Goulven, comme son aîné, avait marché longtemps, longtemps, portant son
coq, cherchant fortune et ne trouvant même pas un gîte pour la nuit. Il
couchait à la belle étoile, se nourrissait de fruits sauvages, buvait
l'eau des fontaines, et, quand il était trop las, se reposait sur la
bruyère. Un soir, exténué de fatigue, il arriva devant la porte d'un
beau manoir, et y frappa pour demander l'hospitalité.
Le portier ouvrit. «Que voulez-vous? dit-il.
--Être logés, mon petit camarade et moi, jusqu'à demain, s'il vous
plaît. Ce sera une grande charité, car nous sommes bien las.»
Goulven avait une honnête figure et une voix agréable. Le portier vit
tout de suite qu'il n'avait pas affaire à un malfaiteur.
«Entrez, dit-il, mon pauvre garçon, et reposez-vous. Mon maître est un
homme charitable; il vous logera bien pour cette nuit.»
Goulven entra dans la grande cuisine, où tous les domestiques étaient
réunis. Ils lui firent bon accueil; mais la vue du coq les étonna
grandement.
«Quel bel oiseau! disaient-ils; comme il a l'air hardi et éveillé! et
quelle singulière coiffure il porte! Nous n'avons jamais vu son pareil!»
Goulven soupa avec eux, puis alla, comme eux, coucher à l'écurie,
emmenant son coq. Du grenier, où il était étendu sur des bottes de
paille, il entendait la conversation des charretiers et des valets de
ferme.
«Allons! disaient-ils entre eux, qui est-ce qui va veiller, cette nuit,
_pour voir venir le jour_. Est-ce toi, Léonic?
--Oh! moi, je suis fatigué, j'ai labouré tout le jour, je n'en puis
plus.
--Alors, toi, Yves?
--Ce n'est pas mon tour, j'ai veillé avant-hier.
--Et Yvon!
--Je suis tout malade; j'ai la tête à l'envers.
--Alors, ce sera Fanche?
--Certes non; j'ai gardé, toute la nuit dernière, ma femme, qui est au
plus mal; veille toi-même!»
Ils se rejetaient ainsi l'un à l'autre la peine de veiller, et finirent
par se quereller bruyamment. Goulven, étonné de ce qu'il entendait,
leur cria:
«Pourquoi donc avez-vous besoin de voir venir le jour?
--C'est le seigneur qui le commande ainsi, lui dirent-ils, et il faut
que, chaque nuit, trois d'entre nous restent éveillés, pour prévenir
les autres, quand le jour arrive. S'il n'y en avait qu'un seul, il
pourrait s'endormir, et le jour serait déjà venu depuis longtemps, que
personne ne s'en douterait.
--N'est-ce que cela? dit Goulven; ne vous inquiétez de rien; dormez
tout votre soûl, mes amis, je me charge de votre besogne.
--Vous vous chargez, tout seul, de voir venir le jour et de nous
l'annoncer?
--Oui, moi et mon compagnon.
--Mais, malheureux, si vous vous endormez et que vous ne vous
réveilliez pas à temps, le maître s'en apercevra, et vous fera pendre
sans miséricorde.
--Laissez-moi faire, vous dis-je; je réponds de tout.» Là-dessus, les
garçons d'écurie et les charretiers se couchèrent tous et s'endormirent.
Vers trois heures du matin, le coq chanta...
Les hommes se réveillèrent en sursaut.
«Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est ceci?» s'écrièrent-ils.
Ce n'est rien, dit Goulven; ne vous dérangez pas. Mon petit camarade
dit qu'il va bientôt voir le jour.
Et ils se rendormirent.
Vers les quatre heures, le coq chanta encore.
Ils se réveillèrent de nouveau et crièrent:
«Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est?
--C'est mon camarade qui annonce le jour, dit Goulven. Levez-vous et
voyez!»
Une bande rose vif s'étendait à l'horizon, au bord du ciel, sur la
bruyère, et les rayons du jour naissant entraient par les petites
fenêtres de l'écurie. Les hommes se levèrent en criant: «Le jour
arrive! Le jour est venu!»
Et ils coururent avertir leur maître.
«Si vous saviez, maître!!!
--Quoi donc? Qu'est-il arrivé? Pourquoi venez-vous me réveiller, si tôt?
--Vous savez l'étranger que vous avez logé cette nuit, avec son petit
animal, qu'il nomme coq?
--Oui. Eh bien! qu'a-t-il fait?
--Ce qu'il a fait?--Ce petit animal, qui a l'air d'un oiseau comme
un autre, ou à peu près, en sait plus long que nous tous, et que
vous-même, maître, sauf respect. Ce matin, pendant que nous dormions
tranquillement, il a vu _venir le jour_ et nous l'a annoncé, et quand
le moment de se lever est venu, il a chanté, si haut, si clair pour
nous le dire, que pas un œil n'est resté fermé.
--Ce n'est pas possible! Vous vous moquez de moi!
--Rien n'est plus vrai, maître, et si vous aviez ce petit animal-là
chez vous, vous n'auriez plus besoin de faire veiller personne pour
voir venir le jour, et nous resterions chez vous très volontiers, car,
à part cette histoire de nuits à passer, vous êtes un bon maître.
--Eh bien! qu'on dise à l'homme de ne pas quitter le manoir
aujourd'hui. La nuit prochaine, j'irai veiller avec vous, et nous
verrons ce que sait faire son fameux animal.»
Le soir venu, après souper, les valets de ferme, les charretiers, les
garçons d'écurie, allèrent tous se coucher, et Goulven grimpa dans son
grenier avec le coq, non sans leur avoir répété qu'ils n'eussent à
s'inquiéter de rien, que tout se passerait à merveille.
Le maître ne se coucha point. Vers trois heures du matin, il vint à
l'écurie.