Homo sum: humani nihil a me alienum puto

cela semble n’être point compris en France.

Jouissant d’un bien-être moyen général, les masses se renferment,

égoïstes, chez elles, se tamponnent les oreilles pour éviter les bruits

extérieurs, ferment les yeux, se laissent vivre paresseusement,--si l’on

peut appeler vie cette végétation!--n’ont d’autre objectif que de couler

le plus tranquillement possible le temps présent, sans songer que ce

présent peut être menacé demain par ces bruits que l’on s’est refusé à

entendre, par ces faits que l’on n’a pas voulu voir.

Que si par hasard une question extérieure vient à surgir et force les

somnolents à secouer leur torpeur, comme ils ne possèdent point les

notions élémentaires de la science qui règle les rapports des peuples,

ils se trouvent à la merci d’intérêts particuliers ou dynastiques,

acceptent docilement les idées les plus contraires à leur bien réel,

sacrifient, par exemple, le sang de leurs enfants, en Italie, au

Mexique, sous couleur du principe des nationalités, et ne s’aperçoivent

pas qu’ils ont ainsi légitimé par avance les conquêtes que l’on fera

plus tard sur eux-mêmes en leur retournant ce principe.

Ou bien, d’autres fois, on les verra se prendre d’un beau zèle pour les

souvenirs classiques, et faire de la diplomatie sentimentale et

archéologique,--étranges contradictions!--en faveur, par exemple, des

descendants de Périclès!

Le tout, sans règles, sans mesure, sans savoir au fond ce dont il

s’agit.

Ils ont tellement peu claire la notion exacte de ce qui peut leur être

utile ou leur nuire au delà des frontières, qu’ils en arrivent parfois à

sacrifier à des rancunes d’ordre intérieur les plus évidents de leurs

intérêts à l’extérieur. On l’a bien vu lors des derniers événements

d’Égypte. Par esprit d’hostilité, ou de crainte, envers un homme, qui

fut tout ensemble une force et un patriote, on a jeté par-dessus bord

tout le bagage de notre influence sur les contrées du Nil,--un fardeau

assurément pour des bras débiles!--sans réfléchir au contre-coup qui en

atteindra fatalement notre prépondérance sur le littoral africain et les

côtes asiatiques. Ils ont cru sans doute avoir fait là œuvre d’autant

plus glorieuse que le vaincu était plus illustre:

Pues no es el vencedor mas estimado

De aqueilo en que el vencido es reputado.

Si encore cette indifférence ne portait préjudice qu’à ceux qui la

professent, il n’y aurait vraiment là pas grand mal, et ce serait

justice qu’ils en supportassent seuls les conséquences. Mais ce qui est

grave, c’est qu’elle engage les générations suivantes, qu’elle pèse de

tout son poids sur l’avenir de la patrie.

Ils ne s’aperçoivent point que ce qui caractérise la force d’une nation,

ce n’est pas seulement le développement de son outillage national à

l’intérieur, c’est aussi et surtout la faculté de pouvoir, suivant ses

intérêts du moment, diriger cet outillage au loin, lui offrir des

débouchés certains, des marchés assurés; et celui-là seul trafique

avantageusement qui sait constamment faire preuve, sous toutes les

latitudes, d’activité et d’énergie.

Ils ne s’aperçoivent pas davantage que, en plus de ces bénéfices

matériels tout de suite appréciables, le développement que prend une

nation à l’extérieur a cet effet immédiat de donner, à l’intérieur, une

impulsion nouvelle et plus considérable au sentiment public,

d’entretenir le patriotisme comme un feu sacré sans cesse ravivé!

Ils ne s’aperçoivent pas non plus que si la prudence est une qualité,

son excès est un défaut, qu’en continuant à s’isoler ils laissent libres

pour les voisins les vastes champs où se peut développer leur activité,

et qu’ils ne devront s’en prendre qu’à eux-mêmes si, le jour où ils

voudront sortir de la maison, ils trouvent toutes les avenues gardées.

O ignorance!

She’s still the first that has her pardon sign’d;

All sins else see their faults, she’s only blind.

Quel que soit l’aveuglement de ces ignorants par excès d’indifférence,

quelle que soit aussi la compassion que l’on éprouve envers ceux qui

marchent ainsi volontairement à leur ruine personnelle, ce n’en est pas

moins un devoir étroit pour qui voit ou croit voir clair, de ne laisser

échapper aucune occasion de leur dire la vérité et de rappeler à ces

nonchalants d’esprit qu’il ne leur est pas permis de gaspiller comme ils

le font le patrimoine national.

Que s’ils continuent ainsi à compromettre l’avenir matériel de la

France, son prestige et son honneur, il pourra très bien se faire que

prochainement on les interdise politiquement pour cause d’incapacité

notoire, et si on leur fait payer, en plus des dépens du procès, les

indemnités légitimes, ce ne sera que justice.

Ce jour-là,--et pour le bien du pays il est à désirer qu’il arrive le

plus tôt possible,--ceux qui l’auront amené de par leur nullité devront

s’estimer fort heureux si la nation, dans sa traditionnelle mansuétude,

ne les poursuit point au criminel. Car l’ambition est un crime lorsque

la vertu et les talents ne l’accompagnent point. Or, j’ai beau chercher,

je ne vois dans notre personnel politique, hélas! qu’en quantité minime

les vertus et surtout les talents.

Aussi le résultat est-il celui-ci: l’isolement de la France de ce que

l’on appelle par euphémisme le concert européen, isolement qui ne nous

permet pas de jouer notre rôle, qui nous interdit de faire prévaloir nos

justes droits et ne nous laisse pas même obtenir des conditions

avantageuses dans les plus simples traités de commerce que nous

négocions!

Ne suffit-il pas, hélas! de passer la frontière pour voir comme ce grand

nom de la France a perdu de son éclat, comme on n’a plus pour nous

qu’une sympathie basée sur d’anciens souvenirs et par suite tirant peu à

conséquence quant au présent; comme on nous raille, comme on nous

bafoue, comme on te met en croix, pauvre patrie! sur la foi des aimables

sceptiques qui te représentent généralement encore à l’étranger et qui,

hostiles aux idées républicaines, sont assez peu patriotes pour

discréditer la France en se moquant agréablement de la République!

Il est temps vraiment que cette comédie finisse. Il est temps qu’une

autorité puissante vienne mettre à la raison et fasse rentrer dans le

rang ces «ministres intègres, conseillers vertueux», qui ne pouvant plus

«piller la maison» s’évertuent à la diffamer. Il est grand temps que la

République se donne enfin un gouvernement fort qui mette un terme, à

l’intérieur, à nos querelles de mots et de politique byzantine, et qui,

à l’extérieur, restitue à la France la considération à laquelle elle a

le droit de prétendre.

Et il faut le dire hautement, sans crainte, ce prestige qu’il nous

importe de reconquérir ce n’est pas en émiettant nos forces, en les

dispersant au hasard sur tous les points du globe que nous le

retrouverons.

Nous ne sommes plus malheureusement assez puissants pour agir ainsi sans

nous affaiblir; nous n’avons plus les bras assez solides pour ne pas mal

étreindre à vouloir trop embrasser.

Certes aller au Congo est une belle chose et qui plaît par son côté

mystérieux; Madagascar aussi ne manque pas de charmes, et le Tonkin est

supposé être aussi plein de ressources que d’imprévu.

Mais n’est-ce point là réellement de la fantasmagorie de politique

extérieure? Cela repose-t-il sur un principe, sur une idée pratique?

Quand on aura dépensé,--toujours pacifiquement, c’est entendu en

théorie,--l’argent et le sang français pour ouvrir de nouveaux débouchés

commerciaux à l’activité des peuples civilisés, qui en profitera?

Pouvons-nous espérer que ce sera nous qui coloniserons ces nouvelles

conquêtes de la civilisation et qui en monopoliserons avec avantage le

commerce?

Est-ce nous qui serons assez âpres au gain, assez audacieux, assez

habiles, assez forts pour nous maintenir en maîtres dans l’autre

hémisphère,--nous qui faisons preuve d’une si grande hésitation

lorsqu’il s’agit de l’extension, ou simplement de la sauvegarde, de nos

droits acquis, de nos intérêts, là, à deux pas, presque chez nous, dans

le bassin de la Méditerranée.

Et cependant, n’est-ce point sur les rives de cette mer, que l’on a

cessé d’appeler le grand lac français, que notre intérêt bien entendu

nous commande politiquement et commercialement d’accumuler nos forces,

nos capitaux, de donner libre cours aux multiples ressources dont la

nature a si généreusement gratifié notre pays et notre race?

Est-ce que nous n’obtiendrions pas un résultat pratique plus immédiat et

plus considérable en condensant sur les côtes d’Afrique et d’Asie, de

Tanger à Port-Saïd et de Jaffa à Stamboul, toutes ces parcelles

d’activité que nous sommes disposés à dépenser aux quatre coins du

globe?

Est-ce que le nord de l’Afrique, est-ce que la Turquie d’Asie ne sont

pas des champs qui s’indiquent d’eux-mêmes au commerce français, champs

encore bien moins exploités qu’on ne le croit communément?

Est-ce que ce ne devrait pas être notre devoir d’encourager vers ces

contrées fertiles et salubres un courant d’émigration? de mettre à la

portée des intéressés tous les renseignements utiles concernant les

productions, l’industrie, le commerce? de faciliter la création de

colonies agricoles, l’obtention de concessions minières, le

développement des moyens de transports? et surtout de faire en sorte que

le colon, aussi éloigné soit-il de la mère patrie, lorsqu’il voit hisser

au mât de pavillon du consulat les couleurs nationales se sache protégé

et soutenu efficacement?

Oui, au lieu de laisser vagabonder nos esprits à deux mille lieues en

avant, regardons à nos pieds. Au lieu d’imaginer de folles aventures,

qui ne sont plus de notre envergure, bornons-nous à concevoir des

projets pratiques et utiles.

Nous n’avons qu’à nous baisser pour ramasser des lauriers pacifiques, et

nous abandonnerions cette récolte facile pour aller tenter des semailles

dans l’inconnu! O la fable toujours vraie de la proie et de l’ombre!

Concentrons toutes nos forces, toutes nos ressources, notre esprit,

notre activité vers ce nord de l’Afrique dont une partie est déjà nôtre,

vers cette Turquie d’Asie, encore si peu exploitée et si riche en

productions de toutes sortes. Développons notre commerce en

Tripolitaine, en Égypte, en Syrie, en Anatolie.

Nous retrouverons ainsi notre prestige qui va s’effaçant. Nous

reprendrons l’influence à laquelle nous donne droit notre double

position sur la Méditerranée. Et, avec un peu d’habileté, nous serons

bientôt si nettement installés, de Gibraltar aux Dardanelles, que notre

prépondérance s’établira d’elle-même, indiscutable.

Alors, ayant à nos pieds un point d’appui aussi solide, nous pourrons

redresser fièrement la tête.

Alors, si par hasard le soin de notre honneur ou notre intérêt nous

appellent sur un point quelconque de la planète, que ce soit au Congo ou

au Tonkin, il ne sera même plus nécessaire de nous déranger, il suffira

de parler haut et on nous écoutera, comme on écoute toujours les

puissants.

Oui, cette politique méditerranéenne est, à mon sens, une des plus

conformes à nos intérêts immédiats; elle est simple, logique,

avantageuse; elle doit donner des résultats. Et c’est parce que j’ai

cette conviction que je publie ces notes sur la Turquie d’Asie,

m’estimant très heureux si j’indique à l’activité française des

débouchés peu connus.

En Turquie d'Asie · 第 7 / 156 题