Le ravisseur de Mona Kerbili était le roi des Morgans de l'île
d'Ouessant. Il avait, sous la mer, un palais magnifique. On y entrait
par une ouverture cachée dans ces rochers que vous voyez là-bas à
droite. C'est là qu'il conduisit sa prisonnière. Il lui fit d'abord
admirer toutes les richesses et toutes les beautés de sa demeure qui
dépassait de bien loin tout ce qu'on peut voir de plus beau sur la
terre, en fait de palais et de châteaux, et puis il lui dit qu'il
voulait l'épouser.
Mais Mona, tout effrayée, lui demanda du temps pour réfléchir.
Cependant, le roi des Morgans avait un fils, et ce jeune prince était
le plus beau des enfants des Morgans. A peine eût-il vu Mona, qu'il
en devint éperdument amoureux, et il déclara à son père qu'il voulait
la prendre pour femme. Le vieux roi fut très mécontent, car il voulait
se réserver la fille de la terre pour lui-même. Il fit donc de grandes
menaces à son fils et lui défendit de penser à Mona.
«Jamais, lui dit-il, je ne vous permettrai de vous marier avec une
fille des hommes. Il ne manque pas de jolies Morganes dans mon royaume.
Choisissez celle qui vous plaira et vous aurez mon consentement et mes
trésors.
--Je ne veux d'aucune d'elles, répondit le jeune prince, c'est Mona
Kerbili qu'il me faut.
--Vous ne l'aurez pas, lui dit son père.
--Eh bien! je ne me marierai jamais», reprit le prince.
Le vieux roi tint bon, mais son fils tomba malade de chagrin. Il était
dans un état de tristesse et de langueur qui faisait peine à voir. Rien
ne pouvait l'en tirer. Alors, le vieux Morgan chercha à le marier et,
usant de tout son pouvoir, il le força à demander la main d'une Morgane
renommée pour sa beauté. Elle était fille d'un des plus nobles et des
plus puissants seigneurs d'entre les Morgans, et les noces devaient
être superbes. On en fixa le jour; on invita beaucoup de monde; on fit
de grands préparatifs et le prince ne savait plus qu'imaginer pour
rompre un mariage qui lui semblait odieux. Le jour fatal arriva enfin.
Un cortège nombreux et brillant accompagnait les fiancés à l'église;
car il faut dire que ces petits hommes de la mer ont leur religion et
leurs églises, sous l'eau, comme nous autres, sur la terre. Ils ont
même des évêques, assure-t-on, et Goulven Penduff, un vieux marin de
notre île, qui a navigué sur toutes les mers du monde, m'a dit qu'il en
avait vu plus d'un.
Mona n'était point du cortège. Le matin même, il s'était passé une
scène terrible, entre elle et le vieux roi.
«Mon fils se marie, lui avait-il dit, je veux me marier aussi. Avant
que le jour soit fini, il faut que tu sois ma femme.»
La jeune fille poussa un cri d'horreur, et dit que jamais elle n'y
consentirait. C'est en vain qu'il essaya de la faire changer de
résolution, en lui promettant des trésors, de beaux habits, la couronne
même; elle refusait tout. Il entra dans une grande colère, car son
pouvoir ne lui permettait pas d'aller jusqu'à épouser Mona malgré elle.
«Puisque tu n'as pas voulu être une reine, tu seras une servante! lui
cria-t-il, furieux. Je t'ai enlevée, tu es mon esclave, je puis faire
de toi ce que je veux. Il n'y a que la mort pour toi, si tu n'exécutes
pas mes ordres. Je te charge de préparer le repas des noces. Je veux
qu'il soit prêt pour notre retour de l'église, et si tu ne nous sers
pas un festin abondant et délicieux, tu seras décapitée.
--Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour un repas», dit la pauvre Mona.
Le roi lui montra de grandes coquilles marines, qui étaient rangées
tout autour de la cuisine.
«Voilà, dit-il, des pots et des marmites. C'est à toi à les remplir.
Tire-toi d'affaire comme tu pourras, sinon... tu sais ce qui t'attend!»
Et il partit.
Son fils avait écouté toute cette scène, avec horreur et désespoir.
Cependant, il n'osa rien dire devant le vieux roi, pour ne pas
l'exciter encore contre la malheureuse Mona, dont les sanglots lui
déchiraient le cœur.
Le cortège se mit en marche: c'était un beau spectacle, je vous assure!
Les Morgans et les Morganes avaient mis leurs plus beaux habits, ornés
d'or, d'argent et de pierres précieuses. La fiancée brillait comme
un soleil, mais le prince avait l'air sombre et distrait. Comme on
approchait de l'église, il s'écria tout à coup:
«J'ai oublié l'anneau du mariage!
--Dites-moi où il est, j'enverrai quelqu'un le chercher, dit son père.
--Non, non, il faut que j'y aille moi-même, car personne ne saurait le
trouver, là où je l'ai mis. J'y cours;--attendez-moi ici, je serai de
retour dans un instant.
--Au moins, prenez un de vos serviteurs avec vous.
--Je n'ai besoin de personne, je ne ferai qu'aller et venir.»
Et il partit, en courant de toutes ses forces.
Il arriva tout droit à la cuisine. Mona en pleurs, toute échevelée,
les bras et les yeux levés au ciel, lui sembla plus belle qu'il ne
l'avait jamais vue. Il lui prit doucement la main et, la regardant avec
tendresse, il lui dit:
«Consolez-vous, ne craignez rien, ayez seulement confiance en moi. Le
repas sera prêt à temps, et cuit à point. Alors, s'approchant du foyer,
il étendit la main vers le bois qui y était empilé et dit:
«Beau feu! allume-toi!»
Aussitôt une grande flambée remplit la cheminée.
Il étendit encore la main vers les casseroles, les marmites, les
poêles, les broches, et tout cela vint se ranger autour du foyer.
Alors, en les touchant du doigt, chacun à son tour, il dit:
«Ici, de la chair de saumon!
Ici, de la sole aux huîtres!
Ici, des maquereaux frits!
Ici, du canard rôti!
Ici, du far[5]! »
[5] Le far est une sorte de pudding grossier très apprécié dans les
noces bretonnes.
Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il y ait eu de quoi donner à manger à
cinq cents personnes.
Ensuite, il appela les pots et les bouteilles et, de la même façon, les
remplit des vins et des liqueurs les plus choisis. En un clin d'œil, et
sans que Mona eût seulement bougé de la place où elle se tenait, saisie
d'admiration, le repas fut prêt, et une table magnifique, dressée pour
le servir. Le jeune Morgan rejoignit alors en toute hâte le cortège
nuptial.
«Vous nous avez bien fait attendre, mon fils, dit le roi.
--C'est que je ne pouvais pas parvenir à ouvrir mon tiroir», lui
répondit le prince, d'un air indifférent.
Chacun reprit sa place, et l'on arriva à l'église. Elle était toute
ornée de nacre, de perles, de coquillages, de fleurs de mer de toute
espèce; c'était un spectacle superbe. Un évêque de mer célébra
le mariage; les jeunes époux reçurent les compliments de toute
l'assemblée, et l'on revint au palais.
Le vieux roi courut tout de suite à la cuisine; il fut bien étonné
de voir Mona tranquille et fraîche, et de sentir la bonne odeur qui
s'exhalait des marmites et des casseroles:
«La noce est là. Le repas est-il prêt? dit-il brusquement.
--Oui, tout est à point», répondit Mona avec douceur.
Le roi, furieux, ôta le couvercle des casseroles. En voyant toutes les
bonnes choses qui étaient dedans, il s'écria:
«Quelqu'un vous a aidée? Je devine qui c'est, mais je le retrouverai
bien!»
Et, tout en grondant, il se rendit dans la salle du festin.
On se mit à table. Les plats étaient si fins et si copieux, les vins
si parfaits, que tout le monde mangea son content, et même plus. Les
chants commencèrent, les plus beaux _soniou_[6] de l'île furent dits
par un Morgan qui avait une voix admirable, on l'aurait entendu d'ici à
la côte.
[6] Sône (au pluriel soniou), chant breton d'un genre poétique.
On dansa la gavotte et le jabadao de Cornouailles jusqu'au jour, et
quand les danseurs étaient las, ils se rafraîchissaient avec les vins
les plus exquis. Vers minuit, les nouveaux mariés quittèrent le bal et
se retirèrent dans la chambre nuptiale, magnifiquement ornée de drap
d'or et de courtines de soie.
[Illustration: «QUELQU'UN VOUS A AIDÉE ET JE DEVINE QUI C'EST.»]
Le vieux Morgan les accompagna, mais il s'arrêta dans une petite salle,
qui n'était séparée de la chambre que par une mince cloison. Il avait
pris Mona avec lui, et lui donna une torche de cire allumée.
«Allez, lui dit-il, éclairez la chambre pour les jeunes époux, et tenez
la torche bien droite, car sitôt qu'elle sera consumée jusqu'à votre
main, vous serez mise à mort.»
Mona, tremblante, prit la torche, et, le cœur défaillant, fit ce qu'on
lui commandait.
Le vieux roi, de temps en temps, demandait:
«La torche est-elle consumée?
--Pas encore», disait Mona.
Cependant la cire fondait, et l'instant fatal approchait. Le prince
nouveau marié dit alors à la Morgane, son épouse:
«Prenez la torche des mains de Mona et tenez-la un moment, pour que
cette fille puisse nous faire du feu.»
La Morgane, sans défiance, prit la torche qui n'avait plus qu'un tout
petit bout de cire. Au même moment, le vieux roi répétait sa question.
«La torche est-elle consumée?
--Oui», dit la Morgane.
Transporté d'une fureur aveugle, le vieux Morgan entra dans la chambre,
sabre au poing, et, sans regarder celle qui tenait la torche, il lui
abattit la tête d'un seul coup, et disparut...
Le lendemain matin, au lever du soleil, le jeune prince entra chez son
père et lui dit:
«Je viens vous demander la permission de me marier, mon père.
--Comment? te marier! N'es-tu pas marié d'hier?.....
--Si, mon père, mais aujourd'hui, je suis veuf: ma femme est morte.
--Ta femme est morte!... Tu l'as tuée, malheureux!!...
--Non, mon père, c'est vous-même qui l'avez tuée.
--Moi!... Moi!!... j'ai tué ta femme!!!
--Oui, mon père. Hier soir, vous avez abattu, d'un coup de sabre, la
tête de la femme qui tenait une torche allumée.
--Mais c'était Mona, la fille de la terre?
--Non, mon père; c'était la jeune Morgane que j'avais épousée, malgré
moi, pour vous obéir. Du reste, si vous ne me croyez pas, vous n'avez
qu'à venir dans ma chambre, vous en assurer par vous-même. Le corps est
là, à l'endroit où il est tombé, en recevant le coup mortel.»
Le roi courut à la chambre du prince, aussi vite que ses vieilles
jambes le lui permirent. Il entra dans une colère terrible, en voyant
l'erreur qu'il avait commise. Il se démenait comme un fou furieux.
Au bout de quelques jours, quand il fut un peu apaisé, il fit venir son
fils.
«Je vois bien, lui dit-il, que je ne gagnerai rien à te faire marier
contre ton gré. Il faut pourtant bien que tu te maries, pour que ma
couronne ait des héritiers: qui veux-tu épouser? Dis-le franchement.
[Illustration: LE VIEUX MORGAN LUI ABATTIT LA TÊTE D'UN SEUL COUP.]
--Mona, la fille de la terre, mon père.»
Le vieux roi ne répondit pas et s'en alla... Il réfléchit, pendant huit
jours, à toute cette affaire. Il se rappela l'histoire du repas de
noces, il chercha à s'expliquer la fin tragique de la jeune Morgane.
Il comprit que le prince était un grand magicien, que lutter contre
son pouvoir serait inutile et que, d'ailleurs, Mona et lui seraient
toujours d'accord pour avoir raison d'un vieux rival aussi odieux à
l'un qu'à l'autre. Après bien des soupirs, bien des grognements, bien
des rebuffades, il se résigna enfin à ce qu'il ne pouvait empêcher.
Il accorda son consentement, et Mona, la fille de la terre, devint la
femme du plus beau des Morgans.