II

Péronic entra à la ville et alla loger dans une hôtellerie, près du

palais du roi. Le prince lui avait laissé tous les trésors emportés de

chez la magicienne; il était donc très riche, mais il comprit bien

vite, qu'ignorant comme il était, il ne ferait jamais figure dans le

monde, malgré son argent. Il prit des maîtres de toute sorte, qui lui

enseignèrent l'écriture, la danse, l'escrime et tout ce que doit savoir

un gentilhomme. Il était si intelligent, qu'il fit des progrès rapides,

et, en moins de trois ans, il était devenu un jeune homme accompli.

Comme, avec cela, il avait une jolie figure, une jolie tournure, de

l'esprit, de beaux habits et une bourse bien garnie, il ne tarda pas à

être bienvenu partout où il se présentait.

Un jour qu'il se promenait dans les jardins du château royal, il vit,

sur une terrasse, une charmante princesse, toute jeune et mignonne à

ravir. Il en devint tout de suite éperdument amoureux, mais quand il

eut appris que c'était la fille du roi, il pensa avec désespoir que

jamais il ne viendrait à bout d'obtenir sa main.

Pendant bien des jours, il retourna sous la terrasse, à l'heure où elle

s'y montrait, et, plus il la voyait, plus il en était épris.

A force d'y songer jour et nuit, il résolut de tenter l'aventure, et,

comme il était fort prompt dans ses décisions, dès le lendemain il se

pourvut de vêtements de travail, les endossa et alla s'offrir comme

aide au jardinier du palais. Celui-ci, frappé de la bonne mine et de

l'air avenant du jeune garçon, l'engagea tout de suite et le mit à

l'ouvrage. Péronic faisait vite et bien tout ce dont il se mêlait; il

avait un caractère gai et agréable, aussi tous ses camarades le prirent

en amitié, et il devint bientôt le préféré du maître jardinier. Il

n'avait à faire que de jolies besognes, comme de ranger les serres,

de faire les bouquets pour la table du roi ou pour les chambres de

la princesse; il y mettait beaucoup de goût et d'habileté et l'on

n'entendait que: Péronic! par-ci, Péronic! par-là.

Au bout de quelque temps, il demanda:

«Quand donc est la fête des jardiniers?

--Dans trois semaines, répondit son maître.

--Trois semaines!..... c'est bien long! Si nous n'attendions pas

jusque-là? qu'en dites-vous, maître? J'ai hâte de connaître tous les

jardiniers du pays. Et puis, je n'ai pas encore payé ma bienvenue; ce

sera l'occasion de le faire.

--Mais qui payera les frais?

--Moi, donc! J'ai de l'argent, tout autant qu'il en faut. Nous ferons

bien les choses, soyez-en sûr. Chargez-vous seulement des invitations,

le reste me regarde.

--Du moment que vous vous chargez de la dépense, je consens à tout»,

dit le maître jardinier.

On s'occupa donc des préparatifs; on dressa des tentes dans la plus

grande allée du jardin, on y plaça des tables couvertes d'une foule de

bonnes choses, on mit en perce des tonneaux de bon vin, on offrit aux

convives des liqueurs fines de plus de cent sortes, enfin, la fête fut

magnifique et la gaîté intarissable.

Après le repas, on joua à divers jeux: aux boules, à la galoche, aux

quilles. Péronic alla chercher ses quilles et sa boule d'argent, qui

excitèrent l'admiration de tout le monde, car elles étaient d'un

travail à jour très curieux, légères comme de la dentelle et aussi

solides que si elles eussent été en métal plein.

Le roi, ayant sa fille au bras, vint se promener dans le jardin et

regarder la fête, qui l'amusait fort. La jeune princesse se fit

apporter les quilles et la boule d'argent et les admira beaucoup.

Rentrée au palais, elle ne fit qu'en parler, si bien que sa demoiselle

de compagnie lui dit:

«Madame, il est bien aisé de vous contenter. Si vous voulez, j'irai

demander à ce garçon s'il veut bien vous vendre ses jouets.

--Oh! oui! oui! s'écria la princesse; allez tout de suite, ma bonne, et

revenez sans tarder, car je meurs d'envie de les avoir.»

La demoiselle alla donc trouver Péronic et lui demanda s'il voulait

vendre ses quilles et sa boule.

«Volontiers, répondit-il; je n'ai rien à refuser à la princesse.

--Combien en demandez-vous?

--Oh! je ne veux ni argent ni or!

--Mais quoi donc, alors?

--Je veux tout simplement que la princesse me laisse voir son joli

petit pied, et le pose un moment sur la paume de ma main.

--Vous êtes fou, mon pauvre garçon, de demander une chose pareille!

Comment voulez-vous que la princesse vous l'accorde? Allons! demandez

quelque chose de raisonnable et qu'on puisse vous donner.

--Je ne veux rien autre chose que ce que j'ai dit.

--Et vous croyez que je vais aller raconter une semblable folie à ma

maîtresse?

--Comme il vous plaira! mais je suis prêt à aller moi-même conclure le

marché, si elle y consent.»

La princesse courut au-devant de sa servante.

«Eh bien! dit-elle en hâte. Apportez-vous les quilles?

--Non, madame.

--Pourquoi cela? Il n'a pas voulu les vendre?

--Si... mais, à de telles conditions... que je n'ose pas les répéter à

Votre Altesse.

--Si, si... osez, parlez sans crainte...

--Eh bien! il a dit qu'il ne donnerait ses quilles ni pour de l'argent

ni pour de l'or...

--Pourquoi les donnera-t-il donc?

--Il voudrait..., excusez-moi de le dire.»

La princesse fit un geste d'impatience.

«Il voudrait quoi? en finirez-vous?

--Il voudrait que Votre Altesse lui montrât,--non,--lui laissât voir ce

pied mignon, et le posât un instant dans la paume de sa main de manant.»

La princesse se mit à rire,--d'un rire un peu forcé.

«Est-ce là tout? dit-elle. Va le chercher, je saurai peut-être

m'arranger avec lui, mieux que toi.»

La demoiselle partit, et revint un moment après avec Péronic, qui

portait ses quilles et sa boule d'argent.

Il fit, de fort bonne grâce, un profond salut à la princesse, puis

attendit qu'elle lui adressât la parole.

«Comment, jeune jardinier, vous ne voulez pas me vendre vos quilles et

votre boule d'argent, dont j'ai tant d'envie?

--Si, princesse, je ne demande pas mieux.

--Mais vous ne consentez à recevoir ni or, ni argent, m'a dit ma

chambrière. Est-ce vrai?

--Oui, princesse, c'est vrai.

--Pourquoi donc les céderiez-vous bien?

--Pour ce que j'ai dit à cette demoiselle, et pas pour autre chose.

--Mais c'est déraisonnable! c'est ridicule! ce n'est pas possible!

--Alors, princesse, je garde mes quilles d'argent!

--Oh! qu'elles sont jolies! montrez-les-moi d'un peu plus près... Je

n'ai jamais vu rien d'aussi beau... C'est vraiment votre dernier mot?

--C'est mon dernier mot.

--Vous êtes un garçon bien exigeant, en vérité. Allons, approchez-vous.»

Et la princesse souleva sa robe à deux pouces du sol et la laissa

retomber aussitôt.

«Vous avez vu? demanda-t-elle en rougissant.

--Oui, mais pas assez, vous avez laissé retomber votre robe trop vite.

--Il n'entrait pas dans nos conventions que je devais la tenir relevée

plus longtemps.

--C'est vrai, mais ce n'est pas tout.»

Péronic mit un genou en terre et tendit la main ouverte. La princesse,

moitié honteuse, moitié amusée, avança le pied et le posa légèrement

sur la paume de la main du jeune homme. Celui-ci, alors, s'inclina,

effleura de ses lèvres la pointe d'une petite mule de velours cramoisi,

et, avec un salut respectueux, prit congé de la princesse, lui laissant

quilles et boule.

Contes du pays d'Armor · 第 21 / 64 题