IV

Au point du jour, Azénor se leva, fraîche et reposée; elle regarda

autour d'elle.

Le bois était illuminé par les rayons roses de l'aurore, un parfum

léger s'exhalait de la verdure et du feuillage et mille oiseaux

saluaient le lever du soleil par de ravissants concerts.

«Ce lieu est charmant, dit-elle; je veux y demeurer. Elle consulta le

petit livre rouge, y trouva ce qu'elle cherchait, et, sûre d'elle-même,

elle frappa la terre de sa baguette et dit:

«_Par ta vertu, baguette, je veux qu'ici s'élève un beau château, orné

et meublé comme le palais d'un roi, et que mon frère et moi, nous nous

trouvions couchés, chacun sur son lit, dans une belle chambre toute

resplendissante d'or et de pierres précieuses._»

A l'instant même, tout fut fait ainsi qu'elle l'avait commandé, et

Arzur, qui s'était endormi sur un lit de feuilles sèches, se réveilla

sur une couche de duvet, sous des courtines de soie. Il se frotta les

yeux, pour s'assurer qu'il était bien éveillé, il sauta hors du lit,

admira et toucha toutes les belles choses dont la chambre était pleine,

afin d'être bien sûr qu'il ne rêvait pas, puis il appela sa sœur à

grands cris.

Elle apparut aussitôt.

«Que signifie tout cela, Azénor; où sommes-nous? Est-ce que c'est un

songe?

--Non, mon cher Arzur, ce n'est pas un songe, et tout ce que tu vois

est la réalité même. Nous sommes ici dans notre château; tout ce qui

nous entoure nous appartient.

--Est-il possible? D'où vient un tel prodige?

--J'ai emporté le petit livre rouge et la baguette magique de la

magicienne. Elle-même m'avait appris l'art de s'en servir, et, tant

que nous les aurons, nous pourrons satisfaire tous nos désirs et nos

caprices. Mais, lève-toi, le repas nous attend.»

Dans la salle à manger, en effet, une table magnifique, chargée

d'argenterie et de vases précieux, était dressée. Des mets de toute

sorte, des fruits exquis, des vins délicieux étaient présentés par des

mains invisibles, et une douce musique se faisait entendre.

Après le repas, ils visitèrent les chambres du château, toutes plus

belles les unes que les autres. Les jardins aussi étaient d'une rare

et merveilleuse beauté; des arbres gigantesques, des massifs de fleurs

parfumées en faisaient un vrai paradis terrestre.

Arzur ne se lassait pas de les admirer, et sa joie ne connut plus de

bornes quand sa sœur lui apprit qu'il pouvait y chasser à loisir, car

ils étaient immenses et le gibier y abondait.

«Seulement, ajouta-t-elle, ne cherche pas à en sortir! car il

t'arriverait malheur, si tu franchissais leur enceinte.»

Pendant quelque temps, le frère et la sœur vécurent heureux, dans ces

beaux lieux où tout souriait à leurs désirs. Mais Arzur se lassa d'un

bonheur si parfait; il finit par le trouver monotone, et puis, cette

défense de s'éloigner piquait sa curiosité et irritait sa fierté.

«C'est un véritable esclavage, se disait-il parfois, avec humeur. Je

suis tenu en lisières, comme un enfant. Azénor abuse de son pouvoir;

elle m'a rendu de grands services, c'est vrai, mais elle me les fait

payer trop chèrement, par le sacrifice de ma liberté! Prétend-elle me

garder ici jusqu'à ce que je sois un vieillard à cheveux blancs? Je

suis jeune, bien portant, bien fait et bien équipé, j'ai de l'or dans

ma bourse et des chevaux dans mon écurie. Je veux courir le monde, et

voir un peu comment les choses s'y passent.»

Un jour, il était sorti pour se promener et suivait, tout songeur, une

belle allée ombreuse et verte, tapissée d'une fine mousse où les pieds

de son cheval s'enfonçaient, sans bruit. L'allée était si longue, si

longue, qu'elle semblait devoir faire le tour du monde.

«J'en verrai bien la fin pourtant», dit Arzur, impatienté, et il pressa

le pas. Au bout d'une heure, il aperçut, bien loin devant lui, un

petit point blanc, qui grandissait peu à peu, et il finit par voir la

mer, à l'horizon, et, à quelques pas, la rase campagne, dont il n'était

séparé que par un petit mur à hauteur d'appui. Il descendit de cheval

et, grimpant sur le mur, se laissa tomber de l'autre côté... dans une

fondrière, où il enfonça jusqu'aux aisselles. Il poussa de grands cris

et se retourna vers le château, qu'on voyait sur une hauteur, l'instant

d'avant.

Hélas! plus de château! plus de parc, rien qu'un marais noir et infect,

où son poids le faisait descendre de plus en plus.

«Azénor! ma sœur! ma bienfaitrice, viens à mon secours!» criait-il de

toutes ses forces.

Azénor apparut, rasant de son pied léger les roseaux du marais, dont

elle courbait à peine les têtes. Elle se baissa vers son frère, lui

tendit la main; il la prit, et elle l'attira vers elle, sans effort.

Le château reparut, Arzur y rentra avec Azénor et y reprit sa vie

habituelle. Seulement, il n'était plus le même. A partir de sa chute

dans la fondrière, il perdit complètement la mémoire en punition de

sa désobéissance et ne reconnut même plus Azénor, qu'il prenait pour

une étrangère. Celle-ci, profondément affligée, étudiait ses livres

de magie, avec plus d'ardeur que jamais, cherchant un moyen de guérir

l'esprit de son frère et ne se lassant pas d'inventer des charmes et

des sortilèges pour y parvenir. Mais le temps de l'épreuve avait sa

durée fixée et il fallait qu'elle s'accomplît.

Un jour, les deux fils du roi, s'étant égarés à la chasse, arrivèrent

devant le château d'Azénor et s'arrêtèrent, stupéfaits d'admiration et

d'étonnement.

«Quel superbe palais! s'écria l'aîné, à qui donc appartient-il?

--Il doit avoir été construit récemment, dit le plus jeune, car mon

père ne nous en a jamais parlé. Essayons d'y entrer et d'apprendre qui

en est le maître.»

Ils s'avancèrent dans la cour d'honneur, et aperçurent Azénor sur

le grand perron, belle, parée et majestueuse comme une reine. Ils

ôtèrent leurs toques et s'inclinèrent si bas que leurs longs panaches

balayaient le sol.

«Daignez excuser notre curiosité, madame, dit l'aîné, et nous dire à

qui appartient ce magnifique château.

--A moi, messeigneurs.

--Il est d'une architecture si savante et si belle, qu'il a dû

demander beaucoup de temps et de dépenses à celui qui l'a fait élever.

Pouvez-vous nous dire le nom de cet heureux mortel?

--C'est moi-même qui l'ai fait construire.

--Vous-même! est-il possible?

--Mais, reprit le cadet, dont l'esprit était un peu chicanier, comment

avez-vous osé faire bâtir sans en demander la permission au roi notre

père? car vous êtes ici sur ses terres, sachez-le.

--Je le sais, et je n'ai pas demandé la permission au roi votre père,

parce que je puis m'en passer.

--Vous le prenez d'un peu haut, madame. Le roi ne se contentera pas

d'une telle réponse. Prenez garde qu'il ne fasse raser votre château.»

Azénor sourit dédaigneusement.

«Je ne crains pas le roi, dit-elle. Il peut venir quand bon lui

semblera, je l'attends.»

Les deux princes ne surent que répondre; ils quittèrent la brillante

châtelaine, peu satisfaits de sa réception. Mais, à peine avaient-ils

franchi le pont, qu'ils disparurent, eux aussi, dans une fondrière,

tandis que le château s'évanouissait à leurs yeux comme un vain mirage.

Ils firent retentir l'air de cris perçants.

[Illustration: C'ÉTAIT PITIÉ DE LE VOIR SE DÉBATTRE CONTRE CETTE VASE

MOUVANTE.]

Azénor accourut.

«De grâce, madame, secourez-nous, nous allons périr! tirez-nous de là!

--Pour que vous alliez dire à votre père de faire raser mon château?

--Nous ne sommes pas capables d'une si noire ingratitude.

--Si je le croyais!...» dit Azénor.

Et elle attacha ses regards sur l'aîné des deux jeunes princes. C'était

un beau garçon, avec des cheveux bruns frisés, de grands yeux noirs,

pleins d'expression; il se cramponnait d'une main nerveuse à une motte

de gazon, qui, à chaque instant, semblait prête à se détacher sous son

poids. C'était pitié de le voir se débattre contre cette vase mouvante.

«Vous êtes si belle! s'écria le pauvre prince, soyez bonne aussi!

Secourez-nous!

--Que voulez-vous pour nous tirer de là?» cria le cadet, qui se

démenait sans cesse et avait saisi une branche de saule, si frêle,

qu'elle menaçait de se rompre, à chacun de ses mouvements.

Azénor ne lui répondit pas, mais, se penchant vers l'aîné, elle lui dit

à mi-voix:

«Voulez-vous m'épouser?...

--De tout mon cœur! s'écria-t-il.

--Ce n'est pas tout, j'ai un jeune frère; lui ferez-vous épouser votre

sœur?

--Oui! oui!! et oui!!! vociféra le cadet, j'en jure par ma foi de

prince! mais dépêchez-vous, la branche va me rester dans la main!»

Azénor les tira de la fondrière, comme elle en avait tiré Arzur, les

fit rentrer avec elle au château, et leur donna de beaux habits et des

bijoux précieux; puis, elle, son frère et les deux princes, montèrent

dans un superbe carrosse doré et allèrent raconter au roi tout ce qui

était arrivé.

Le monarque fut ébloui de la beauté, de l'esprit et de la science

d'Azénor, mais, avant de rien promettre, il voulut voir le château

merveilleux dont ses fils lui faisaient tant de récits extraordinaires.

Il s'y rendit, un beau jour, y fut reçu avec de grands honneurs, trouva

qu'il dépassait encore tout ce qu'on lui en avait dit et approuva les

deux mariages.

Néanmoins, il retarda de quelques semaines celui de sa fille--la plus

charmante princesse qui fût au monde--avec Arzur.

«Ce garçon, pensait-il, a l'air triste et préoccupé, et l'on dirait

qu'il n'est pas bien avec sa sœur; c'est pourtant elle qui l'a marié;

je ne m'explique pas sa froideur. Il y a là quelque chose qui me

contrarie, car je n'aime pas les brouilles en famille. Pour en faire

mon gendre, je veux attendre de le mieux connaître.»

Les jours d'attente se passèrent en fêtes splendides et en festins

somptueux, où furent conviés tous les grands du royaume.

Le jour des noces d'Azénor arriva enfin.

La mariée attirait tous les regards par sa parure et plus encore par sa

beauté.

Vers la fin du repas, elle posa sur l'assiette d'argent, placée devant

elle, deux petites grenouilles d'or avec des yeux d'émeraude.

Les convives, un peu surpris, se demandaient ce que cela pouvait bien

être, quand, tout à coup, une douce petite voix s'éleva, disant:

«Mon frère chéri!»

Un grand silence se fit aussitôt, et chacun, émerveillé, regardait et

écoutait les petites grenouilles, qui parlaient ainsi:

«Ne te rappelles-tu pas, mon frère chéri, demanda la première, que,

quand nous étions au château des magiciens, la magicienne, qui ne

t'aimait pas, t'envoya, un matin, abattre un grand bois de chêne avec

une cognée de bois, et que je vins à ton secours et te tirai d'embarras?

--Je me le rappelle fort bien, ma petite sœur chérie», répondit la

seconde grenouille.

«Ne te rappelles-tu pas, petit frère chéri, que la magicienne t'ordonna

ensuite de construire un pont de plumes, sur un bras de mer, pour

qu'elle pût y passer en voiture, et que je vins encore à ton aide?

--Je me rappelle bien, petite sœur chérie.

--Te rappelles-tu aussi, petit frère chéri, que quand nous prîmes

la fuite du château du magicien, celui-ci nous poursuivit sur son

dromadaire; et que, pour lui échapper, je changeai nos deux chevaux en

fontaine, et nous-mêmes en deux grenouilles d'or, au fond de l'eau?

--Je me le rappelle aussi, petite sœur chérie.»

Tout le monde était attentif et silencieux, mais Arzur plus que tout

autre. La mémoire du passé lui revenait, peu à peu, et il commençait à

comprendre que le dialogue entre les deux grenouilles d'or retraçait sa

propre histoire.

«Te rappelles-tu encore, petit frère chéri, reprit la première

grenouille, comment nous fûmes poursuivis, une seconde fois, par

le vieux magicien et comment nous lui avons échappé, sous la forme

de deux petits oiseaux; et enfin cette poursuite furieuse de la

magicienne, sous la forme d'un nuage de tempête, et notre salut, et le

beau château où nous avons vécu ensemble, si heureux, jusqu'au jour

où tu m'as désobéi? Tu as perdu la mémoire, comme punition de cette

faute;--retrouve-la maintenant!»

A ces mots, Arzur se leva avec impétuosité, alla vers sa sœur, et

l'embrassa tendrement en disant:

«Pardonne-moi, ma petite sœur chérie, je te dois la vie, je t'aime et

t'aimerai toujours, jusqu'à la mort!»

Tout le monde fut touché de cette scène. Les femmes pleuraient, les

hommes avaient peine à cacher leur émotion. Le roi lui-même prenait

part à l'attendrissement général. Il ouvrit ses bras à Arzur, en

l'appelant son «gendre». Les noces de la princesse royale se firent

le lendemain; les fêtes, les jeux, les danses, les festins, les

réjouissances publiques recommencèrent de plus belle et durèrent

pendant un mois entier.

La trisaïeule de la bisaïeule de ma grand'mère était alors cuisinière à

la cour, et c'est ainsi que s'est conservé dans ma famille le souvenir

de tout ce que je viens de vous conter. Il n'y a pas dans tout cela un

seul mensonge... si ce n'est peut-être un mot ou deux.

_Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les deux grenouilles

d'or, tome XXV (p. 33) des Littératures populaires

de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne.

(Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

Contes du pays d'Armor · 第 49 / 64 题