Au bout d'un an et un jour, les frères se retrouvèrent sur la grande
lande où ils s'étaient donné rendez-vous, pour s'y réunir avant de se
présenter devant leur père. Le premier arrivé fut Ronan; puis Alain,
Laouïc, Hélo et Armel vinrent, l'un après l'autre, le rejoindre. Ils
s'embrassèrent cordialement, tout heureux de se revoir.
«Où est notre frère Stevan? dit Ronan. Il manque seul au rendez-vous;
lui serait-il arrivé quelque malheur? Ce retard m'inquiète...»
On entendit alors un grand bruit dans les bois; les oiseaux s'enfuirent
affolés; on vit les buissons s'écarter et livrer passage à un beau
navire qui marchait sur terre comme sur mer.
Stevan se tenait sur l'arrière, fier comme un roi.
Ses frères poussèrent de grands cris de joie et d'enthousiasme en le
reconnaissant; ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Aussitôt que son
bâtiment fut arrêté, ils coururent au-devant de lui. C'était à qui
l'embrasserait le premier.
«Quelle machine extraordinaire as-tu là, frère Stevan? lui dirent-ils.
Où as-tu pu la trouver?
--C'est moi qui l'ai construite, répondit-il tout glorieux, et je vous
en ferai une pareille, quand vous voudrez. Ce navire va aussi bien
sur l'eau que sur terre, et il suffit d'un seul homme pour le faire
marcher. Vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps depuis que nous
nous sommes quittés.
--Moi non plus, dit Ronan: j'ai appris à grimper comme un chat, sur
les arbres, les maisons, les clochers; aucune ascension n'est trop
difficile pour moi.
--Quant à moi, dit Alain, je possède à fond le métier de raccommodeur;
en un tour de main, je répare tout ce qui est rompu, détraqué, abîmé en
quelque façon que ce soit, et je sais si bien remettre les objets dans
leur premier état, ils reprennent si bien leur lustre et leur solidité
qu'on les croirait neufs.»
Laouïc, cependant, sifflotait entre ses dents un air de chasse.
«Et toi, frère Laouïc, que sais-tu faire de beau?» lui demanda Ronan.
Pour toute réponse, le jeune homme banda son arc, ajusta une hirondelle
qui fendait l'air au-dessus de lui... Elle tomba morte,--la flèche lui
avait percé le cœur.
«C'est merveilleux! s'écrièrent ses frères tout d'une voix. Qui t'a
rendu si habile tireur?
--Un chasseur que j'ai rencontré dans la forêt; il m'a appris même à
tuer les mouches au vol.
--Tu n'as pas perdu ton temps. Et toi, Hélo?
--Moi non plus; je veux que vous en jugiez!»
Et il commença à jouer sur son violon des airs de toute sorte, et selon
qu'ils étaient tristes ou gais, ses frères, entraînés par la mélodie,
pleuraient ou riaient, ou dansaient.
«Ton violon ressusciterait les morts! dit Armel, et tu en joues d'une
façon surprenante. Tu fais honneur à ton maître. Qui est-il?
--Un musicien ambulant que j'ai rencontré le jour même où nous nous
sommes séparés et à qui je me suis attaché fidèlement.
--Comme moi à mon vieux maître», dit Armel.
Et il raconta à ses frères tout ce qu'il avait appris avec le vieux
savant; combien il avait été heureux avec lui, le legs généreux qu'il
en avait reçu, et comment il savait maintenant prédire l'avenir,
dévoiler le passé, résoudre les problèmes, deviner les énigmes, faire
retrouver les choses perdues, et découvrir les voleurs.
A mesure qu'il parlait, ses frères le regardaient avec une admiration
mêlée d'un certain respect. Quand il eut fini, ils restèrent muets un
instant, ne sachant que répondre.
Hélo rompit le silence:
«Te voilà devenu un grand savant, un vrai devin, frère Armel, dit-il en
plaisantant. Puisque tu en sais si long, dis-nous donc un peu ce qu'il
nous faut faire pour tirer le meilleur parti possible de nos petits
talents, car il ne suffit pas de dire à notre père que nous ne sommes
plus des ignorants et des paresseux, il faut le lui prouver; sans quoi,
il ne nous croira pas.
--Oui! oui! Hélo a raison! s'écrièrent en chœur Ronan, Laouïc, Alain et
Stevan; dis-nous ce qu'il faut faire, Armel, puisque tu connais tant de
choses.»
Armel réfléchit un moment.
«Eh bien! dit-il, il faut nous associer tous les six, pour mener à
bonne fin quelque entreprise difficile, dont le succès nous comblera
d'honneurs. Je ne doute pas que nous ne réussissions, car il est peu
d'aventures dont on ne puisse se tirer à sa gloire avec toutes les
ressources que nous possédons.
--Très bien! tu as raison; mais en sais-tu une?
--Oui, je vous propose d'essayer la délivrance de la princesse aux
cheveux d'or, qui est retenue captive par un serpent, un monstre
hideux, dans son château d'or.
--Où est ce château?
[Illustration: IL S'ACCROCHAIT AUX GARGOUILLES.]
--Dans les airs, au-dessus d'une île qui est au milieu de la mer; mais,
pour que le vent ne l'enlève pas, il est amarré par quatre chaînes
d'or, attachées aux quatre coins de l'île.
--Allons délivrer la princesse aux cheveux d'or! s'écrièrent, tout
d'une voix, les cinq frères enthousiasmés. Mais comment nous y prendre?
--Je vous l'enseignerai. Pendant mon séjour chez le devin, mon maître,
j'ai vu dans ses livres tout ce qu'il faut faire pour réussir dans une
entreprise si difficile. Vous n'avez qu'à vous fier à moi, je dirai à
chacun de vous quel sera son rôle. Et pour commencer, nous allons tous
monter sur le beau navire de notre frère Stevan.»
On obéit au jeune devin: les six frères s'embarquèrent sur le bâtiment
qui était bien approvisionné de vivres. Il partit aussitôt, traversant,
avec une rapidité étonnante, les landes, les prés, les bois même. Aucun
obstacle ne l'arrêtait, il écrasait tout sur son passage et arriva
rapidement au bord de la mer, où il entra sans peine, laissant derrière
lui un sillage d'écume et filant droit, comme un brick sous voiles,
poussé par un bon vent. Avant la fin du jour, les voyageurs aperçurent
l'île et, très haut, au milieu des nuages, le château d'or qui brillait
sous les rayons du soleil couchant.
«Nous allons débarquer, dit Armel; la première chose à faire c'est
de remplir d'étoupe la grande cloche que vous voyez entre les quatre
chaînes d'or. Elle sonne d'elle-même, dès qu'on touche aux chaînes.
Le serpent l'entend, il quitte le château, vient planer au-dessus de
l'île, car il a des ailes qui le soutiennent, et s'il aperçoit un être
animé, homme ou bête, peu importe, il vomit des torrents de feu et le
réduit en cendres.»
Alain sauta à terre le premier, et courut à la cloche, emportant avec
lui une masse d'étoupe. Il avait une telle dextérité, qu'en moins d'une
minute le battant fut emmailloté et réduit au silence.
Ronan l'avait suivi de près, il saisit l'une des chaînes d'or et s'aida
si bien des pieds et des mains qu'il arriva promptement au pied du
château.
La nuit était venue, sombre et sans lune; à la faible clarté des
étoiles, le hardi grimpeur poursuivit sa périlleuse entreprise,
s'accrochant aux gargouilles, aux clochetons, aux saillies des balcons,
à tout ce qui lui offrait un point d'appui. Il parvint sans encombre
jusqu'à la fenêtre de la princesse.
[Illustration: IL COMMENÇA A DESCENDRE, S'AIDANT D'UNE SEULE MAIN.]
«On ne la ferme jamais, lui avait dit Armel, et c'est par là que tu
pourras entrer.»
En effet, il enjamba lestement la balustrade de pierre, sauta sur le
balcon, et, poussant les battants de la fenêtre qui étaient restés
entr'ouverts, il pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre.
La lueur discrète d'une lampe d'albâtre lui permit de se guider à
travers la pièce, et il approcha du lit, où, sous la soie et les
dentelles, reposait une princesse d'une merveilleuse beauté. Sa longue
chevelure était éparse autour d'elle, l'enveloppant de ses ondes dorées.
Ronan la contempla un instant avec ravissement, mais il se souvint
qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il la prit dans ses bras
robustes, si doucement qu'il ne l'éveilla pas, et commença à descendre,
s'aidant d'une seule main et, de l'autre, soutenant la princesse,
toujours endormie.
Elle ne se réveilla qu'à bord du navire, et vit tout d'abord les six
frères en extase autour d'elle, immobiles comme des statues, tant ils
la trouvaient belle. Elle comprit tout de suite qu'elle était délivrée
de son horrible prison et remercia ses sauveurs avec la plus vive
reconnaissance.
«Tout n'est pas fini, madame, dit Armel, mais j'espère que nous
réussirons à vous emmener loin de cette île funeste. Allons, frères,
mettons à la voile le plus tôt possible. Frère Stevan, presse la marche
de ton navire, car le serpent va se réveiller aussitôt qu'il fera
jour. Il se rendra, comme de coutume, chez la princesse et, quand il
s'apercevra que sa prisonnière lui a échappé, il se mettra à notre
poursuite. Nous n'avons que trop tardé déjà!»
Et ils partirent... Le vent et la marée étaient favorables, ils
s'éloignaient rapidement de l'île; le ciel était clair et le soleil
montait radieux à l'horizon, se jouant sur les vagues en mille rayons
dorés, mêlés des lueurs roses du matin.
La princesse admirait ce beau spectacle et se plaisait au mouvement
rapide du navire qui l'emportait sans secousse et sans arrêt, comme
dans un rêve.
[Illustration: «C'EST LA, JUSTE LA, QU'IL FAUT L'ATTEINDRE POUR LE
TUER.»]
Tout à coup, elle poussa un cri d'effroi! Une grande ombre se projetait
au-dessus des flots; on eût dit tout d'abord celle d'un nuage poussé
par un vent violent, mais bientôt elle prit des formes plus accusées...
«C'est le serpent! il va nous atteindre! cria Armel. A toi, frère
Laouïc, de nous montrer ton adresse. Attends que le monstre soit
au-dessus du bâtiment; alors tu apercevras sur son corps, à l'endroit
du cœur, un petit point blanc. C'est là,--juste là,--qu'il faut
l'atteindre pour le tuer. Vise bien, ou nous sommes tous perdus!
--Sois tranquille, mon frère», dit Laouïc, d'un ton calme; et, sans se
presser, il ajusta une flèche sur son arc.
Le serpent ailé arrivait sur eux... Aussitôt qu'il fut droit au-dessus
du navire, Laouïc tira...
Un rugissement épouvantable déchira les airs; on l'entendit à plus de
cent lieues à la ronde; puis, en quelques secondes, le monstre battit
des ailes, déroula ses anneaux, et vint tomber tout d'une masse sur le
bâtiment, qui, sous le choc, fut rompu en deux moitiés, et coula à pic.
Mais il était si bien construit qu'il remonta immédiatement et se remit
à flot.
«Allons, c'est à ton tour de travailler, frère Alain, dit Armel. Fais
vite,--vite et bien. Je vais plonger pour ramener la princesse, qui est
restée au fond de l'eau.»
Et il se jeta à la mer.
Alain fit son devoir avec tant d'activité et d'une façon si habile que,
lorsqu'Armel revint sur l'eau, avec le corps de la jeune fille dans les
bras, le navire était complètement réparé et voguait à pleines voiles.
Mais la pauvre princesse aux cheveux d'or n'était plus qu'un cadavre;
on l'aurait cru, du moins. Ses membres inertes, son corps affaissé,
ses beaux yeux fermés, ses longs cils reposant sur ses joues pâlies,
sa chevelure toute humide et mêlée d'algues et de goémons, sa robe
blanche, d'où l'eau dégouttait en longs ruisseaux sur le pont du
navire, faisaient peine à voir.
Les six frères la regardaient d'un air navré.
«Eh quoi! pensaient-ils, s'être donné tant de peine! avoir couru de si
grands périls! s'être vus à la veille de réussir dans son entreprise!
et la voir échouer ainsi!!!...»
Ils en pleuraient de rage et de chagrin. Armel se remit le premier.
«Elle n'est pas morte, dit-il, prenez courage. Hélo, as-tu ton violon?
--Le voilà, dit le jeune musicien, il n'a pas disparu quand le navire a
été rompu, heureusement!
--Eh bien! joue-nous un de tes plus beaux airs; tu commenceras
doucement, et puis tu iras plus vite, toujours plus vite; tu joueras...
comme pour ressusciter les morts!»
Aux premiers sons du violon d'Hélo, une teinte rosée parut
sur le visage décoloré de la princesse,... puis ses lèvres
s'entr'ouvrirent,... un souffle léger y passa... Hélo jouait toujours,
en y mettant toute son âme; il pressait le mouvement,... elle ouvrit
les yeux!... il pressait encore,... elle fit signe de la main qu'on
l'aidât à se relever sur son séant... Il jouait maintenant avec une
ardeur passionnée, et elle se leva toute droite, et elle saisit les
mains d'Armel et de Ronan, et, tous ensemble, entraînés dans une ronde
frénétique, dansèrent jusqu'à tomber de fatigue, tandis qu'Hélo,
d'un air inspiré, semblait célébrer, par cette musique aux accents
triomphants, la délivrance de la princesse aux cheveux d'or!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain soir, ils se présentèrent chez leur père, qui fut bien
joyeux de les revoir et bien fier aussi de leurs talents et de leurs
exploits.
«Je ne vous appellerai plus jamais paresseux, leur dit-il, c'est un nom
que vous ne méritez plus, et je voudrais pouvoir vous accorder à tous
une récompense, pour vous témoigner combien je suis heureux que vous
ayez si bien répondu à mes désirs. Voyons, Ronan, parle, tu es l'aîné.
Que désires-tu?
[Illustration: HÉLO JOUAIT EN Y METTANT TOUTE SON AME.]
--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux
cheveux d'or.
--C'est trop juste; puisque tu l'as sauvée, tu l'auras. Et toi, Alain,
que veux-tu?
--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux
cheveux d'or.
--Mais, mon pauvre garçon, c'est impossible, je l'ai promise à ton
frère qui l'a sauvée.
--Il ne l'a pas plus sauvée que moi!
--Comment? s'écria Ronan, moi qui l'ai tirée de son château et
descendue, avec tant de peine, le long des chaînes d'or, tu oses dire
que ce n'est pas moi qui l'ai sauvée!
--Si je n'avais pas refait le navire en un clin d'œil, vous seriez tous
au fond de la mer, et la princesse aussi.»
Stevan s'approcha:
«C'est bien moi, par exemple, qui dois épouser la princesse! sans mon
bâtiment, comment auriez-vous fait pour l'aller chercher et la ramener
ici? Je l'aime, et j'ai tout autant de droits que vous à sa main.
--Et moi, donc! interrompit Laouïc, lequel de vous lui a donné une
preuve plus éclatante de son amour? N'ai-je pas tué le monstre horrible
qui la retenait captive? Sans ma flèche, serions-nous ici sains et
saufs? Avez-vous oublié que le serpent ailé devait nous réduire en
cendres en vomissant sur nous feu et flammes?»
Hélo s'avança...
«Je vous ai laissés tous parler à votre tour, dit-il; mais auriez-vous
à vous disputer la princesse, si elle était morte? Je la vois encore
pâle et inanimée sur le pont du navire. Qui l'a ressuscitée? dites-moi;
peut-il y avoir plus grand amour que celui qui sait rappeler l'être
aimé de la mort à la vie?»
Les frères restèrent silencieux, mais Armel, qui, depuis le
commencement de la scène, causait et riait tout bas avec la princesse,
dans l'embrasure d'une fenêtre, vint se joindre à leur groupe.
«Vous avez tous, dit-il, concouru à la délivrance de la princesse, et
elle vous en est profondément reconnaissante; mais, vous ne pensez
pas à un petit détail, c'est que vous ignoriez même son existence, il
y a trois jours. Qui vous l'a révélée? Qui vous a engagés à tenter
l'entreprise? Qui vous a appris ce qu'il fallait faire pour y réussir?
Qui vous a guidés, soutenus, conseillés, encouragés? Et enfin, qui est
allé chercher la princesse au fond de l'eau, où il était si difficile
de la retrouver, à cause de la grande profondeur?»
Les cinq frères, ne sachant que répondre, se regardaient en silence,
et le vieux seigneur était encore le plus embarrassé de tous. Enfin,
une idée lumineuse lui vint. Il alla prendre la princesse par la main,
l'amena devant ses fils et lui dit:
«Mon enfant, les six frères que voilà demandent à vous épouser...
Comment faire pour les mettre d'accord? Je ne puis me prononcer en
faveur d'aucun d'eux, car je les aime tous également, et je conviens
qu'ils ont tous les six une part égale à votre délivrance. Choisissez
donc pour vous-même.»
La princesse rougit très fort, puis elle tendit timidement sa main à
Armel, ce qui ne doit étonner personne, car il était le plus instruit,
le plus jeune et le plus joli garçon!
_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 312) des Littératures
populaires de toutes les nations. Contes populaires
de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration]
[Illustration: LE CHATEAU DE KÉRODERN, DANS LA PAROISSE DE LOUARGAT.]