Le jeune ménage vivait heureux dans son palais au fond de la mer. Le
prince aimait tendrement sa belle épousée et ne se lassait pas de lui
prouver son affection par toutes sortes d'attentions délicates. Il
choisissait les poissons les plus fins pour la nourrir, les perles
les plus belles pour la parer, les plantes et les fleurs marines les
plus rares, pour orner sa chambre. Il lui faisait faire des colliers
et des bracelets de pierres précieuses, il lui rapportait de grands
coquillages étincelants de nacre, et des curiosités des pays lointains.
Mais, Mona finit par se lasser de toutes ces choses étranges et
magnifiques. Elle soupirait, en pensant à sa pauvre chaumière, à
son petit champ d'orge, à ses humbles travaux de ménagère. Et puis,
l'ennui de ne plus voir ses parents, ses frères et ses sœurs, la
gagnait de plus en plus. Elle devenait chaque jour plus triste et plus
songeuse, ses belles joues pâlissaient et se creusaient et ses beaux
yeux étaient souvent remplis de larmes. Elle avait plus d'une fois
demandé au prince, son époux, de la laisser retourner chez elle, pour
quelques jours au moins, mais il ne voulait pas lui en accorder la
permission, car il craignait de ne pas la revoir. Elle s'en affligea
excessivement, et enfin tomba malade de chagrin.
Un matin, qu'après avoir passé la nuit à pleurer, elle s'était un peu
assoupie, elle vit, à son réveil, le jeune prince debout auprès d'elle,
qui la regardait, d'un air tendre et peiné.
«Souris-moi un peu, ma douce, lui dit-il, et je tâcherai de te faire un
grand plaisir.»
Mona sourit, car, malgré tout, elle aimait beaucoup son mari.
«Lève-toi, reprit-il, mets tes beaux habits et suis-moi.»
Elle lui obéit et il la conduisit sur une terrasse, devant le palais:
alors, faisant un grand geste de la main, il dit d'une voix forte:
«Pontrail, élève-toi!»
Aussitôt un beau pont de cristal s'éleva, du fond de la mer, arche
par arche, jusqu'à ce qu'il arrivât au niveau de la grève.--Mais,
au moment où Mona et le prince allaient s'y engager, le vieux roi
accourut, criant, grondant, soufflant, espérant causer aux époux
quelque maléfice. Ils pressèrent le pas, laissant un peu derrière eux
le méchant vieillard. Dès qu'ils eurent posé le pied sur la terre, le
jeune Morgan étendit la main vers la mer et dit:
«Pontrail, abaisse-toi!»
Aussitôt, le pont s'abîma dans les profondeurs, entraînant avec lui le
vieux Morgan.
Mona, tout éblouie de revoir la terre et le soleil, se tenait
silencieuse à côté de son mari, mais celui-ci avait peine à lui cacher
la douleur dont il avait l'âme remplie. Enfin, il poussa un grand
soupir et dit à sa femme:
«Je ne puis aller jusque chez tes parents. Je dois te laisser ici. Je
viendrai t'y reprendre, au coucher du soleil, et je t'y attendrai. Ne
tarde pas trop!... Tu sais quelle sera mon impatience de te revoir
et combien, sans toi, la vie me serait cruelle. Je ne te demande
qu'une seule chose: c'est de me jurer qu'aucun homme sur la terre ne
t'embrassera, ni même ne te touchera la main.
--Je te le jure! dit Mona.
--C'est bien! A ce soir!» et le jeune Morgan disparut sous les vagues.
Mona aussitôt courut vers sa chaumière et, dans sa hâte de revoir les
siens, elle ouvrit brusquement la porte, sans frapper. C'était l'heure
du dîner; ils étaient tous réunis autour d'une marmite pleine de pommes
de terre, et d'une grande terrine remplie de lait caillé jusqu'au bord.
Toute joyeuse de revoir ce festin frugal, dont, tant de fois, elle
avait pris sa part, Mona s'écria: «Bonjour, père et mère; bonjour,
frères et sœurs!» et elle entra dans la chaumière. Mais les braves
gens, tout ébahis, la regardaient, sans la reconnaître. Cette belle
dame, si bien parée, si richement vêtue, ils la prenaient pour une
fille de roi, et ne pouvaient imaginer que c'était là Mona, Mona qui,
jadis, courait sur la plage, en petit corset, jambes et bras nus.
«Ne me reconnaissez-vous donc pas? dit-elle, d'une voix tremblante
d'émotion. Je suis Mona, votre fille, ma mère! Voilà le coin où je
m'asseyais au foyer, sur cette grosse pierre ronde. Voilà l'écuelle de
bois qui me servait pour la soupe. Voilà le pichet avec lequel j'allais
puiser de l'eau à la fontaine. Voilà, derrière la porte, le balai de
genêt avec lequel j'ai tant de fois balayé la maison!...»
[Illustration: «NE ME RECONNAISSEZ-VOUS PAS? DIT-ELLE, JE SUIS MONA,
VOTRE FILLE.»]
En entendant ces mots, la mère se sentit tout émue. Elle regarda Mona
de plus près, et alors, la reconnaissant tout à coup, elle se jeta dans
ses bras, en pleurant de joie. Le père appuya sur les joues de sa fille
deux gros baisers retentissants; les petits frères, les petites sœurs
se pendaient après les jupes de la belle dame, que, tout à l'heure,
ils osaient à peine contempler, et lui tendaient leurs bonnes petites
figures hâlées, pour recevoir ses baisers.
Toute au bonheur de retrouver sa famille, Mona n'avait plus pensé à
son serment. A peine son père l'eut-il embrassée, que le souvenir du
passé s'effaça complètement dans son esprit. A partir de cet instant,
elle oublia tout ce qui lui était arrivé chez les Morgans. Elle ne sut
comment expliquer d'où elle venait, ni qui lui avait donné les bijoux
et les somptueux habits dont elle était couverte. Elle les fit vendre,
et leur prix amena un peu d'aisance chez ses parents. Elle reprit sa
vie d'autrefois et, de nouveau, les amoureux s'empressèrent autour
d'elle, mais elle ne s'attachait à aucun et répondait toujours qu'elle
ne voulait pas se marier.
Cependant, la nuit, quand les rafales secouaient la toiture et
semblaient ébranler la maisonnette, quand les lames s'écrasaient
sur la grève avec un bruit de tonnerre, à travers les mugissements
du vent et le fracas des vagues furieuses, il lui semblait entendre
des gémissements, des supplications, des plaintes entrecoupées. Elle
pensait alors que les âmes des marins morts en mer demandaient des
prières, et, assise sur son séant, le cœur serré d'une invincible
angoisse, elle récitait dévotement un _De Profundis_ ou dix _Ave
Maria_.--Alors tout s'apaisait, et elle s'endormait jusqu'au jour.
Une nuit de grande marée, le vent soufflait du large, et la mer vint si
près, si près de la chaumière, que Mona distingua, plus clairement que
de coutume, des paroles prononcées d'un accent plaintif à fendre l'âme.
«Ah! Mona!... Mona!... disait la voix, comme vous avez vite oublié
votre jeune époux! Ne vous souvient-il plus comme il vous aimait, et
comme il vous avait sauvée de la mort? Vous m'aviez juré de revenir
sans faute et sans tarder. Je vous ai attendue bien longtemps, je
vous attends encore,... et je suis si malheureux!... Ah! Mona, ma
douce!--Mona, ma bien-aimée! ayez pitié de moi,... revenez!... revenez
vite!!.....»
Alors un trait de lumière passa dans l'esprit de Mona. Elle se rappela
tout. Elle comprit que c'était son époux, le jeune Morgan qui se
lamentait ainsi. Elle courut à la porte, l'ouvrit..... Sous les rayons
argentés de la lune, elle le vit debout sur les flots... Il lui tendait
les bras,... elle s'y jeta avec un grand cri... et on ne la revit plus
sur terre!
_Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 257) des Littératures
populaires de toutes les nations. Contes populaires
de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration]
[Illustration: «JE N'AI JAMAIS VU DE FOURMI AUSSI GRANDE ET AUSSI BELLE
QUE VOUS, MADAME.»]