LES SIX FRÈRES PARESSEUX

I

Il y avait une fois un vieux seigneur qui avait six enfants, six

garçons.

On les avait nommés: Ronan, Alain, Laouïc, Hélo, Stevan, Armel.

Ils étaient tous les six grands et bien faits, mais si paresseux, si

paresseux, qu'ils se seraient plutôt laissés mourir de faim que de

prendre la peine d'apprêter à manger! Leur père s'en désolait, mais ni

ses fâcheries, ni ses remontrances n'avaient sur eux le moindre effet.

«Notre père commence à radoter, se disaient-ils entre eux, à quoi bon

l'écouter?»

Et pourtant, de jour en jour, le vieux seigneur devenait plus inquiet.

Il avait eu autrefois une grande fortune. La guerre lui en avait

fait perdre la moitié, la négligence et le gaspillage de ses fils

l'acheminaient grand train vers une ruine complète.

Un matin, il les réunit tous autour de lui et leur parla ainsi:

«Mes enfants, vous n'avez pas voulu m'écouter jusqu'à présent,

mais vous allez être forcés de le faire. Nos revenus ont tellement

diminué que je suis obligé de vivre avec la plus sévère économie,

pour garder mon rang. Je ne puis pas vous entretenir plus longtemps

dans l'oisiveté: il faut nous séparer. Malgré tout ce que je vous ai

dit, vous n'avez pas voulu apprendre un métier qui puisse vous faire

vivre. Allez courir le monde et chercher fortune! Tout ce que je puis

faire pour chacun de vous, et à grand'peine, c'est de lui donner deux

cents écus d'argent. Les voici,... mais ne comptez sur rien de plus à

l'avenir!»

A ce discours, nos six frères ne répondirent rien, tout d'abord, se

sentant tout troublés, car ils trouvaient fort à leur goût la vie de

douce fainéantise qu'ils avaient menée jusqu'alors. Mais comme, après

tout, ils avaient bon cœur malgré leur paresse, ils embrassèrent leur

père en pleurant, le remercièrent de ses bontés, et, le soir même,

firent leurs préparatifs de départ.

Le lendemain, à l'aube, ils partirent tous ensemble, un peu chagrins de

quitter le manoir paternel, mais très contents d'avoir dans leur poche

une somme d'argent qui leur semblait énorme, et de se sentir libres de

courir le monde.

Au premier carrefour, où aboutissaient six chemins, ils se séparèrent

en se jurant amitié et fidélité, dans la bonne comme dans la mauvaise

fortune.

L'aîné des frères, Ronan, arriva vers le soir dans une ville où il vit

beaucoup de peuple rassemblé sur une place. Tout ce monde regardait en

l'air dans la même direction.

«Que se passe-t-il donc? et que regarde-t-on? demanda-t-il.

--A quoi vous servent vos yeux? répondit celui qu'il avait interpellé.

Ne voyez-vous pas cet individu qui grimpe avec tant d'audace jusqu'au

haut du clocher de l'église?»

Ronan vit, en effet, un homme escaladant avec une agilité prodigieuse

les arêtes aiguës du haut clocher à jour, l'orgueil du pays. Rien

n'arrêtait ce hardi grimpeur, il se jouait des passages les plus

difficiles et arriva, en quelques minutes, jusqu'à l'extrémité de

la flèche. Là, il se mit à cheval sur le dos du coq, déroula une

flamme rouge qu'il avait apportée, et la fit flotter dans l'air, aux

grands applaudissements de la foule. Puis il la replia, la remit

tranquillement dans son gilet et descendit encore plus vite et plus

aisément qu'il était monté.

A peine avait-il posé pied à terre, que le jeune voyageur alla droit à

lui, et, tout émerveillé, lui dit:

«Je donnerais tout ce que j'ai pour savoir grimper comme toi! Veux-tu

m'apprendre?

--Oui, si tu me payes bien.

--Oh! tu seras bien payé! tu auras ma bourse et ce qu'elle contient.

--Combien donc?

--Deux cents écus!

--C'est bien, puisque tu n'as pas davantage. Donne-moi tes deux cents

écus, je t'apprendrai mon métier.»

Le marché fut conclu. Le grimpeur emmena son nouvel élève partout avec

lui et, en peu de temps, arriva à le rendre aussi agile que lui-même.

Le second des six frères, Alain, ne marcha pas longtemps sans trouver

son affaire. Comme il approchait d'un gros village, il vit, assis

bien tranquillement sur un petit talus au bord de la route, un vieux

bonhomme qui semblait fort affairé à faire tenir ensemble les morceaux

d'une grande jatte de porcelaine à fleurs peintes. Il les rajustait

si bien que, lorsqu'il eut fini, on aurait pu croire qu'elle n'avait

jamais subi le moindre dommage.

Autour de lui, une quantité d'objets de toute nature attendaient leur

tour pour être réparés. Il y avait des pots de faïence aux brillantes

couleurs, des coffrets de bois des îles, des boîtes de laque dorée,

des horloges de cuivre poli, des coupes de cristal, des chandeliers

d'argent, et jusqu'à des miroirs encadrés et des chaises de bois

sculpté, à personnages.

Le jeune homme s'était arrêté, ébahi à la vue de ces merveilles, et il

restait là, debout, sans faire un mouvement, comme un pieu fiché en

terre, regardant travailler le petit vieillard qui n'avait pas même

levé les yeux de la pièce qu'il réparait. C'était une horloge où l'on

voyait un coq qui battait de l'aile et criait trois fois «cocorico!»

quand l'heure sonnait. Le raccommodeur l'essaya plusieurs fois pour

s'assurer que la réparation était bonne. Alain, en extase, n'osait pas

respirer, de peur de déranger un si habile artiste. Enfin, il poussa un

grand soupir:

«Ah! que vous savez bien vous servir de vos doigts! dit-il. Je

donnerais tout ce que j'ai pour savoir travailler comme vous!»

Le petit vieillard le regarda d'un air malicieux:

«Vraiment, tu as tant de goût que cela pour le métier? Au fait,

pourquoi ne te prendrais-je pas comme apprenti? Tu es jeune et

vigoureux, tu as une bonne poitrine, tu pourras m'être utile en portant

mes outils et en criant: «Voilà le raccommodeur!» ce que ma voix cassée

m'empêche souvent de faire.

--Mais vous me montrerez à bien raccommoder?

--Hem! je ne dis pas non, mais je veux être payé.

--Je vous donnerai tout ce qu'il y a dans ma bourse.

--C'est à dire...?

--Deux cents écus; est-ce assez?

[Illustration: IL S'ÉTAIT ARRÊTÉ, ÉBAHI.]

--Il faut bien que je m'en contente, puisque tu n'as que cela.

D'ailleurs, comme je le disais, tu peux me rendre quelques petits

services. Allons, marché conclu! assieds-toi là et souffle mon feu.»

Alain était, par nature, patient et tranquille; les occupations

sédentaires ne lui déplaisaient pas, au contraire. Il fit donc très bon

ménage avec son vieux maître et profita si bien de ses leçons, qu'au

bout de six mois il était devenu un très habile raccommodeur.

Laouïc, le troisième des frères, était d'un tempérament tout différent.

Il n'aimait que les bois, la chasse, et tous les exercices d'adresse.

Son chemin le conduisit à travers une forêt. Il y marcha longtemps

et arriva à un grand rond-point, où il aperçut un homme jeune et bien

découplé, vêtu de drap vert, coiffé d'un bonnet de fourrure, orné de

deux plumes précieuses. Pour le moment, il semblait s'amuser à tirer en

l'air, car aucun oiseau ne se montrait.

Laouïc s'approcha de lui et le saluant d'un air gai:

«Bonjour, l'ami! dit-il. Quel gibier tirez-vous donc?--Je suis

chasseur, moi aussi, comme vous voyez,--il montra son arc qu'il portait

en bandoulière,--mais je ne comprends pas pourquoi vous perdez ainsi

vos flèches.

--Je ne les perds pas, répondit le jeune tireur en riant, ne vois-tu

pas que chacune a porté juste? Regarde de plus près.»

Laouïc se baissa et ramassa une des flèches tombées sur le gazon.

Alors, en examinant la pointe, il vit une mouche, percée de part en

part, qui s'y agitait encore.

«Peste! s'écria-t-il avec admiration, quel tireur vous faites! Je me

croyais très adroit, mais, auprès de vous, je ne suis qu'un novice.

--Mais oui, dit le chasseur en riant, je ne tire pas trop mal.

Cependant quand on ne veut pas se rouiller, il faut exercer un peu son

talent. Je m'amusais là à tirer les mouches au vol; je n'en ai manqué

qu'une depuis le matin: c'est, je crois, que je suis un peu nerveux

aujourd'hui.

--Que je voudrais donc tirer aussi bien que vous! s'écria Laouïc; mais

c'est impossible, ajouta-t-il avec découragement.

--Impossible? non, si tu veux t'y appliquer.

--Et vous consentirez à me montrer vos secrets?

--Ceci dépend du prix que tu m'en donnerais, car tu comprends que tu

useras et me feras user bien des flèches et bien des cordes d'arc,

avant de savoir tuer seulement une mouche. Et puis, il est juste que

tu me dédommages de la peine que je prendrai pour t'instruire.

--Certainement, dit Laouïc. Il tira sa bourse et la montra au chasseur.

[Illustration: IL VISAIT UNE MOUCHE ET LA PERÇAIT DE PART EN PART.]

--Qu'y a-t-il là-dedans? demanda celui-ci.

--Deux cents écus d'argent, que mon père m'a donnés ce matin.

--C'est bien, je m'en contente. Je commençais à m'ennuyer de parcourir,

toujours seul, cette vaste forêt. Tu as l'air d'un gentil garçon, tu

dois être bon compagnon. Nous chasserons ensemble toute la journée,

et le soir, en faisant la pointe de nos flèches, nous chanterons des

chansons de chasse; j'en sais de très jolies et tu m'en apprendras de

nouvelles; ainsi tope là, c'est affaire faite!»

Laouïc frappa de bon cœur dans la main que lui tendait son maître et

ami et ne le quitta plus, à partir de ce jour, quoiqu'en peu de mois il

put rivaliser avec lui d'adresse et de justesse de tir.

En quittant ses trois frères aînés, Hélo, le quatrième, s'en allait le

cœur un peu gros; il était doux et affectueux, et regrettait d'avoir

laissé son vieux père seul au foyer de famille.

«Quand et comment y reviendrai-je? pensait-il en lui-même, et qui

sait ce qui se sera passé en mon absence?» Tout à coup, les sons d'un

violon se firent entendre à quelque distance. Hélo releva la tête et

courut dans la direction d'où ils venaient, car il aimait passionnément

la musique. Il se trouva bientôt en face d'un homme entre deux âges,

grand, sec, maigre, avec une figure bizarre, entourée de longs cheveux

gris qui flottaient au vent. Il jouait, d'un air inspiré, toutes sortes

d'airs, sans faire attention à la foule qui s'amassait autour de lui.

Quand sa musique était triste, tout le monde se mettait à pleurer,

car il tirait de son violon des sons à fendre l'âme, et il n'y avait

cœur si dur qui ne pensât alors à ses malheurs passés et à tous ceux

qui pourraient lui arriver encore; mais quand il jouait des airs gais,

chacun riait, se frottait les mains d'aise ou échangeait des sourires

de bonne humeur avec son voisin. Et, quand il entama un air de danse,

dès les premières mesures, enlevées d'un coup d'archet endiablé, toutes

les jambes se mirent à frétiller, les pieds, bon gré, mal gré, se

détachaient du sol; en quelques minutes, jeunes et vieux, grands et

petits, malades ou bien portants, tous furent emportés dans un branle

général. Le musicien jouait toujours, tapant du pied pour marquer la

mesure, et l'on sautait, on tournait, on virait. S'il eût joué dans un

cimetière, les morts eux-mêmes auraient levé la pierre de leur tombe et

dansé comme les vivants.

Hélo s'était joint à la danse. A peine eut-elle cessé, que, tout

essoufflé encore, il arriva près du joueur de violon.

[Illustration: QUAND IL ENTAMA UN AIR DE DANSE, LES JAMBES SE MIRENT A

FRÉTILLER.]

«Quel talent extraordinaire vous avez! lui dit-il. Ah! comme je vous

admire! Si vous vouliez me donner des leçons, je serais le plus heureux

des hommes.»

Le musicien sourit de l'ardeur naïve du jeune homme.

«Vous le croyez du moins, répondit-il. Je n'aime pas à donner des

leçons.

--Et si je vous payais bien?

--Je ne dis pas que je refuserais, car je suis très pauvre; seulement,

je ne veux point apprendre mon art à ceux qui ne sont pas capables de

l'exercer. Est-ce que vous n'avez jamais joué du violon?

--Si, bien souvent, quand j'étais chez mon père; je m'imaginais même

être d'une certaine force, mais depuis que je vous ai entendu, je vois

bien que je ne suis qu'un ignorant.

--Prenez mon violon, et jouez-moi un air.»

Hélo obéit. Quoiqu'il ne fût pas bien savant, on sentait en l'écoutant

qu'il était musicien dans l'âme.

«C'est bien, dit le violoniste, quand il eut fini;--je ferai quelque

chose de vous.

--Mais je n'ai que deux cents écus à vous donner...

--Ils me suffisent.

--Et vous m'enseignerez à tirer de mon violon des sons qui

ressusciteraient les morts, comme je vous l'ai entendu faire tout à

l'heure?

--J'essayerai du moins.

--Je vous promets d'être un bon élève, maître», dit Hélo d'une voix

grave.

Et il suivit dès lors le joueur de violon.

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Stevan, le cinquième fils de la famille, était grand, fort, robuste

comme un chêne, et très adroit, quand, par hasard, il consentait à

secouer sa paresse. Il se mit donc en route assez gaiement, car il

aimait à voir du pays. Vers le soir, après avoir longtemps cheminé

dans la grande forêt, comme Laouïc, il commençait à se demander s'il

ne serait pas forcé de s'y établir pour la nuit, sans autre abri que

le vert feuillage, quand il vit l'horizon s'éclaircir sous bois, et il

entendit le bruit régulier des coups de marteau et le grincement de la

scie.

«Il y a une coupe par ici, pensa-t-il, et sûrement quelques huttes de

forestiers ou de charbonniers; je vais leur demander l'hospitalité.»

[Illustration: «COMBIEN ME DONNERAS-TU?--DEUX CENTS ÉCUS.»]

Mais, en approchant, il vit que ce qu'il avait pris pour une simple

clairière était en réalité un chantier de construction. Un homme,

dans la force de l'âge, montrant ses bras nerveux, nus jusqu'au coude

maniait tour à tour, avec une force et une habileté prodigieuses la

cognée, la hache, la scie et le marteau, donnant en même temps ses

ordres à une centaine d'ouvriers qu'il surveillait d'un coup d'œil.

Comme par enchantement les pièces se rejoignaient, s'ajustaient,

s'emboîtaient si parfaitement qu'il n'y avait pas un coup de rabot à

donner.

Stevan le regardait avec admiration; puis, comme frappé d'une idée, il

s'avança vers lui d'un air résolu.

«Que faites-vous donc ici, maître? demanda-t-il.

--Des bâtiments qui vont sur la terre et sur l'eau.

--Voulez-vous m'apprendre votre métier? Je vous donnerai ce que je

possède.»

Le charpentier toisa d'un coup d'œil le robuste et beau garçon qui

s'offrait à lui comme ouvrier.

«Est-ce que tu n'as jamais manié la scie, la hache et le marteau?

dit-il.

--Si fait, et même je ne suis pas trop maladroit; et puis, surtout,

j'ai du goût pour cette besogne-là, je voudrais devenir aussi habile

que vous.

--Peste! tu n'es pas dégoûté! mais tu m'as l'air d'un gars solide et

bien bâti, tu me plais, je veux bien te prendre à l'essai pendant trois

mois. Seulement tu payeras ton apprentissage. Combien me donneras-tu?

--Deux cents écus, c'est tout ce que mon père m'a donné et me donnera

jamais.

--Euh! ce n'est pas beaucoup! Mais tu travailleras pour moi, pendant

six mois, sans recevoir de paye. Cela fera compensation, si tu me fais

de bon ouvrage. Et maintenant, assez causé, je n'aime pas qu'on perde

son temps; voilà une hache, va équarrir ces troncs de sapins là-bas.»

Stevan obéit sans hésitation ni embarras. Il se mit au courant de son

nouveau métier avec une facilité extraordinaire, et, au bout de six

mois, son maître convint lui-même qu'il n'avait plus rien à apprendre.

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Le dernier des six frères, le joli Armel, avait à lui seul plus

d'esprit que tous les autres ensemble.

Bien qu'il aimât tendrement son vieux père, il avait quitté le manoir

sans regret, car il comprenait que la paresse et l'ignorance où ses

frères et lui végétaient étaient pour beaucoup dans la ruine de la

famille. Mais, moitié apathie, moitié résignation à ce qu'il ne

pouvait empêcher, il n'avait fait jusqu'à présent aucun effort pour

remédier au triste état des choses. Le parti énergique qu'avait enfin

pris le vieux seigneur le tira de son indifférence, et il résolut de

s'instruire et de faire son chemin dans le monde par ses talents. Il ne

fut pas longtemps à en trouver l'occasion.

Dans la première ville qu'il traversa, il vit, sur la place du marché,

beaucoup de gens réunis autour d'une sorte d'estrade, sur laquelle un

petit vieillard, vêtu d'une longue robe de drap fourré, était assis

auprès d'une table chargée de livres.

«Qu'est-ce que fait donc là ce bonhomme? demanda Armel à un bourgeois

près duquel il se tenait. Est-ce que c'est un sorcier?»

Le bourgeois regarda le jeune gentilhomme d'un air scandalisé.

«Un sorcier! Est-ce que vous croyez, jeune homme, que, dans notre bonne

ville, on laisse les sorciers exercer en place publique? pour qui nous

prenez-vous?

--Je n'ai pas eu intention de vous offenser, dit Armel. Je viens de

la campagne, je n'ai jamais quitté le manoir paternel et il n'est

pas étonnant que ce spectacle pique ma curiosité. Je ne demande qu'à

m'instruire.

--Eh bien! dit le bourgeois, radouci par cette explication, je vais

vous dire ce qu'il en est: Ce vieillard est un devin, un grand savant,

il répond sans se tromper à toutes les questions qu'on lui pose, il

résout tous les problèmes, il sait faire retrouver les objets perdus

et découvrir les voleurs. Quand il vient ici, tout le monde s'empresse

d'avoir recours à sa science. Il rend de grands services, on le paye

bien; aussi voyez que d'or et d'argent il amasse! Ce grand plat d'étain

sur la table en est rempli!»

Armel ne répondit pas, il était absorbé dans son admiration pour

la science du devin, qu'aucune question, si compliquée qu'elle fût,

ne parvenait à mettre en défaut. Il se poussa si bien dans la foule

qu'il finit par arriver tout contre le premier degré de l'estrade. Il

s'embarrassa même les pieds dans les plis du tapis qui la couvrait et

faillit trébucher. Il se retint d'une main aux draperies de la table;

ce geste attira l'attention du vieillard, qui sourit en voyant cette

jeune figure si attentive et ces beaux grands yeux fixés sur lui avec

une curiosité avide.

Il fit signe à Armel de venir plus près:

«Vous voudriez bien être aussi savant que moi? dit-il d'un air

bienveillant.

--Oh! oui, s'écria Armel, mais je ne pourrai jamais y parvenir; je suis

trop ignorant!»

Il n'osa pas dire: «trop paresseux», car maintenant sa paresse lui

faisait honte.

«Avec de la bonne volonté, de la patience et du travail, on peut aller

très loin, dit le vieillard.

--Ah! si vous vouliez me prendre comme serviteur! Jamais vous n'en

auriez eu un plus docile!

--C'est possible, mais je ne veux point payer les gages d'un serviteur.

--Je n'en demanderai point.

--Et sa nourriture?

--Voici de quoi vous dédommager des frais qu'elle vous occasionnera»,

dit Armel, en montrant sa bourse.

Le devin la soupesa...

«Elle n'est pas bien lourde, dit-il. Il y a là deux cents écus, tout au

plus;--ce n'est guère...

--Je n'ai pas plus à vous offrir.

--Non, je le sais, ton père n'est pas riche; il a fait, pour tes cinq

frères et toi, tout ce qu'il pouvait, et au delà.

--On ne peut rien vous cacher, dit Armel; mais, puisque vous me

connaissez, vous savez aussi que j'ai un vif désir de m'instruire.

Laissez-moi aller avec vous. Si peu que j'apprenne, rien qu'en vous

voyant et en vous écoutant, ce sera toujours cela de gagné pour moi.

[Illustration: IL FIT SIGNE A ARMEL DE VENIR PLUS PRÈS.]

--Ta réflexion est judicieuse, dit le vieillard, et peut-être ferais-je

bien de te prendre avec moi, car je deviens vieux, je n'ai plus bien

longtemps à vivre et ce serait dommage que tous les beaux secrets que

j'ai appris fussent ensevelis avec moi. Donne tes deux cents écus,

monte sur l'estrade et tiens-toi bien tranquille; j'ai encore plus

d'une consultation à donner.»

A partir de ce moment, Armel ne quitta plus le devin. Il avait un

charmant caractère et beaucoup d'intelligence; le vieil homme s'attacha

à lui comme s'il eût été son fils; il lui montra tous ses secrets,

lui apprit à résoudre les questions les plus délicates, lui fit lire,

en les lui expliquant, tous ses livres de science, et, quand il

mourut,--ce qui arriva l'année d'après,--il lui laissa tout ce qu'il

possédait.

Contes du pays d'Armor · 第 33 / 64 题