *
Arnaout-Keuy, le village au-dessus duquel j’ai établi mon campement, est
également un village grec, bien que son nom signifie en turc: village
albanais.
Sur les deux cents habitants qui composent cette agglomération, s’il y a
trois musulmans c’est tout.
On est ici à peine à dix minutes de Moudania, et c’est sur la plage qui
s’étend de Moudania à Arnaout-Keuy que la belle société de Brousse vient
en juillet et en août prendre les bains de mer. Ce n’est point là
seulement une question d’hygiène, c’est aussi une question de sécurité.
A ce moment, en effet, apparaissent les grandes chaleurs; la moyenne est
trente-cinq degrés centigrades, et quelquefois le thermomètre monte à
trente-sept et quarante degrés. A Brousse même la chaleur est
suffocante, les fièvres se déclarent, et quand on est pris, c’est pour
de longs mois. Aussi tous ceux que leurs affaires ne retiennent pas en
ville, et ils sont nombreux--(la période des transactions étant
terminée, la récolte de la soie faite, les cocons vendus),--se réfugient
dans les massifs de l’Olympe ou sur les bords de la mer.
C’est alors que Moudania et Arnaout-Keuy prennent une certaine
animation.
Dans la journée, il est vrai, au moment de la chaleur, chacun, suivant
l’habitude orientale, se livre à une sieste prolongée.
On se lève seulement quand le soleil se couche, et alors jusqu’à une
heure ou deux du matin le golfe est sillonné de caiqs.
C’est un spectacle charmant de voir sous ce ciel tout constellé
d’étoiles, d’un bleu si pur qu’il fait clair comme en plein jour, filer
rapidement, sur la mer calme, ces caiqs effilés, illuminés par les mille
couleurs des lanternes vénitiennes.
En voici d’où s’élèvent doucement les voix des jeunes filles modulant
des chœurs grecs, un peu monotones peut-être, mais d’une monotonie
cadrant à merveille avec ce ciel, ces montagnes, cette mer qui semblent
se fondre ensemble dans le même bleu vague.
Voici maintenant d’autres caiqs où se trouvent des musiciens grecs. Pour
tout instrument un fifre, un violon, et deux guitares. Il sort de cela
une musique étrange, criarde, qui tout d’abord agace horriblement les
nerfs; ce sont des airs à ritournelles vives, alertes, mais sans
mélodie. Il faut au moins une bonne demi-heure pour que les oreilles,
même les moins récalcitrantes, s’habituent à ces sons et ne frémissent
plus à chaque note. Alors on en arrive à trouver parfois un certain
charme à cette musique,--tout comme, lorsque l’on est privé de fruits
mûrs, on mord dans un fruit vert; le premier seul semble acide, et l’on
finit bientôt par trouver aux autres une saveur piquante.
Ajoutez à ces illuminations, à ces chœurs, à cette musique, les feux
d’artifice qui s’entre-croisent, les fusées qui montent au ciel et
narguent les étoiles, et vous aurez une idée des distractions que se
procure aux bains de mer la société grecque et arménienne de Brousse.
Car ce sont bien là les seules distractions de Moudania et
d’Arnaout-Keuy. Ces stations balnéaires paraîtraient horriblement
insipides aux habitués de Trouville et d’Étretat. Il n’y a ni casino ni
hôtels confortables. Point de lieu de réunion. Chacun prend son bain où
bon lui semble, avec caleçon ou sans caleçon, car il y a des
anfractuosités de rochers très discrètes. Soit dit en passant, il est
impossible de trouver à acheter un caleçon de bain dans cette ville de
bains. On m’a cité un Français qui a voulu tenter l’expérience. Après
avoir visité infructueusement toutes les échoppes de Moudania, il s’en
retournait désappointé, quand un grec vint lui confier mystérieusement
qu’il n’existait qu’un seul caleçon de bain dans tout le bourg: un
Anglais l’avait oublié là, par hasard, il y avait plusieurs années de
cela!
Quant aux maisons, ce sont d’affreuses bicoques tout en bois vermoulu,
hantées par les puces, les punaises et tous les insectes asiatiques dont
le seul rôle dans la nature consiste évidemment à tourmenter les
Européens.
La seule qualité de ces constructions, et elle a son prix, est de se
trouver à l’abri des tremblements de terre, très fréquents ici. Tandis
que les demeures solidement bâties s’écroulent à la moindre secousse,
ces baraques en planches et en terre gâchée résistent victorieusement.
Les poutres se disjoignent, mais se replacent d’elles-mêmes, on dirait
du caoutchouc. Aussi conserve-t-on avec respect ces bâtisses,
contemporaines du fameux tremblement de terre de 1855 qui détruisit
presque toute la ville de Brousse. On espère sans doute qu’elles
résisteront de même au prochain!
Ce qu’offrent de plus curieux ces masures, ce n’est pas leur aspect
extérieur, si repoussant que le dernier paysan de France hésiterait à
s’y loger, c’est de voir à ces fenêtres au bois rongé, sans vitres
quelquefois, sur le pas des portes toutes disjointes et éraillées, les
frais visages de délicieuses jeunes filles.
La meilleure société arménienne et grecque loge là en villégiature.
La race grecque, sur ces côtes, a conservé, même dans la plus basse
classe, une pureté de lignes, une distinction, un cachet comme maintien,
vraiment admirables. Les femmes arméniennes de leur côté, sans pouvoir
rivaliser avec les grecques pour la régularité des traits, ont cependant
toutes une grâce native qui rachète largement cette infériorité.
Aussi les masures où ces types de perfection achevée se confinent
pendant leur villégiature doivent-elles, lorsqu’ils y entrent, être
aussi étonnées que pourrait l’être la hutte d’un Lapon recevant la
visite d’un chaud rayon de soleil.
* * * * *
Le seul endroit où quelquefois, sur le soir, on se rencontre, c’est sous
un platane aussi vieux que majestueux. Là, un _cafedji_ intelligent a
installé une petite table et sert aux amateurs du raki et du café.
Au pied de ce platane coule une source d’eau limpide et délicieuse, bien
supérieure à toutes les boissons frelatées dont l’exportation inonde ces
pays comme prétendus produits d’Europe.
Cette source est réputée sainte par les grecs. Aussi le clergé s’en
est-il emparé. On a installé une image de la Vierge, coloriée, au-dessus
de la source, deux cierges et le tronc traditionnel pour les offrandes.
Là, en attendant la construction de l’église, on célèbre en plein air,
sous le platane, les offices du rite grec. Le pope, à la toque noire,
haute de forme, appelle les fidèles en frappant en cadence, avec un
marteau, une longue barre de fer. Puis l’office commence. Les chants
s’entendent au loin. Si un musulman vient à passer, il doit se détourner
de son chemin pour ne point troubler l’office. Je le répète, les turcs
sont devenus bien tolérants en matière de religion!