Mais le chevalier inconnu ne se présentait toujours pas, ce qui
affligeait beaucoup Aliette.
Un jour, elle dit à son père:
«Ne regrettez-vous pas de ne pas connaître le vaillant chevalier à qui
nous devons notre bonheur?
--Si, mon enfant, je le regrette vivement, mais comment faire pour le
retrouver? J'y ai pensé bien des fois, et toujours en vain.
--Eh bien! moi, je crois que l'idée qui m'est venue n'est pas mauvaise.
--Dis-la-moi bien vite,... parle...
--Dans toutes les fêtes que vous avez données pour célébrer notre
délivrance, vous n'avez pas encore fait faire de courses.
--Non, c'est vrai.
--Faites publier, dans tout le pays et aux alentours, que vous donnerez
la main de votre fille à celui qui sera vainqueur à la course. Mon
chevalier viendra sûrement et il arrivera le premier au but, car il a
des chevaux qui ne seront jamais devancés par aucun coursier au monde.
D'ailleurs, je me tiendrai à la grande fenêtre au-dessus du portail
d'entrée, tous ceux qui voudront courir devront passer devant moi pour
me saluer et je reconnaîtrai bien celui que nous cherchons.
--Tu as là une excellente idée, ma chère fille, dit le vieux seigneur»,
et il s'empressa de donner des ordres pour que tout se fît comme le
commanderait Aliette.
Au jour dit, une foule nombreuse s'assembla pour voir courir les
prétendants. Il en était venu de tous les côtés, de tout près et de
fort loin, et de toutes les sortes aussi, car au milieu des comtes, des
barons, des princes même, montés sur de superbes coursiers, harnachés
richement, on voyait de simples paysans avec leurs longs cheveux, leurs
grands chapeaux à boucle d'argent, leurs gilets brodés et leurs braies
de toile plissée. Il leur était permis de concourir comme aux gens
de noblesse, Aliette l'avait voulu ainsi, et il s'en était présenté
quelques-uns qui comptaient sur la vitesse de leurs petits chevaux à
longues crinières.
La course fut fort brillante. Le défilé eut lieu en bon ordre. L'un
après l'autre, chaque coureur passa sous le balcon, s'inclina avec
grâce, ou ôta son chapeau gauchement; mais c'est en vain qu'Aliette
chercha à reconnaître son chevalier. Il n'était pas là! Elle allait
quitter la place, quand, rapide comme l'éclair, un cavalier inconnu
monté sur un superbe cheval noir et revêtu d'une armure couleur de la
lune, traversa la cour et disparut...
«C'est lui!... c'est lui! arrêtez-le!» cria la jeune fille. On ne put
lui obéir; l'apparition du chevalier avait été si imprévue, sa fuite si
soudaine, qu'il était déjà loin avant qu'on songeât à le poursuivre.
Le prix de la course avait été gagné par un paysan de Cornouailles dont
le petit cheval avait fait des prodiges de vitesse. Il vint réclamer la
récompense promise, mais Aliette jeta les hauts cris:
«Une épreuve ne suffit point, dit-elle, je ne donne pas ma main si
aisément. Les courses recommenceront demain.»
Une fois encore, le brillant cortège des coureurs défila sous le balcon
de damoiselle Aliette; une fois encore, ses regards avides ne purent y
discerner son chevalier; une fois encore, quand le défilé fut terminé,
un cavalier, que nul ne connaissait, passa comme la foudre sous le
balcon et s'enfuit sans que personne pût l'arrêter.
«C'est encore lui! mon père, s'écria Aliette au désespoir. J'ai reconnu
son cheval gris et sa tunique de drap d'argent semée d'étoiles! Oh! mon
Dieu! comment le retenir?
--Calme-toi, mon enfant! dit le vieux seigneur, calme-toi, je t'en
prie!
--Il faut recommencer la course, mon père; c'est encore ce paysan
cornouaillais qui l'a gagnée. Je ne veux pas être sa femme. J'aimerais
mieux mourir!»
Le lendemain donc, on publia que, sans remise, la main de damoiselle
Aliette, son château et ses richesses, appartiendraient au cavalier qui
arriverait le premier au but indiqué.
Frémissante d'espoir, la jeune fille se tenait sur son balcon.
«Il viendra certainement et, cette fois, il ne m'échappera pas,
pensait-elle. Mon père a fait garder les entrées et entourer le château
par une troupe d'hommes résolus.»
Elle ne prêta qu'une attention distraite au défilé; elle était bien
sûre que son chevalier n'en faisait pas partie. Elle avait deviné
juste..... A peine le dernier coureur avait-il passé sous le balcon,
qu'un rayon éblouissant sillonna l'air; et un cavalier dont l'armure
scintillait des feux de mille diamants, monté sur un magnifique cheval
blanc, bondit dans la cour. La fuite semblait impossible; des soldats
armés de piques défendaient toutes les issues. Le cavalier piqua des
deux, enleva son cheval, et, d'un saut prodigieux, passa par-dessus
le mur d'enceinte, bravant tous les efforts faits pour l'atteindre.
Cependant, au moment où il avait franchi la muraille, un soldat l'avait
touché au pied droit avec sa pique.
«Je l'ai blessé, le sang a coulé, je l'ai bien vu, dit cet homme, il
est atteint à la cheville, je crois, mais son cheval allait plus vite
que l'éclair, personne n'aurait pu l'arrêter.»
Le paysan de Cornouailles, vainqueur à la course pour la troisième
fois, vint réclamer le prix qu'il avait gagné:
«C'est chose jurée, disait-il; il n'est pas permis de manquer à sa
parole!»
On s'efforça de l'apaiser et, à force d'argent, on tâcha de le faire
renoncer à ses droits. Il ne consentit à les abandonner qu'en faveur du
chevalier qui avait sauvé Aliette: «Si on le retrouve», ajouta-t-il.
Le vieux seigneur désolé ne savait plus quel parti prendre. Sa fille,
malgré tant d'insuccès, ne désespérait pas encore.
«Tous ceux qui ont pris part à la course sont encore ici, dit-elle.
Faites-leur annoncer que vous reconnaîtrez le sauveur de votre fille
à une marque qu'il a au pied, et que vous les priez de se laisser
examiner par votre chirurgien.
--C'est une idée bizarre que tu as là, ma fille, comment veux-tu
que?.....
--Mon père chéri! mon père bien-aimé, laissez-moi essayer encore cette
fois, je vous en conjure! Voulez-vous me voir devenir la femme de cette
brute? Jamais je n'y consentirai. J'irai plutôt m'enfermer dans un
couvent pour le reste de mes jours.»
Le vieux seigneur secoua la tête, mais il ne savait rien refuser à une
enfant qu'il adorait; il fit faire la proclamation désirée.
Quelques-uns des prétendants s'en moquèrent, d'autres n'en dirent
rien, mais s'en allèrent; certains, plus rusés, essayèrent de se faire
au pied droit des marques plus ou moins vraisemblables. Un homme de
Kemper, même, ayant entendu ce qu'avait dit le soldat, poussa l'astuce
jusqu'à se faire une blessure à la cheville.
«Ce n'est pas lui, mon père, je vous assure, ce n'est pas lui, s'écria
Aliette, au milieu des sanglots. Regardez-le! il est petit, et brun, et
mal tourné, et mon chevalier était grand et mince,... comme Robardic
que voilà», ajouta-t-elle en souriant à travers ses larmes, car le
pâtre, debout près d'elle, regardait d'un air froidement indifférent
tout ce qui venait de se passer.
«C'est peut-être Robardic», dit le vieux seigneur, croyant plaisanter.
Le jeune homme, pour le coup, devint très rouge, si rouge que sa
confusion frappa Aliette.
«Mon père, dit-elle, obligez-le à vous montrer son pied droit.....
--Mais, ma fille, où veux-tu qu'un simple pâtre comme ce brave
Robardic, tout gentil qu'il est, ait appris à manier des armes et à
devenir un chevalier si courageux et si brillant?
--Robardic n'est pas un homme ordinaire, mon père. Rappelez-vous
l'aventure du sanglier.....
--C'est, ma foi, vrai!... Et puis du moment que tu le désires..... Va,
Robardic, montrer ton pied droit au chirurgien.»
Le pâtre obéit et..... tout fut découvert.
«Ainsi, c'est toi qui as tué le dragon et sauvé ma fille! s'écria
le vieux seigneur en apprenant cette nouvelle extraordinaire. Viens
m'embrasser, mon enfant! C'est un beau jour pour moi et les miens que
celui-ci! Mais avant de te donner Aliette, quoique tu aies bien mérité
sa main, je voudrais que tu répondisses à deux questions: D'abord,
dis-moi d'où te viennent les armes magnifiques et les chevaux sans
pareils que tu as en ta possession?»
Robardic raconta comment il les avait découverts dans le château
abandonné, et comment le grand désir qu'il avait de délivrer Aliette
lui avait donné l'idée d'employer ces armes magiques pour combattre le
monstre.
«J'admire ta hardiesse et ton courage. Maintenant, passons à ma seconde
question: Pourquoi, après que tu as eu remporté la victoire, ne t'es-tu
pas fait connaître tout de suite et nous as-tu fait perdre tant de
peine et de temps?»
Robardic resta un moment silencieux.
«Eh bien! tu ne réponds pas?
--C'est que..... je n'ai pas voulu.
--Tu n'as pas voulu.....
--Que..... votre fille se crût obligée de m'épouser, uniquement par
reconnaissance.
--Et alors?
--Et alors, j'ai voulu lui donner le temps de réfléchir, et le moyen
d'éviter, sans paraître une ingrate, un mariage qui pourrait lui
déplaire.
--Il ne lui déplaît pas, sois-en sûr! s'écria le vieux seigneur les
yeux pleins de larmes. Tu es un brave garçon! Tes sentiments sont d'une
rare délicatesse. Je suis heureux de te donner ma fille. Tu seras un
bon mari pour elle, et un bon fils pour moi!»
Les noces de Robardic se firent dans la huitaine, avec tout l'éclat
qu'on peut imaginer. On y convia tout le pays, et l'on dit même que
la reine des fourmis, la reine des colombes et le roi des animaux les
honorèrent de leur présence.
_Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 273) des Littératures
populaires de toutes les nations. Contes populaires
de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration]
[Illustration: «JE N'AI A VOUS DONNER, POUR TOUT HÉRITAGE, QU'UN CHAT,
UN COQ ET UNE ÉCHELLE.»]