SECTION II.

ch. 10, v. 28. Jehu...... 28

ch. 13, v. 1. Joakas.... 17

v. 10. Joas...... 16

----

TOTAL..... 61

Section iii.

ch. 14, v. 41. jéroboam ii .. 41

ch. 15, v. 8. zacharie 6 m... »

v. 13. sellum. 1 m... »

v. 17. manahem ...... 10

v. 23. phakée i...... 2

v. 27. phakée ii..... 20

ch. 17, v. 1 osée.......... 9

-----

Total . . . 82

* * * * *

Ézéqiah

continua. º23

Manassé. 55

Amon ... 2

Josìas... 31

Ihoukas. » 3 m.

Ihouakim. 11

Ihouakin. » 3 m.

Sédéquiah. 10 6 m.

-------

TOTAL.... 133 ans.

*/

]

[Illustration: _DIVISION_ DES PEUPLES selon le Systême CHALDÉEN.]

RECHERCHES NOUVELLES SUR L'HISTOIRE ANCIENNE.

CHAPITRE PREMIER.

Période des rois juifs.

Le tableau ci-contre, dressé fidèlement d'après le texte du _Livre des

Rois_, démontre à trois époques diverses, prises dans la liste des rois

de Samarie et celle des rois de Jérusalem, des discordances de

corrélation qui ne devraient pas exister; car, certains règnes devant

commencer et finir ensemble à une même date selon le texte, les sommes

d'additions devraient être les mêmes à l'époque où on les compare. Par

exemple, dans la colonne des rois de Samarie, Section 1re, ces princes

comptent 3 ans de plus que ceux de Juda.... Dans la 2e, une année

seulement; et dans la 3e, ils ont 23 ans de moins.

Les deux premières différences sont des bagatelles que l'on peut

expliquer et faire disparaître, en fondant ensemble les années premières

et dernières de quatre ou cinq princes successifs; mais les 23 ans qui

se trouvent en excès de la part des rois de Juda n'admettent pas de

palliatifs. Les chronologistes ont composé de gros volumes sur ce

problème, sans pouvoir le résoudre, parce que posant comme principe

fondamental l'infaillibilité de chaque texte, il leur devient impossible

de concilier ce qui est manifestement contradictoire. Non seulement les

textes se contrarient dans les résumés additionnels, ils se contrarient

encore, presqu'à chaque verset, dans les comparaisons respectives des

règnes; par exemple, un texte dit (_Reg_. II, chap. 14, v. 23): «L'an 15

d'Amasias, roi de Juda, Jéroboam II devient roi d'Israël, et, l'an 15 de

ce Jéroboam, Amasias termine un règne de 29 ans.» (_Ibid._ v. 17).

Donc Ozias, fils d'Amasias, lui succéda et régna l'an 16 de Jéroboam, et

cependant le texte dit (chap. 15, vers. 1er), que ce fut l'_an_ 27.

Quelques chronologistes veulent trouver ici un interrègne qui aurait

retardé le couronnement d'Ozias; mais cette hypothèse est détruite par

l'expression formelle d'un passage qui dit: «Amasias étant mort, le

peuple prit Ozias, dit Azarias, son fils, âgé de 16 ans, et il l'établit

roi.» (_Ibid._ ch. 14, v. 21).

Cette faute de 27 _ans_ se corrige en l'attribuant au copiste, qui

aurait dû écrire 17: mais immédiatement après, une autre faute semblable

se reproduit; car Jéroboam II ayant régné 41 ans, dont 15 ans du temps

d'Amasias, il lui en doit rester 26 sur le régne d'Ozias; par conséquent

Zakarie, fils de Jéroboam, lui sùccede l'an 27 (pour 28) d'_Ozias_, et

cependant le texte dit l'_an_ 38 (Reg. II, ch. 15, v. 8). Ce n'est pas

tout; la confusion est telle dans ces comparaisons de règne à règne, que

par suite de dates énoncées un prince se trouve engendrer à l'âgé de 10

ans.

«Rég. II, c. 16, V. 2.: «Achaz, fils de Joathan, lui succède âgé de 20

ans, et il en règne 16;» donc il vécut 36 ans.... Son fils Ézéqiah lui

succède âgé de 26 ans.... Donc Achaz aurait été père à 11 _ans_, et eût

engendré à 10 ans; ce qui en histoire serait si étrange, qu'on en eût

sûrement fait la rémarque.

Il faut en convenir de bonne foi; presque toutes les dates comparées du

_Livre des Rois_ sont inexactes, et leur inexactitude forme un système

tellement lié, qu'on ne saurait l'attribuer tout entier à la négligence

des copistes.... Il est bien plutôt l'ouvrage d'u rédacteur même, qui

composa cet extrait abrégé des archives officielles après le retour de

Babylone. Nous n'entrerons pas dans les détails fastidieux et péu

importants de tous les articles: nous nous bornerons à proposër pour les

23 _ans_ de la Section III, deux corrections qui la redressent presque

entièrement.

La première de ces corrections, admise déjà par plusieurs

chronologistes, porte sur le règne d'Ozias, qui a reçu 10 ans de trop

par suite d'une phrase équivoque, et qui a compté 52 au lieu de 42. Le

texte dit[3], «qu'après plusieurs années d'un règne glorieux, Ozias,

surnommé Azarias, fut frappé de la lèpre; qu'il la garda jusqu'à sa

mort, et que (selon là loi) il vécut séparé dans une maison écartée.

Pendant ce temps Joathan, son fils, _jugea le peuple à sa place_ [dans

le palais du roi[4]].» En style hébraïque, _juger_ c'est _régner_: ainsi

Joathan _régna_ à la place de son père encore vivant. Et combien de

temps jugea-t-il? et auquel du père ou du fils le temps de ce règne

a-t-il été compté? Plusieurs critiques ont fait cette question; en la

répétant après eux, nous pensons que _ce temps équivoque_ fut de 10

années, et que c'est lui qui, compté au père et au fils, a introduit un

quiproquo de 10 ans; qui se montre partout. L'état primitif et vrai est

qu'Azarias régna 42 _ans_ seul, et 10 _ans_ avec son fils: total 52.

Joathan régna 6 _ans_ seul et 10 avec son père: total 16. Mais pour ne

l'avoir pas distingué, le rédacteur s'est jeté dans un dédale de

contradictions: ces 10 _ans_ et ces 6 _ans_ sont si bien le nœud de la

difficulté et le vrai moyen de solution, que sans cesse on les voit

reparaître dans l'analyse et la décomposition des règnes: ce sont ces 10

_ans_ qui ont occasioné la fausse date de l'avènement d'Ozias, placé à

l'_an_ 27 de Jéroboam au lieu de l'_an_ 17 (ci-dessus). Ce sont eux qui

ensuite ont réagi sur Zacharias, et l'ont fait succéder à Jéroboam

l'_an_ 38 au lieu de l'_an_ 28 d'Ozias. Ce sont encore ces 10 _ans_ qui,

soustraits à l'âge de Joathan, âgé de 35 _ans_ au lieu de 25, quand il

règne avec son père, lui font engendrer à 16 _ans_, au lieu de 26, son

successeur Achaz, qui à son tour resserré de ces 10 _ans_, engendra à 10

_ans_ au lieu de 20. En rétablissant le règne d'Ozias _seul_ à 42, et

celui de Joathan, son fils, à 16, dont 10 du vivant d'Osias, tout rentre

dans l'ordre; mais il reste encore aux rois de Juda un excès de 13 ans.

Ici l'autorité du célèbre manuscrit _alexandrin_, que nous verrons par

la suite restituer au règne d'Amon, fils de Josiah, 10 _ans_ qui lui ont

été mal à propos enlevés, nous fournit le moyen d'en regagner 8 sur le

règne de Phakée 1er; car au lieu de 2 _ans_ que les textes vulgaires

donnent à ce prince, fils de Manahem, ce manuscrit lit 10 _ans_. Cette

même lecture se trouve dans Eusèbe (_Chronicon, page_ 24) et, qui plus

est, dans le Syncelle (_page_ 202). Cette fois-ci il la préfère à celle

d'Africanus, qu'il remarque ne donner que 2 _ans_ à ce prince (comme le

texte hébreu). Par conséquent beaucoup de manuscrits grecs des plus

anciens se sont accordés à donner 10 ans à Phakée Ier; ce qui restitue

8 ans de plus à la branche d'Israël, et ne lui laissé plus qu'un

déficit de 5 ans, ou plutôt de 3 ans et demi vis-à-vis celle de Juda; et

parce que les deux premières sections d'_Israël_ ont un excès de 4 ans,

il se trouve que les trois sommes additionnées et compensées donnent 249

ans, ce qui ne différe que d'une seule année de la somme des rois de

Juda, laquelle est de 250.

/*[2]

Après ces diverses corrections, si nous calculons

la durée totale des rois de Juda, depuis l'an

premier de David jusqu'à l'an dernier de

Sédéqiah, nous trouvons............. 473 ans

Et parce que le temple fut fondé l'an 4

de Salomon, c'est-à-dire, 43 ans révolus

depuis l'an 1er de David, et qu'il fut incendié

l'an 19 de Nabukodonosor, nous

avons pour la durée de cet édifice, 473

moins 43........................... 430 ans.

*/

Ici se presentent quelques réflexions dictées par le sujet. Comment

concilier, par exemple, les hautes idées que l'on a voulu se faire de

l'origine et de la nature de ces livres juifs avec l'inexactitude, les

négligences, les fautes matérielles de leur rédaction? et ces vices,

l'on ne peut les mettre tous à la charge des copistes: si les calculs

eussent été clairs et bien ordonnés, si les sommes partielles eussent

été contrôlées par une addition résumée, les copistes n'eussent point

commis tant de divagations. Ce désordre de la Chronique des Rois est une

preuve sensible qu'aucune autorité publique n'a présidé à sa

confection; qu'elle n'est point un ouvrage officiel, mais le travail

volontaire d'un ou de plusieurs individus, sans caractère authentique,

et dont le nom, par cela même, n'a point été apposé. Il est facile de

concevoir comment les choses ont pu se passer. Tant que la puissance

nationale subsista, les registres royaux, cités dans la Chronique,

furent tenus avec plus ou moins d'exactitude, et il y eût des annales

régulières et authentiques; mais quand les étrangers eurent violé le

trône et brisé le sceptre; lorsque le roi d'Égypte, Nekos, maître de

Jérusalem, eut déposé le roi et fouillé le trésor; lorsque le roi de

Babylone, surtout, eut enlevé les vases, les ornements, pillé tous les

genres de richesses et de monuments conservés; lorsqu'il eut déporté

toutes les principales familles, on sent que dans la dévastation d'une

ville prise d'assaut, d'un palais saccagé, d'un temple brûlé, la

conservation des livres fut un soin secondaire, abandonné au zèle

personnel et gratuit de quelque lettré, et par suite livré à tous les

hasards qu'un ou plusieurs individus courent au milieu des calamités

d'une guerre terrible..... Nombre de livres durent être vendus, brûlés,

dispersés. Au retour de la captivité, tout débris échappé au naufrage

devint plus précieux; mais des manuscrits volumineux et dispendieux

durent exciter peu d'intérêt, et trouver peu d'amateurs dans une nation

ignorante et ruinée. Il fallut que le sort suscitât quelque individu

qui, réunissant le goût de la chose et les moyens d'exécution, fit

l'abrégé où l'extrait que nous possédons: quels furent ses matériaux et

quel fut son art d'en user? Voilà ce dont on ne peut juger que par

l'induction de ce qui nous reste. Si cet individu eût été un homme de

marque comme Esdras, il eût été connu et cité; si ses matériaux eussent

été complets et passablement en ordre, il n'eût eu qu'à les classer;

s'il eût eu l'esprit méthodique et la critique nécessaire à éclaircir

les difficultés, il eût rédigé son travail avec une clarté qui n'eût pas

permis tant de divagations aux copistes. Par exemple, s'il eût exprimé

la durée positive du règne de Saül, cette durée se trouverait-elle en

lacune dans tous les manuscrits sans exception et dans toutes les

versions, à commencer par la version grecque sous Ptolomée? et s'il eût

exprimé la durée totale des rois de Jérusalem, éprouverions-nous les

variantes et les discordances où nous la voyons flotter? Cette omission

capitale est la cause de tout le désordre de leur liste, en même temps

qu'elle semble l'effet de l'hésitation et de l'incertitude du

compilateur, qui n'a osé prononcer. Des copies premières ayant été

faites de son manuscrit, ses premiers lecteurs en auront fait la

remarque: l'on aura fait quelque calcul, quelques recherches; une

opinion orale se sera établie entre les docteurs; quelque savant aura

coté sur sa copie la somme qu'il aura crue vraie..... Supposons 473:

par le laps du temps, par les effets des guerres et la dispersion des

Juifs, cette tradition se sera perdue..... Quelques docteurs auront

trouvé de l'équivoque dans le texte réellement vague qui est relatif au

règne d'Ozias et à l'association de son fils..... Les uns auront compté

les 10 _ans_ de l'association, en dehors; les autres, en dedans du règne

du père: un surplus de 10 _ans_ se sera introduit; une branche de

manuscrits aura compté 483; une autre branche soutenant le nombre 473,

l'on aura voulu retirer les 10 ans de trop, et la soustraction sera

tombée sur le règne d'_Amon_, fils de Josias, ainsi que nous le verrons;

ces variantes doivent être très-anciennes, puisque nous les trouvons

dans la version grecque de Ptolomée et dans l'historien Josèphe, dont

les contradictions semblent tenir à la diversité des manuscrits qu'il a

consultés et suivis, en exceptant néanmoins l'opinion qui lui fut

imposée par la Synagogue asmonéenne dont il fut membre. Ces

contradictions ne sont pas sans quelque résultat utile dans notre

question; mais pour en saisir le fil il est nécessaire de remonter au

règne de Saül.

La durée de ce règne, telle que l'énonce le texte hébreu, est absolument

inadmissible.

[Illustration: CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE. ROIS JUIFS.

/*[2]

CHRONOLOGIE DE JOSÈPHE.

ROIS JUIFS.

SELON SELON JOSÈPHE. RÉSULTAT.

----------------+--------------

LE TEXTE VULGAIRE. TRADUCTION CORRIGÉ.

TEXTE GREC.

DE RUFIN.

Saül..... » ans. 20 ans ou 40 20 ans. 20 ans.

David.... 40 40 40 40

Salomon.. 40 80 vécut 94 40 vécut 94 40

Roboam... 17 17 17 17

Abia..... 3 3 _omis_. 3 3

Asa...... 41 41 41 41

Iosaphat. 25 25 25 25

Ioram.... 8 8 8 8

Ochozias. 1 1 1 1

Athalie.. 6 6 _tuée à la 7e_ 6 6

Joas..... 40 40 39 ou 40 40

Amazias.. 29 29 29 29

Ozias.... 52 52 52 42

Ioathan.. 16 16 16 16

Achaz.... 16 16 16 16

Ézéqiah.. 29 29 29 29

Manassé.. 55 55 55 55

Amoun.... 2 2 2 12

Iosias... 31 31 31 31

Ioachaz.. » 3 m. » 3 m. 10 j. » 3 m. 10 j. » 3 m. 10 j.

Ioaqim... 11 11 11 11

Ioakin... » 3 m. » 3 m. » 3 m. » 3 m.

Sédéqiah. 10 5 m. 11 11 10 5 m.

473 533 6 m. 492 6 m. 493

ou

553

----------+----------------------------

514

*/

]

«_Saül_ [dit ce texte[5]] _était âgé d'un an lorsqu'il régna, et il

régna deux ans_.» D'abord nous observons que le texte mot à mot ne dit

pas d'_un an_, mais de..... _an_, laissant le nombre en lacune; et il

n'est pas permis de traduire _un_ sans le mot _ahad_, qui l'exprime. La

première de ces données est si choquante, que personne n'a osé la

défendre, au sens littéral: quelques interprètes ont recouru à des sens

mystiques et allégoriques, qui ne signifient rien. La seconde est si

contraire à tout l'historique du règne de Saül, qu'il est incontestable

qu'une altération, ou plutôt une lacune existe ici dans le texte. Or,

telle est l'antiquité de cette lacune, que la version grecque

d'Alexandrie n'osant admettre deux données si absurdes, a préféré de

supprimer le verset entier. Aucun manuscrit grec connu n'y supplée, et

ceci fait peu d'honneur à l'exactitude des prétendus 70 _docteurs_: pour

remplir l'omission et surtout pour corriger l'erreur seconde, les

chronologistes ont invoqué deux écrivains juifs; l'un est l'historien

Fl. Josèphe, qui dans ses Antiquités judaïques, dit[6]: _que Saül régna

18 ans du vivant de Samuël, et 22 ans après la mort de ce prophète_....

Par conséquent Saül aurait régné 40 ans; mais plusieurs graves

objections s'élèvent contre cette donnée: tous les critiques sont

d'accord que les manuscrits de Josèphe ont subi des altérations

considérables dans leurs chiffres, de la part des copistes qui y ont

porté des motifs de piété. Or, dans le cas présent, outre que les

manuscrits dans l'idiome grec sont trop peu nombreux pour faire

autorité, nous avons la version latine que le prêtre _Rufin_, ami de

saint Jérôme, fit du texte grec de Josèphe, vers le temps du concile de

Nikée; et cette version, qui sert de contrôle à nos manuscrits actuels,

les dément ici...., car elle porte: «Saül régna 18 _ans_ du vivant de

_Samuël_ et 2 _ans_ (seulement) après la mort de ce prophète;» ce qui ne

fait en tout que 20 ans.

De plus, Josèphe dans un autre passage[7] des mêmes manuscrits grecs,

corrige l'erreur des 22 _ans_, lorsque, récapitulant la durée des rois

de Jérusalem, il dit: «Et ces rois régnèrent pendant «un espace de 514

ans, 6 mois, 10 jours, _sur lesquels Saül, premier roi, mais qui ne fut

point du sang de David_, régna 20 ans.» La version de Rufin porte les

mêmes nombres de 514 et 20: par conséquent les 22 du premier passage

sont évidemment une erreur, ou plutôt une altération du copiste, qui a

eu un motif que nous allons bientôt voir.

On peut demander où Josèphe a puisé cette instruction: nous ne dirons

pas, dans les écrits des Juifs de son temps, qui furent très-ignorants;

mais nous pensons qu'ici et dans plusieurs autres cas, il a emprunté

d'un historien grec qui paraît avoir été bien instruit de ce qui

concerne les Juifs. Cet historien est _Eupolème_, qu'il cite avec éloge

dans son livre contre Appion[8], et dont Eusèbe, parmi plusieurs

fragments[9], cite celui-ci: «Eupolème dit que _Saül mourut_ vers la

21e année de son règne, _que David régna 40 ans_, etc.....» Eupolème

nous est désigné comme la source où Alexandre Polyhistor puisa la

plupart de ses récits sur les Assyriens et sur les Juifs; et Alexandre

Polyhistor ayant vécu du temps de Sylla, il s'ensuit qu'Eupolème a pu

vivre un siècle avant lui; et comme il paraît avoir beaucoup voyagé, il

aura visité Alexandrie, y aura conversé avec des docteurs juifs qui,

dans ce foyer de la traduction grecque, exécutée peut-être un siècle

avant eux, ont pu avoir recueilli de bonnes traditions ou des notes

marginales tirées de manuscrits anciens. Toujours est-il vrai que les

fragments d'Eupolème portent un cachet particulier d'instruction sur les

Juifs. Quant à la durée totale des rois de cette nation, que nous

évaluons à 473 ans, non compris Saül, et à 493 en y ajoutant ce prince,

cette somme ne diffère de celle du texte hébreu, qu'en ce qu'il ôte au

roi _Amon_ 10 _ans_ que nous verrons lui appartenir dans l'article des

Assyriens, et qu'il double les 10 ans premiers de Joathan que nous

simplifions; cette identité autorise à croire que notre calcul est

l'ancien et véritable; et il semble avoir été celui de l'historien

Josèphe, en écartant les altérations et les contradictions de ses

principaux passages. Par exemple, sa liste détaillée que nous présentons

dans le tableau ci-joint, donne, selon la traduction latine de Rufin, un

total de 492 ans; et si l'on compte pour 40 ans _Joas_ qu'il ne compte

que pour 39, l'on a juste 493 ans.

Il est vrai que sa liste grecque diffère beaucoup puisqu'elle compte 533

ans, Saül n'étant porté que pour 20..... Mais il y a erreur manifeste

sur Salomon, qu'il porte pour 80, et qui, selon tous les textes, n'a que

40 ans. Supprimez ces 40 de 533, il vous reste 493, nombre vrai.

Nous avons vu que dans un autre passage Josèphe donne aux rois[10] de

Jérusalem 514 ans de durée, y compris les 20 de Saül: voilà une

contradiction palpable avec les 533 de sa liste grecque, et un excès de

20 ans sur les 493 de sa liste latine. N'est-il pas à croire qu'ici il a

compté Salomon pour les 40 ans qui lui appartiennent, mais que les

copistes ont ajouté à Saül les 20 ans nécessaires à compléter les 40

qu'ils ont voulu établir? Alors cette altération serait antérieure à

Rufin même, et l'on voit quels embarras des copistes infidèles jettent

dans les textes des écrivains. Eh! comment cette audace n'aurait-elle

pas existé dans des temps de barbarie, et dans le secret des copies

écrites à la main, quand de nos jours _Havercamp_ a osé introduire dans

son édition imprimée, une altération choquante, un faux matériel, en

écrivant 522 dans sa traduction latine, au lieu de 532 que porte le grec

imprimé à coté[11]!

Le second écrivain invoqué par les chronologistes pour soutenir les 40

ans de Saül, est l'auteur des Actes des Apôtres. Cet anonyme fait dire

(ch. XIII) à saint Paul, haranguant dans Antioche de Pisidie, que «Dieu

ayant livré à nos pères le pays de Kanaan, leur donna des juges pendant

_environ_ 450 ans jusqu'à Samuel; puis, lorsqu'ils lui demandèrent un

roi, il leur donna Saül pendant 40 ans.»

Ces deux nombres ont causé beaucoup d'embarras aux écrivains

ecclésiastiques, parce que le premier est en contradiction formelle avec

le _Livre des Rois_, qui dit que «depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la

fondation du temple, il ne s'écoula que 480 _ans_.» Saint Paul en

supposerait plus de 570; et parce que le second ne se trouve dans aucun

autre livre canonique, l'on ne conçoit pas d'où saint Paul l'a tiré.

Cette difficulté, traitée théologiquement, nous paraît réellement

insoluble; mais si nous l'examinons selon les principes naturels et

généraux de la critique historique, nous demanderons d'abord quel est

_cet auteur des Actes_, inconnu de temps et de lieu; quelles preuves

fournit-il de l'authenticité de son livre, de l'époque même où il a

paru, de la présence de son auteur au discours de saint Paul, de son

exactitude à recueillir et à coter les nombres donnés par l'Apôtre? et

parce que l'on ne peut rien répondre de satisfaisant à toutes ces

questions, nous disons que ces nombres reposent uniquement sur la

garantie personnelle d'un inconnu, sans date ni titre; que ces 450 ans

résultent d'une manière d'évaluer le temps des juges que nous exposerons

à leur article; et que les 40 _ans_ de Saül semblent venir de la même

source talmudique que les 80 ans de Salomon, système de doublement dont

il existe encore d'autres exemples: néanmoins nous ne dirons pas que

l'anonyme ait copié Josèphe; au contraire, nous sommes persuadés que

c'est pour se conformer à ce passage _des Actes des Apôtres_, que les

copistes dévots ont altéré celui de Josèphe, où le grec porte 22 au lieu

de 2. Quoi qu'il en soit de l'origine de ces fautes, une analyse exacte

de la vie de Saül achevera de démontrer que ce prince n'a pu et dû

régner que 20 _ans_ et non pas 40.

David avait trente ans lorsqu'après la mort de Saül il commença de

régner à Hébron. (_Sam._ lib. II, c. V.) Il dut en avoir au moins 20

lorsqu'il fut présenté à ce roi pour combattre le géant; car lorsque

Saül lui représente qu'il _est jeune_, tandis que son rival est un homme

fait et expérimenté[12], David lui répond que _déja_ il a de ses mains

étranglé un ours et un lion. Et peu auparavant l'officier, qui le

_recommande_ à Saül, avait dit que David était _un jeune homme grand et

fort_[13], propre à la guerre; ce qui ne saurait se dire d'un jeune

garçon de 15 ou même de 18 ans. De là il s'ensuit que David vécut

environ 10 ans avec Saül; donc Saül a dû commencer sa règne 10 années

auparavant; et lorsqu'on lit attentivement son histoire depuis les

chapitres VIII et IX, l'on est convaincu, que ces 10 années ont suffi à

tous les événements, qui sont: 1º la guerre contre _Nahas_, roi des

Ammonites, guerre qui fut la cause de l'élection de Saül: «Au bout d'un

mois», est-il dit (ch. XI), «il marche au secours de la ville de

_Iabès_, bat les Ammonites; et parce que sa première élection avait eu

des opposants, Samuel profite de l'enthousiasme des Hébreux vainqueurs

pour sacrer Saül une seconde fois...[14]» Après cette guerre d'une seule

campagne, vient celle des Philistins, où, dès le début, son fils

Jonathas se montre un guerrier aussi vigoureux que brave, ce qui

comporte au moins 20 ans: par conséquent _Saül_, quand il régna, dut

avoir au moins 41 ans; et si le texte actuel nous dit qu'il était âgé de

1 an, c'est sûrement parce que le premier chiffre 4 a disparu, et

qu'originairement il y avait 41. Cette première donnée, qui se fonde sur

des faits positifs, exclut les 40 ans de règne; car Saül aurait eu 80

ans lorsqu'il périt, tandis que le récit de sa mort le représente encore

comme un guerrier plein de vigueur, et peint son fils Jonathas (qui

aurait dû à cette époque avoir 60 ans), comme un homme d'environ 40 ans

qui venait d'avoir un enfant (_Miphiboseth_). Ajoutez que _Nahas_, ce

roi ammonite contre qui marche Saül, ne meurt que vers l'an 12 ou 15 de

David (lib. II, c. X), en sorte qu'il eût régné plus de 55 ans, chose

presque impossible dans un siècle où, pour être roi, il fallait étre

déjà un homme de guerre. La guerre des Philistins occupe un ou tout au

plus deux étés (ch. XIV); Saül, pour s'affermir, laisse tranquilles les

Philistins trop puissants; mais pour tenir son peuple en haleine, il

attaque 1º les Moabites, 2º les Ammonites, 3º les Iduméens, tous peuples

pasteurs assez faibles; 4º les Syriens de Soba (au nord de Damas, vers

Halep); puis il revient aux Philistins, et enfin à son expédition contre

les Amalékites, par suite de laquelle l'impérieux Samuel le disgracie et

sacre le jeune David. Or, si l'on fait attention qu'alors chez les

Hébreux organisés à la manière des Druses de nos jours, il n'y avait

point de troupes soldées subsistantes, mais que la guerre se faisait par

convocation et levée en masse à chaque printemps, qu'elle ne durait

ordinairement qu'une campagne, et n'était qu'une incursion de pillage

pour récompenser les combattants; ces six ou sept guerres n'ont pu

emporter plus de 9 à 10 ans, et par conséquent Josèphe paraît avoir eu

raison de n'évaluer le règne total de Saül qu'a 20 années. Or, comme

réellement c'est vers la fin de son règne qu'arrive la mort de

Samuel[15], tout concourt à prouver la vraisemblance des assertions de

l'historien juif.

Les douze années de judicature qu'il attribue à _Samuel_, sont également

très-probables; car supposons que ce prophète soit mort à 70 ou 72 ans,

il aura abdiqué de 52 à 54; à cette époque (ch. XII), Samuel demandant

au peuple assemblé un témoignage solennel de la pureté de sa gestion, il

dit qu'il a les cheveux déja blancs: pour un homme d'État, usé

d'affaires et de soucis depuis sa jeunesse, cette circonstance convient

à cet âge. Ce serait donc vers 40 ou 42 qu'il aurait commencé de juger,

et cela à l'époque de l'assemblée de _Maspha_. Or, 20 ans et 7 mois

avant cette assemblée, avait eu lieu la bataille d'Aphek[16], où les

Philistins prirent l'arche, tuèrent les deux fils d'Héli, qui lui-même

périt en apprenant ces désastres. Samuel à cette époque aurait eu

environ 20 ans; et réellement lorsque l'on compare avec attention divers

faits de sa jeunesse contenus dans les premiers chapitres; lorsqu'on

examine avec défiance par quelles manœuvres habiles et secrètes, il

parvint à supplanter la famille d'Héli; comment les vexations des

enfants de ce grand-prêtre leur ayant suscité un parti ennemi, ce parti

jeta ses vues sur Samuel pour les écarter du sacerdoce; comment _un

homme inspiré de Dieu_, et protecteur secret du jeune Samuel, fit

d'abord des remontrances à Héli, et lui annonça que Dieu écarterait sa

maison du sacerdoce pour y placer un étranger qui serait l'objet de

l'envie de sa famille; comment peu de temps après, Samuel prétendit

avoir entendu la voix de Dieu qui lui tint exactement le même

discours[17]; comment cette _apparition ébruitée_ le fit regarder comme

l'_élu_ de Dieu et le successeur désigné d'Héli; enfin lorsque l'on

considère dans tout le cours de sa vie, combien son caractère fut

impérieux, dissimulé et jaloux de puissance, l'on pensera que dans

l'anecdote _de la vision_ du chapitre III, il joua un rôle habile et

profond qui exige au moins l'âge de 20 ans.... Chez les Juifs, où il

fallait 30 ans pour être sacrificateur, il fut encore trop jeune pour

remplacer le grand-prêtre; mais il employa ce temps à se faire des

partisans et à augmenter son crédit contre la famille puissante d'Héli:

quand il se crut assez fort, il leva l'étendard à _Maspha_, âgé alors de

40. Dix ans après, vers l'âge de 50, il établit ses deux fils juges en

une petite ville, pour accoutumer le peuple à leur obéir, et il put déjà

avoir des enfants de 25 ans; mais leurs prévarications ayant excité des

murmures, son ambition fut déçue, et il fallut que malgré lui il nommât

un roi, d'où il résulta, dans l'organisation politique des Hébreux, un

changement tout-à-fait semblable à celui qui, au Japon, substitua le

_Cubo_ au _Daïri_; c'est-à-dire, que tout le pouvoir exécutif passa de

la main des prêtres aux mains laïques et militaires.

[Illustration: LISTE CHRONOLOGIQUE DES ROIS DE JUDA.

/*[2]

LISTE CHRONOLOGIQUE DES

ROIS DE JUDA.

Avant

J.-C.

Saül règne........ 20 ans 1078

David........... 40 1058

Salomon......... 40 1018

Roboam.......... 17 978

Abia............ 3 961

Asa............. 41 958

Iosaphat........ 25 918

Ioram........... 8 892

Ochosias........ 1 884

Athalie......... 6 883

Joas............ 39 877

Amasias......... 29 838

Ozias règne seul....(42) 809

Iothan règne seul....

6 ans, 16} 767

Et du vivant }

d'Ozia.. 10 }

Achaz........... 16 751

Ézéqiah......... 29 735

Manassé......... 55 706

Amon............ (12) 650

Josias.......... 31 638

Ioachaz... 3 mois fin de l'an 609

Ioaqim.......... 11 608

Ioakin... 3 mois fin de l'an 598

Sédéqiah..... 10 ans 5 mois 597

Ruine de Jérusalem....... 587

Incendie du Temple....... 586

LISTE CHRONOLOGIQUE DES

ROIS DE SAMARIE OU ISRAEL.

Avant

J.-C.

Jéroboam I règne.. 22 ans 978

Nabab.......... 2 956

Baaza.......... 24 954

Ela............ 2 930

Zamri, 7 jours.. » »

Amri........... 12 928

Achab.......... 22 916

Ochosias....... 2 894

Ioram.......... 12 892

Jehn........... 28 880

Ihouhakaz...... 17 852

Iohaz.......... 16 835

Jeroboam II.... 41 820

Zakarie, 6 mois}

} 779

Sellam, 1 mois }

Manahem (tributaire

de Phul, roi

d'Assyrie).... 10 778

Phakée I........ 10 768

Phakée II....... 20 758

Hoshée (appelle Seva, roi d'Egypte). 9 738

Prise de Samarie par

Salmanasars, et

ruine du royaume

d'Israël, l'an 6e

d'Ézéqiah, roi de

Juda................ 730

*/

]

CHAPITRE II.

Durée des Juges.

/*[2]

Nous venons d'obtenir, pour la durée totale des

rois hébreux, y compris Saül, une somme

de................................... 493

Si nous la joignons à celle de.......... 586

------

écoulée depuis la ruine du temple de Jérusalem

jusqu'à notre ère, nous aurons, pour

première année de Saül, l'an............ 1079

------

Alors la judicature de Samuel, évaluée à

12 ans, aura commencé l'an.............. 1091

Quant à celle d'Héli, si l'on considère que ce

grand-prêtre était en place dès avant la naissance

de Samuel; que déja ses enfants étaient des hommes

faits, ayant des enfants, et que les diverses

autorités s'accordent à lui donner 78 ans quand

il mourut; l'on regardera comme probable et

convenable le nombre de 40 ans que le texte

hébreu assigne à sa judicature. Héli aura donc

commencé de gouverner l'an...... 1131{av. J.-C.}

*/

De combien d'années cette date est-elle postérieure à Moïse! Ici se

présentent de grandes difficultés; car dans cette période de temps, que

l'on nomme _les Juges_, nos deux seuls guides et autorités sont _le

livre de ce nom_, et le livre dit _Josué_. Or, le récit de ces deux

livres sur la durée et la succession des juges est si vague; leur calcul

des sommes partielles d'années est si contradictoire avec le résultat

d'addition totale, et avec le résumé du _Livre des Rois_, qu'il est

impossible d'en déduire une série régulière et fixe de temps. Les

chronologistes avouent ce déficit, mais ils n'avouent pas également la

conséquence qui en résulte et qui est qu'_au-dessus d'Héli_, il y a

_interruption_, _fracture absolue_ dans le système juif, de manière que

tous les événements antérieurs à ce grand prêtre flottent dans le vague

et ne sont classés que par conjecture. Notre intention constante étant

de donner au lecteur, non pas notre opinion propre, mais les moyens

d'établir la sienne, nous allons lui offrir, dans un tableau raccourci

et sous un coup d'œil facile, tous les passages chronologiques des

_Livres de Josué et des Juges_, en le prévenant qu'il a besoin de

beaucoup de patience et d'attention dans cette discussion aride et

compliquée qui nous a coûté encore plus de peine qu'à lui. (_Suivez le

tableau, page suivante_).

[Illustration: TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES.

/*[2]

TABLEAU DE LA DUREE DES JUGES.

Moïse ................... » ans.

Josué.._Temps omis_. »....

Une génération.......... ».... Josué, chap. dernier, _et Juges_, chap. Ier.

Servitude sous Kusan:.... 8.... _Juges_ , c. 2.

Finie par Othoniel. _Paix de_ 40.... Josué, c. 15, v. 16, _Jug._ c. 3, v. 11.

Servitude sous Eglon.... 18.... _Juges_, c. 3, v. 14.

Finie par Aod. _Repos de_... 80.......... _Ibid._ v. 30.

Samgar.... _Temps omis_. ».............

Servitude sous Jabin ..... 20....... _Ibid._ c. 4, v. 3.

Finie par Débora. _Repos de_. 40....... _Ibid._ c. 5, v. 32.

Servitude sous les Madianites. 7.................... c. 6, v. 1.

Finie par Gédéon _qui juge_.. 40.................... c. 8, v. 28.

Abimèlek............... 3.................... c. 9, v. 22.

Thola.................. 23.................... c. 10, v. 2.

Iaïr................... 22.............. _Ibid._ v. 3.

Servitude sous les Philistins

et les Ammonites.. 18.............. _Ibid._ v. 8.

---

319 ans.

---

Jephté, _juge_............ 6.................... c. 12, v. 7.

Abesan.................. 7........................... v. 9.

Ahialon................. 10.......................... v. 11.

Abdon................. 8.......................... v. 14.

---

31

---

Servitude sous les Philistins 40................... c. 13, v. 13.

Temps de Samson....... 20..... _Juges_, c. 16, v. 31, c. 14, v. 4.

---- d'Héli............ 40.... Samuel, lib. I, c. 4, v. 18.

Samuel...... _Omis_..... »....

Saül................... 2....

David................. 40....

Salomon............... 3....

---

495

*/

]

L'on voit dans ce tableau, que l'addition des sommes partielles donne

une durée totale de 495 ans; et cependant, outre le temps inconnu de

Samagar, il faut encore porter en compte celui de Moïse (40); celui de

_Josué_, et de la _génération des Vieillards_ qui jugèrent après lui.

Supposons pour ces deux objets 30 années: plus 40 pour Moïse == 70, plus

12 pour Samuel et 18 pour Saül, autre 30, total, 100. Nous avons depuis

la sortie d'Égypte jusqu'à l'an 4 de Salomon, exclusivement, une durée

totale de....... 595 ans.

Ce résultat authentique, et qui ne peut se nier, chagrine beaucoup les

chronologistes catholiques et même protestants, parce qu'il est en

contradiction formelle avec deux autorités non moins infaillibles pour

eux que les _Livres des Juges et de Josué_. La première est celle de

l'anonyme, auteur des _Actes des Apôtres_, qui dit, chapitre XIII:

«Le Dieu de nos pères supporta leurs maux au désert durant l'espace

d'_environ_ 40 ans....

«Après cela, pendant environ 450 ans, il leur donna des juges jusqu'à

Samuel le prophète.

«Ayant ensuite demandé un roi, Dieu leur donna Saül pendant 40 ans.»

(Act., chap. XIII, v. 18.)

D'abord, dans les deux premières sommes les mots _environ_ doivent

paraître singuliers: ils donnent à penser que l'auteur n'était pas sûr

de son calcul.

Ensuite, si nous calculons depuis Josué jusqu'à Samuel, nous trouvons

bien réellement.. 450 ans.

Ici nous avons la preuve matérielle que _l'auteur inconnu_ des Actes des

Apôtres n'a pas eu d'autres monuments ni d'autres documents que les

nôtres; mais son calcul n'en est pas moins erroné, en ce qu'il ne compte

rien pour _Josué_, ni pour les Vieillards, ni pour Samgar, dont les

temps réunis exigent au moins 30 ans et feraient... 480 ans. Or, si cet

auteur s'est trompé, dans le _premier calcul_, nous avons droit de

conclure qu'il n'a pas plus d'autorité dans celui sur _Saül_...; et nous

avons démontré plus haut qu'à cet égard il est en erreur positive. Son

calcul total, pris depuis Moïse jusqu'à la fondation du temple, en

excluant _Josué_, les

/*[2]

Vieillards et Samuel, supposera une

durée de 573 ans............... 573

Et si nous ajoutons 42 pour ces trois

articles omis................... 42

Cet auteur admettrait une durée totale

-------

de......................... 615 ans.

*/

La seconde autorité contradictoire aux résultats des _Juges_ et de

_Josué_, est celle du rédacteur des _Rois_, qui résumant le temps écoulé

depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du temple par Salomon,

dit que cet intervalle fut de... 480 ans. Cette autorité est d'autant

plus grave, que, selon l'opinion commune et raisonnable, la rédaction

des Rois fut faite peu après le retour de la captivité, et que l'auteur

quelconque eut à cette époque plus de moyens de s'éclairer qu'aucun

autre écrivain postérieur:

/*[2]

Cependant, en n'admettant avec le texte hébreu

que _deux_ ans pour Saül; en tenant pour nuls _Moïse_,

_Josué_, les _Vieillards_ et _Samuel_, nous

avons 495 ans.

auxquels on ne peut refuser de joindre

les 40 de Moïse, total 535

Il y a excès de 55 sur ses 480.

*/

Il faut donc que le rédacteur des _Rois_ ait tiré son calcul d'une autre

source, ou qu'il ait fait des réductions sur les nombres de notre liste;

et en effet nous en trouvons une saillante exprimée formellement par le

_Livre des Juges_; l'auteur, rapportant le message de _Jephté_ au roi

des Ammonites; cite ces propres paroles de leur dialogue; Jephté

dit[18]:

/#

«Pourquoi attaquez-vous Israël? le roi répond: Parce qu'Israël

revenant d'Égypte, a usurpé mes terres depuis l'Arnon jusqu'au

Jourdain.

«Eh! pourquoi, reprit Jephté, n'avez-vous pas fait cette

réclamation depuis 300 _ans_?» Il y avait donc 300 ans écoulés:

depuis la dernière année de Moïse jusqu'à la première de Jephté; et

si la citation est exacte, Jephté a dû être mieux instruit du fait

qu'on ne l'a été depuis. Néanmoins la liste des Juges présente 319

ans, et toujours avec l'omission du temps de _Josué_ et des

_Vieillards_, ce qui donne un total de 349. Or, l'on ne saurait

dire que Jephté ait compté 300 en nombres ronds, quand il y a un

excès de 49; ce surplus a donc été _réduit_ d'une manière

quelconque. Pour opérer cette réduction, les chronologistes disent,

«que les 12 tribus du peuple Hébreu étant répandues et comme

dispersées en deçà et au delà du Jourdain, aux frontières de

peuples divers, une même judicature, une même servitude n'a pas eu

lieu simultanément pour toutes; mais que les temps de divers juges

et de diverses servitudes ont couru parallèlement, et que par

erreur ils ont été comptés doubles.»

#/

Cette explication est admissible; elle trouve même sa preuve dans le

texte du chapitre 4; car il y est dit qu'après la _mort d'Aod_, _le

peuple retomba en servitude_: or comme il est impossible qu'Aod ait

jugé, c'est-à-dire, gouverné 80 ans, il est très-probable que la

_servitude indiquée_ fut celle que subit _la Galilée_ de la part de

Iabin, roi de _Hatsour_, dont le temps aura couru dans les 80. Mais

cette solution admise, il reste encore un excès de 29 ans sur les 300 de

Jephté.

On a dit également que Samson ne fut point un juge général[19], mais un

_héros local_ dont les exploits eurent pour théâtre le pays des

Philistins; que par conséquent l'oppression des _Philistins pendant 40

ans_, englobe _les 20 de Samson_, et que peut-être elle fut la même qui

durait encore au temps d'Héli. Alors ces 40 ans engloberaient 3 sommes

qui séparément en donnent 100; et si l'on retirait les 60 en excès, plus

les 20 de Iabin, on aurait 80 ans à soustraire de 565[20], ce qui

produirait 485 ans, très-voisins des 480 de la Chronique des Rois; mais

il faudra restituer les 12 ans de Samuel, les 20 de Saül, ce qui ajoute

32 à 485--517; et de plus, rien ne prouve que les 40 ans des Philistins

soient identiques à la judicature d'Héli: au contraire, une lecture

attentive du texte indique à la fois fracture de récit, et lacune de

faits entre Abdon et Héli. Cette lacune, au lieu d'être restituée, se

trouve confirmée par l'incohérence du _Livre des Juges_ avec celui de

_Samuel_, qui devrait en faire suite, et dont _le début_ n'a aucune

liaison avec ce qui précède..... Desvignoles[21] convient expressément

que le dernier verset de l'histoire de Samson fait la clôture réelle du

_Livre des Juges_; car, ajoute-t-il, «la plupart des savants

reconnaissent, avec l'historien Josèphe (Ant. Jud., lib. V, cap. 12),

que les cinq derniers chapitres des Juges, qui traitent des anecdotes

de Michas, du lévite d'Ephraïm et de la guerre de Benjamin, doivent être

rapportés au temps qui suivit immédiatement _Josué_:» sur quoi nous

observons que si l'anecdote de Michas et des 600 hommes de _Dan_ se

place à cette époque, comme il est plausible par quelques circonstances,

il faut aussi y reporter l'histoire de Samson qui s'y lie par un trait

que nous citerons. Il serait trop long de présenter l'analyse entière du

_Livre des Juges_; mais tout lecteur qui voudra l'examiner avec

attention, se convaincra, comme nous, que cette compilation est un

assemblage incohérent de quatre morceaux parfaitement distincts.

Le premier morceau, qui s'étend depuis le chapitre 1er jusques et

compris le chapitre 16, est proprement l'histoire des Juges. Cet

historique est si mal ordonné, si confus, que débutant par ces mots,

_Après la mort de Josué_, etc., l'auteur répète sans raison l'anecdote

de Caleb, qui arriva du vivant de ce juge; puis il introduit, dans le

chapitre 2, une assemblée générale présidée par _Josué_; puis encore,

copiant presque mot à mot les versets 28, 29, 30 et 31 du chapitre

dernier de _Josué_, il entre en matière sur les Juges, comme s'il ne

faisait que commencer.

Le second morceau débutant par ces mots: «En ce temps-là il y eut un

homme d'Éphraïm nommé Michas, etc.,» comprend les chapitres 17 et 18,

et contient l'anecdote du lévite enlevé par 600 hommes de la tribu de

Dan, qui allèrent s'établir à Laïs: or cette anecdote n'a de liaison

apparente avec le temps d'aucun juge; seulement, comme il est dit que

ces 600 hommes émigrèrent du canton d'_Estaol_ et de _Saraa_, par la

raison qu'ils n'avaient reçu aucun lot dans le partage général des

terres, l'on a droit d'inférer, _comme l'a fait l'historien Josèphe_,

que leur aventure arriva peu de temps après la mort de Josué; et alors

ce morceau se trouve très-mal placé à la fin des Juges, chap. 17 et 18.

Le troisième morceau est l'anecdote du lévite d'Ephraïm, dont l'outrage

à Gebaa devint la cause d'une guerre civile, dans laquelle la tribu de

Benjamin se fit exterminer[22] presque entière pour soutenir le crime

atroce commis par six de ses membres. Or cette anecdote, qui n'a aucune

date, ne se lie pas plus avec l'histoire des Juges que celle de Ruth qui

la suit.

Enfin le quatrième morceau est l'histoire de Samson, dont l'époque n'est

point indiquée: seulement, comme il est dit, chapitre 18, verset

dernier, que _Samson_ commença _d'être saisi de l'esprit de Dieu_,

lorsqu'il était au camp de la tribu de _Dan_, entre _Estaol_ et _Saraa_;

ce rapport avec l'anecdote des 600 hommes de la tribu de _Dan_ (second

morceau), autorise à placer _Samson_ peu de temps après la mort de

Josué; ce qui est très-différent de l'opinion vulgaire. Or, nous le

répétons, tout lecteur impartial qui scrutera avec soin ces divers

récits, vagues, décousus, et sans date, reconnaîtra que leurs auteurs

ont été divers; que très-probablement ils n'ont été ni témoins, ni

contemporains des faits, mais qu'ils les ont rédigés après coup sur des

traditions populaires; qu'à une époque plus tardive, un compilateur

également inconnu recueillit ces morceaux, et en fit l'assemblage confus

que l'on nomme _Livre des Juges_. Une note insérée dans l'histoire du

prêtre _Michas_ et des 600 hommes de Dan, indique que ce fut depuis

l'établissement des rois.

«Or, en ce temps-là», est-il dit trois fois (chapitre 17, v. 6, et chap.

18, v. 1er et v. 31), «il n'y avait pas de roi en Israël.»

Donc, faut-il conclure, _il y avait un roi_ lorsque l'auteur écrivait;

donc la compilation n'a point précédé Saül, mais a pu se différer

long-temps après lui. Une autre note insérée dans le morceau premier

(_l'historique propre des Juges_), indique qu'elle aurait été faite même

après le règne de Salomon; car il est dit, chap. 1er, v. 6:

«Les enfants de Benjamin ne tuèrent point les _Jébuséens_ qui habitaient

Jérusalem, et les _Jébuséens_ ont demeuré à Jérusalem avec Benjamin

_jusqu'à ce jour_.»

Or, il est fait mention des _Jébuséens_ comme habitant encore Jérusalem

au temps de David, qui sur la fin de son règne acheta l'aire du Jébuséen

_Arana_[23], située non loin de son palais; et sous Salomon, on les cite

encore comme payant le tribut. (Reg., lib. 1, chap. 9, v. 20.)

A la suite de cette note et dans le chapitre 2, verset 16, les résumés

généraux que l'écrivain fait de l'état de la nation pendant toute la

période des juges, sont une autre preuve qu'il a écrit tard, par

conséquent plus de 400 ans après Josué, et 100 ans au moins après les

événements confus qui précédèrent la judicature d'Héli.

Maintenant nous demandons sur quels documents, d'après quels monuments

a-t-il pu écrire? quelles archives, quelles annales a-t-il pu avoir?

s'il en a eu, pourquoi tout est-il si vague, si confus? Pour répondre à

ces questions, il faut considérer que tout l'espace de temps appelé

_période des Juges_, se passe dans une anarchie orageuse, violente,

pendant laquelle les Hébreux, féroces et superstitieux comme des

_Ouahabis_, ne cessèrent d'être agités de guerres civiles ou étrangères;

il faut considérer que ce petit peuple, divisé en tribus indépendantes

et jalouses, subdivisées en familles aussi indépendantes, était une

démocratie turbulente de paysans armés, mus plutôt que gouvernés par des

bramines avides et par des inspirés fanatiques.....; que dans ce temps

de guerres perpétuelles et de l'_ignorance_ qui en est la suite, l'art

d'écrire, sans encouragement, sans estime, était difficile et rare, et

que le peu d'instruction existante était concentré dans les familles

lévitiques. A raison de ce genre de vie orageuse et précaire, personne

n'avait le loisir ou l'intérêt de s'occuper ni du passé ni de l'avenir;

par conséquent il ne dut se composer aucuns livres historiques: faute de

gouvernement central, il ne dut pas même exister d'autres archives

publiques que la succession des pontifes. Ce ne fut que sous le règne de

David que commença de s'organiser un état de choses plus régulier, plus

calme, plus propre à la culture des esprits: alors il y eut une

chancellerie, des archives, et l'on put s'occuper d'histoire: alors, et

mieux encore sous Salomon, purent être faites quelques recherches sur le

passé; et puisqu'à cette époque l'on ne trouva ou l'on ne produisit rien

de mieux que ce que nous avons dans les deux ouvrages intitulés _Josué_

et les _Juges_, nous avons le droit de conclure, 1° qu'aucune archive

authentique et régulière n'avait été composée; 2° que _les Livres de

Josué et des Juges_ sont uniquement des _productions littéraires

d'écrivains inconnus_, sans autorité publique; telles que les chroniques

de nos moines aux 8e, 9e et 10e siècles, où, parmi plusieurs

faits historiques, se sont glissés des récits entièrement fabuleux.

Ce dernier caractère se montre avec _évidence_ dans les aventures

bizarres de _Samson_; plusieurs critiques, qui ont déjà fait cette

remarque, se sont accordés[24] à voir dans ce personnage l'Hercule de la

mythologie. Hercule est l'emblème du Soleil, le nom de Samson signifie

_Soleil_: Hercule était représenté nu[25], portant sur ses épaules deux

_colonnes_ appelées _portes de Cadix_; Samson est dit avoir enlevé et

porté sur ses épaules les portes de _Gaza_. Hercule est fait prisonnier

par les Égyptiens, qui veulent le sacrifier; mais tandis qu'ils se

préparent à l'immoler, il se délie et les tue tous[26]: Samson, garrotté

de cordes neuves par des gens armés de Juda, est livré aux Philistins,

qui veulent le tuer; il délie les cordes et tue 1000 Philistins avec la

mâchoire d'âne. «Hercule (soleil), se rendant aux _Indes_ (ou plutôt en

Éthiopie), et conduisant son armée par les déserts de la Libye[27],

éprouve une soif ardente et conjure _Ihou_, son père, de le secourir

dans ce danger; à l'instant paraît le Bélier (céleste); Hercule le suit

et arrive à un lieu où le Bélier gratte du pied, et il en sort une

source d'eau (celle des Hyades ou de l'Éridan):» Samson, après avoir

tué 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne, éprouve une soif violente;

il supplie le Dieu _Ihou_ d'avoir pitié de lui; Dieu fait sortir une

source d'eau de la mâchoire d'âne.

Les habitants de _Carseoles_, ancienne ville du Latium, chaque année,

dans une fête religieuse, brûlaient une quantité de renards avec des

torches liées à la queue; ils donnaient pour raison de cette bizarre

cérémonie, qu'autrefois leurs blés avaient été brûlés par un renard

auquel un jeune homme avait lié sur la queue une botte de paille

allumée[28]. C'est bien là le conte de Samson avec les Philistins, mais

c'est un conte phénicien. _Car-Seol_ est un mot composé de cet idiome,

signifiant _ville des Renards_; les Philistins, originaires d'Égypte,

n'ont point eu de colonies connues: les Phéniciens en ont eu beaucoup;

et l'on ne peut guère admettre qu'ils aient emprunté ce conte des

Hébreux, aussi obscurs que les Druses de nos jours, ni qu'une simple

aventure ait donné lieu à un usage religieux: on voit que ce ne peut

être qu'un récit mythologique et allégorique, tel que nous l'indiquons

dans la note ci-dessus.

Ceux qui, comme les savants du 16e siècle, veulent que les païens

aient calqué les Hébreux, peuvent dire que Samson a servi de modèle à

tous ces contes; mais aujourd'hui que nos idées se sont étendues et

rectifiées sur l'antiquité, et qu'Hercule nous est bien connu pour être

le dieu _Soleil_[29], dont l'histoire allégorisée fut répandue chez tous

les peuples long-temps avant qu'il fût question des Hébreux, nous avons

droit de croire et de dire que quelque Juif, lévite ou autre, a composé

l'anecdote de _Samson_, en défigurant les traditions populaires des

Phéniciens, soit pour s'en moquer, soit pour attribuer ce _héros_ à sa

propre nation.

CHAPITRE III.

Secours fournis par Flavius Josephus.

Ces remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des _Juges_.

Quelques chronologistes ont eu recours, pour cet effet, à l'historien

Josèphe; il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de

sa qualité de prêtre, de son éducation plus soignée, plus libérale que

celles des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses

lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a

eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation, plus étendus

qu'aucun historien; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été

considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs

très-crédule, n'est ni ferme ni scrupuleuse. Où a-t-il puisé les

harangues qu'il prête aux rois, aux grands-prêtres juifs, même aux

patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions,

l'âge, la vie des princes juifs avant Sédéqiah? et cela, sans jamais

citer ni indiquer de monuments à lui particuliers; en suivant, au

contraire, toujours la trace des livres que nous avons, et qu'il

paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à

l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans l'idiome grec, sous

le gouvernement romain, ayant passé la dernière partie de sa vie dans

Rome (vers la fin du premier siècle de notre ère), a imité le goût et

les mœurs de cette époque, et s'est permis d'introduire dans son récit

des détails de convenance et d'ornement empruntés peut-être des

traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et

discussion que l'on peut user de son autorité: faisons-en un nouvel

essai dans le sujet présent.

Cet auteur nous fournit, sur la durée des juges, quatre passages

principaux, dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les

mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique

et qui peut nous devenir utile.

1º «Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux avaient été gouvernés par

des juges pendant plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et du général

_Josué_[30].»

Effectivement, Desvignoles[31] trouve ces 500 ans dans un tableau des

juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais, outre qu'il

interpose _Tholah_ et ses 23 ans, dont Josèphe ne dit pas un mot, et

qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui

cependant récite ses actions), Desvignoles s'écarte de la logique en

séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots: «_Depuis

la mort de Moïse et du général Josué_, etc.» Il faut admettre ou exclure

l'un et l'autre: en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540

ans, y compris _Tholah_; et seulement 517, si l'on écartait ce juge,

comme l'on y est autorisé par le silence absolu de Josèphe.

2º Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, c. 8, nº 5) dit «que le

temple fut brûlé _1062 ans et 6 mois_ après la sortie d'Égypte.»

Retranchons les 514 ans qu'il a comptés ailleurs pour les vingt-un rois

juifs, y compris les 20 ans de Saül; nous aurons 548 ans pour la durée

des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (540); mais en

comptant ces 1062 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple

avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire 533 ans après

l'avénement de Saül. Or, dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour

Moïse que 529 ou 530 ans.

3º Il dit au liv. II, c. 4, v. 8, que depuis Saül, premier roi, jusqu'à

la ruine du temple, la monarchie avait duré 532 ans. Soustrayons-les de

1062, nous avons 530 pour les juges et Moïse; ce qui revient au calcul

que nous venons de voir, en s'écartant de 32 ans de celui que Josèphe

fait dans la même phrase; car après les 533 des _rois_, il dit que les

_juges gouvernèrent plus de 500 ans_.

4º Enfin un autre passage nous donne encore un autre résultat.

«Depuis la sortie d'Égypte, dit Josèphe[32], jusqu'à la fondation du

temple, il y eut de père en fils 13 grands-prêtres dans un espace de 612

ans.»

/*[2]

De ces 612 ans, ôtons les 63 qui appartiennent

aux règnes de Saül, David et Salomon, nous aurons

pour la durée des juges _depuis

la sortie d'Égypte_ 549 ans.

Ce nombre revient à celui du nº 2 548-1/2.

De ces 548 ou 549 ôtons les 40 de

Moïse, il nous reste pour les juges

proprement dits 500 ou 501,

ce qui revient au premier calcul sommaire de

Josèphe.

*/

D'où l'on peut conclure que réellement cet auteur compte 500 ans pour

les _Juges_; mais en même temps l'on peut assurer que ses calculs n'ont

pas d'autres bases que le livre de ce nom, et les combinaisons que

Josèphe a faites lui-même des divers passages de ce livre.

Le fait des 13 générations de grands-prêtres, mentionné dans le dernier

passage, mérite une attention particulière. Citons le passage entier:

/#

«Depuis Aaron jusqu'à Phanasus, dernier pontife au temps de Titus,

il y eut en tout 83 grands-prêtres, savoir, 1º 13 depuis le temps

que Moïse établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du

temple par Salomon. Dans l'origine, le pontificat fut à vie; par la

suite l'on succéda même à un vivant: or, les 13 étant la postérité

des deux fils d'Aaron, ils reçurent le pontificat par succession

(du vif au mort); et le temps de leur gestion depuis leur sortie

d'Égypte jusqu'à la fondation du temple, fut de........ 612 ans.

«Après ces 13, et depuis ladite fondation jusqu'à la ruine du

temple par Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent dans un

espace de...................... 466 ans ½

«Le pontife emmené captif fut Iosedek; après la captivité qui fut

de 70 ans (_V_. lib. XX, c. 8), terminée par Kyrus, _Jésus_, fils

de Iosedek, revint pontife à Jérusalem; et ses descendants, au

nombre de 15, se succédèrent jusqu'au règne d'Antiochus Eupator,

pendant........ 412 ans.»

#/

Josèphe continue de détailler avec ordre le reste des 83; mais parce

qu'alors la succession ne fut plus régulière, et que les pontifes furent

déposés, tantôt par les rois, tantôt par des rivaux, nous laissons cette

suite.

Ce passage demande plusieurs observations. D'abord il est étonnant que

Josèphe compte 70 ans de captivité, en lui donnant pour limites, d'une

part, la ruine du temple, d'autre part, la seconde année du règne de

Kyrus; ces deux points sont bien fixés, le dernier à l'an 537, et le

premier à l'an 586; or, entre ces deux dates il n'y a que 49 ou 50 ans;

et Josèphe, qui avait en main l'historien Bérose, aurait dû sentir son

erreur, d'autant plus qu'il observe que le grand-prêtre _Jésus_, qui

revint de Babylone l'an 2 de Kyrus, était le propre fils de Iosedek,

grand-prêtre emmené par Nabukodonosor, ce qui serait presque impossible

dans un intervalle de 70 ans; mais Josèphe paraît avoir été lié ici par

l'opinion canonique des docteurs juifs, de qui l'ont empruntée plusieurs

des anciens chronologistes chrétiens.

Ce dénombrement des grands-prêtres est par lui-même un fait important,

et qui paraît d'autant plus digne de confiance, qu'à raison de la

constitution politique des Hébreux, leurs familles sacerdotales avaient

un intérêt puissant à conserver leurs généalogies et leurs titres de

descendance, sur lesquels se fondaient leurs droits aux charges du

temple, et même au pontificat. C'est ce que Josèphe atteste dans son

premier livre contre Appion, et l'on n'a point de difficulté raisonnable

à y opposer. Depuis l'organisation régulière du service du temple par

Salomon, la liste des grands-prêtres fut aussi authentique que celle des

rois.... La même exactitude n'est pas également prouvée pendant la

période des juges; mais il est facile de concevoir qu'outre les motifs

d'intérêt qu'avaient les lévites à tenir registre de la succession, le

peuple même ne dut guère manquer de faire attention aux mutations de

personnes, et de remarquer que chaque nouveau grand-prêtre était le

_tantième_ depuis la conquête: le changement de pontife produisait une

sensation générale au temps de la Pâque, et le calcul de son numéro de

succession était un fait simple et frappant qui dut devenir une

tradition nationale conservée jusqu'au temps de la monarchie et de la

fondation du temple où elle fut recueillie par la chancellerie, et

convertie officiellement en fait historique.

Ici Josèphe suscite une difficulté, lorsque dans un autre passage[33] il

ne nomme que 5 _grands-prêtres_ depuis Ithamar, fils d'Aaron, jusqu'à

Héli: mais, outre les inconséquences habituelles de Josèphe, il est

facile de sentir que par le laps de temps, par les accidents des guerres

et de la dispersion, les détails de la liste ancienne furent négligés et

perdus, surtout lorsque la ligne directe d'Aaron fut éteinte et n'eut

plus de représentants intéressés à garder ses titres: alors les noms

purent s'oublier, et cependant le souvenir du nombre se conserver dans

l'opinion publique, ce nombre étant un fait simple à retenir. On peut

donc regarder la liste des _cinq_ citée par Josèphe, comme une liste

tronquée, et cela avec d'autant plus de raison, que puisqu'il y eut 13

grands-prêtres entre Aaron et la fondation du temple, il est impossible

que 8 d'entre eux se soient succédés de père en fils depuis Héli jusqu'à

cette fondation dans un intervalle de 75 ans seulement.

Josèphe laisse encore une équivoque dans une circonstance de ce nombre,

car après avoir dit «qu'il y eut 13 grands-prêtres depuis que Moïse

établit l'arche dans le désert, jusqu'à la fondation du temple; il

ajoute que ces 13 furent la postérité des deux fils d'Aaron.....» Mais

alors ces deux fils d'Aaron devraient être comptés pour une génération,

et nous donner le nombre total 14.

Quoi qu'il en soit, posons l'un de ces nombres il va nous devenir un

moyen d'évaluer le temps écoulé entre Moïse et Salomon, en donnant à

chaque génération une valeur moyenne et probable[34].

D'abord, si l'on répartit sur les 14 générations les 612 ans que Josèphe

suppose, l'on a une durée moyenne de 44 ans pour chaque, et ce terme est

inadmissible; il est refuté par la fausseté ou l'erreur des calculs

d'années qu'a faits Josèphe.

Que si nous évaluons ces 14 générations par les 480 du rédacteur des

_Rois_, nous aurons 34 ans pour chaque génération, et quoique moins

exagéré, ce terme est encore improbable, surtout lorsque deux autres

termes de comparaison, certains et appropriés au sujet, nous fournissent

une évaluation plus naturelle.

Josèphe nous dit que depuis la fondation du temple jusqu'à sa ruine par

Nabukodonosor, 18 autres pontifes se succédèrent de père en fils dans un

espace de 466 ½; dans nos calculs cette durée ne fut que de 431 _ans_:

mais admettons les 466.

Cette somme divisée par 18, donne près de 26 ans par génération.

Depuis le retour de la captivité sous Kyrus, en l'an 537, jusqu'au règne

d'Antiochus Eupator, il y eut encore, dit Josèphe, 15 grands-prêtres

successifs de père en fils en 412. Ces 412 divisés par 15, font un peu

plus de 27 ans par génération. Voilà deux séries de 31 et 18 générations

qui nous donnent pour résultat le même terme de 26 à 27 ans par

génération, la liste des rois nous donne également 25: nous avons donc

le droit d'appliquer de préférence cette mesure aux 13 ou 14

grands-prêtres qui depuis la sortie d'Égypte jusqu'à la fondation du

temple, se succédèrent dans des circonstances de climat, de régime et

d'hérédité parfaitement analogues. Or, 14 générations multipliées par 27

ans, donnent 378 ans. Supposons le nombre rond 380, le rédacteur des

_Rois_ qui compte 480 se trouve toujours inculpé de quelque exagération;

d'ailleurs ce nombre rond 480 suscite quelque doute sur la précision de

cet auteur, et donne lieu à une conjecture: nous avons dit que le _Livre

des Rois_ n'a pu être rédigé que depuis la captivité de Babylone; nous

ajoutons que l'opinion assez générale qui l'attribue à Ezdras, nous

semble raisonnable: ce travail a donc été fait entre les années 460 et

470 avant notre ère. A cette époque un système dominant chez les

Égyptiens, chez les Grecs, et probablement dans l'Asie voisine, évaluait

3 générations à 100 ans. Nous en verrons la preuve dans un passage

d'Hérodote, qui écrivit vers l'an 460 avant notre ère. L'auteur juif des

_Rois_ n'a pu manquer de connaître cette évaluation. Or si nous

l'appliquons à ces 480 années, les 14 générations citées par Josèphe,

rendent 466 ans, qui ne diffèrent que de 14 ans: il semblerait donc que

le rédacteur des _Rois_ aurait connu et employé ces 14 générations de

grands-prêtres, et qu'il n'aurait ajouté les 14 ans que pour quelque

motif maintenant ignoré: toujours est-il vrai que l'époque de Moïse ne

peut s'élever plus haut que ces 480 ans qui, ajoutés à 1015 autres

écoulés depuis la fondation du temple jusqu'à J.-C., placent ce

législateur vers l'an 1495; mais parce que l'évaluation de 3 générations

au siècle est exagérée et peu probable, admettons 1450 pour terme moyen;

Moïse aura vécu, vers l'an 1460 avant J.-C., environ 100 ans avant

Sésostris, qui régna en 1356: et un peu plus de 200 ans avant Ninus,

dont le règne date de l'an 1237, ainsi que nous le verrons.

CHAPITRE IV.

Y a-t-il eu un cycle sabbatique?

Plusieurs chronologistes, pour dernière ressource, ont eu recours au

_cycle sabbatique_, c'est-à-dire à ce _jubilé_ prescrit par Moïse, qui

avait ordonné que chaque 7e _année_, à l'imitation du 7e jour de

la semaine, fût une année de _Sabbat_; c'est-à-dire d'oisiveté et de

repos _absolus_, même pour la culture de la terre. Moïse avait de plus

ordonné[35] qu'en cette 7e année toute créance d'argent prêté serait

annulée; que le débiteur serait libre, et de plus encore, que tout

Hébreu réduit en esclavage pour dette ou autre cause, serait remis en

liberté, et renvoyé avec des provisions capables de l'entretenir pendant

du temps.

Il est certain que si une telle loi eût eu son exécution, elle eût

produit une sensation et constitué une époque aussi remarquable par ses

retours _septénaires_ que la période olympique chez les Grecs; mais on

cherche en vain dans tous les livres hébreux une mention, une indication

même légère de ces jubilés. L'on n'en trouve pas la moindre trace ni

dans le _Livre des Juges_, ni dans celui de Samuel, quoique

très-détaillé dans une durée de plus de 60 ans, ni dans le _Livre des

Rois_; au contraire, Jérémie, dans le chapitre 34 de ses prophéties,

nous fournit la preuve positive de la négligence et de l'inobservation

de cette loi dès son origine.

Jérémie, est-il dit, engagea le roi Sédéqiah, les grands et le peuple de

Jérusalem à renvoyer leurs esclaves hébreux; ils s'y engagèrent par la

cérémonie d'un sacrifice, et ils renvoyèrent leurs esclaves hébreux;

puis s'en étant repentis, ils les reprirent et les contraignirent de

force; et Jérémie leur dit: Écoutez les paroles du Dieu d'Israël:

«Au jour où je retirai vos pères de l'Égypte, je fis un pacte avec eux,

et je leur dis: Lorsque 7 ans seront écoulés, que chacun de vous renvoie

l'esclave hébreu _qui lui a été vendu et qui a servi 6 ans; que

l'esclave soit libre; et vos pères n'ont point écouté ma parole, ils

n'ont point incliné leur oreille_ (à m'obéir); vous, aujourd'hui, vous

vous êtes retournés (de leur sentier) et vous avez fait le bien; vous

avez fait alliance avec moi, mais ensuite vous l'avez violée (comme vos

pères); maintenant je vais amener sur vous tous les maux, etc.»

Pour tout lecteur qui pesera bien ces mots: «_Vos pères n'ont point

écouté ma parole, n'ont point obéi à mon ordre de renvoyer libre; vous,

aujourd'hui, vous vous êtes retournés_ (de leur sentier, etc.);» pour

tout lecteur, disons-nous, il sera prouvé que jusqu'au temps de

Sédéqiah, les Juifs avaient imité leurs pères et n'avaient point observé

le jubilé septénaire; par conséquent il n'y a point eu chez eux de cycle

sabbatique avant la captivité de Babylone. Ce ne fut qu'alors et au

retour dans leur patrie, qu'ayant pris à tâche d'exécuter littéralement

les lois de Moïse, celle-ci devint en usage avec plusieurs autres. De

savants chronologistes, quoique très-pieux, n'ont pu s'empêcher de

reconnaître ces faits; entre autres, le Père Petau, jésuite, dans son

_Traité de la doctrine des temps_, livre IX, chapitre 26, _s'avoue

réduit à la nécessité de révoquer en doute l'observance des années

sabbatiques_[36] avant le règne d'Antiochus Eupator; mais beaucoup

d'autres ont cru leur religion intéressée à en soutenir la croyance. Le

savant Desvignoles présente, à cet égard, une inconséquence

remarquable; car après avoir exposé avec candeur une masse de raisons

négatives, il finit par dire[37] que _comme il faut avoir une mesure de

temps, il se range au gros des chronologistes qui ont admis les

Sabbats_; ce qui ne l'empêche point de convenir ailleurs, que les cycles

sabbatiques, produits par les Samaritains et les Juifs, et remontant

jusqu'à la création, sont des cycles fictifs et inventés après coup[38].

Par une autre inconséquence, Desvignoles fournit un argument ingénieux

de calculer le temps de la monarchie, en admettant la non-existence ou

l'inobservance des _Sabbats_. Tout le monde connaît la célèbre prophétie

de Jérémie, concernant l'exil et _la captivité du peuple hébreu pendant

70 ans, et cela pour avoir négligé et méprisé les ordonnances de Dieu_.

En comparant à ce texte celui des Paralipomènes, qui dit (chap. 36,

vers. 10) «Que le peuple hébreu fut déporté à Babylone, afin que la

terre (d'Israël) _prît plaisir à célébrer ses sabbats_, et qu'elle _eût

70 ans de repos;_» Desvignoles a pensé que Jérémie dans sa prédiction

avait eu spécialement en vue la loi de Moïse sur les jubilés de 7 ans,

et que par le nombre 70 il avait entendu établir une compensation des

sabbats que l'on avait omis ou négligé de célébrer: il est bien vrai que

ces 70 jubilés de 7 ans donnent une somme totale de 490 ans, et que si

l'on prend ces 490 ans pour la durée des rois, en y ajoutant 604, qui

sont la date première de la prophétie en question, l'on a pour première

année de Saül, l'an 1094 avant J.-C. Or, les calculs de Josèphe donnent

pour ce même intervalle 1091, et l'analogie est frappante; mais nous

avons vu que la Chronologie détaillée des Rois, en nous produisant la

somme totale de 493, jusqu'à Sédéqiah (en 587), ne donne jusqu'à l'an

604, que 475 ans; ce qui fait 15 ans de moins que 490. Jérémie aurait-il

aussi compris dans son calcul le temps de Samuel, qui fut de 12 ans? Il

y aurait encore déficit de 3 ans. D'ailleurs il a donné à ses 70 ans de

captivité, deux points de départ différents; tandis qu'au chapitre 25,

verset 11[39], il les fait partir de l'an 4 de Ihouaqim, au chapitre 31,

verset 5-10[40], dans sa lettre aux émigrés qui suivirent Iechonias à

Babylone, il les fait partir de l'an 598, ce qui donne 481 ans depuis

l'an 1er de Saül, et 493 depuis l'an 1er de Samuel: 4 ans de plus

que les 490. Néanmoins, comme nous ignorons de quelle manière Jérémie a

pu établir son calcul de la durée des rois, et qu'il a pu compter comme

Josèphe[41], l'idée de Desvignoles reste plausible, et tend à constater

ce qui nous paraît vrai; savoir, que la loi des années sabbatiques n'a

point eu d'exécution sous les rois.

Un fait positif vient aussi prouver qu'elle n'en eut point sous les

juges, qui furent un véritable temps d'anarchie; car lorsque Josué entre

en Palestine, on le voit admettre les Gabaonites à vivre au milieu

d'Israël à titre d'esclaves et d'ilotes, malgré la loi de Moïse qui

ordonnait l'_extermination_; et ces mêmes Gabaonites sont cités au temps

de David, comme subsistants dans le même état[42], ce qui n'aurait pu

être si la loi des jubilés eût été exécutée. De plus, il est dit dans

le _Livre des Juges_,[43] qu'après le partage des terres, chaque tribu

accorda aux Chananéens de son arrondissement, la faculté d'habiter avec

le peuple de Dieu, en payant un tribut qu'ils payaient encore au temps

de Salomon. On est en droit de conclure de ce double fait, que la loi

des Jubilés sabbatiques, cette loi étrange d'oisiveté, de stérilité, de

famine organisée pour chaque huitième année, fut abrogée dès le début de

la conquête par les Hébreux, qui, après tant de peines et de dangers,

trouvèrent sans doute trop dur de relâcher des esclaves et des biens

achetés au prix de leur sang: dans ce premier état anarchique ou

démocratique, personne n'eut intérêt à réclamer contre l'inobservance;

personne n'eût eu le pouvoir de faire exécuter; dans le second état,

c'est-à-dire, sous le règne monarchique, lorsque les rois investis d'un

pouvoir arbitraire eurent cette faculté, leur prudence dut trouver trop

dangereux de rétablir une loi qui eût tout bouleversé.

Ainsi il est constant que depuis Josué jusqu'au temps du roi Sédéqiah,

les Juifs n'observèrent point la loi sabbatique, et cela est fâcheux

pour la science chronologique, qui eût trouvé dans ce cycle, une mesure

précise du temps.

En résumé de toute notre discussion sur le temps des juges, le lecteur

voit qu'au delà du grand-prêtre Héli, le système des Juifs est brisé et

dissous; que tout y est vague, incertain, confus, que leurs annales ne

remontent réellement d'un fil continu, que jusqu'à l'an 1131; enfin,

qu'il est impossible d'assigner, à 20 ou 30 ans près, le temps où Moïse

a vécu, et qu'il est seulement permis, par un calcul raisonnable de

probabilité, de le placer entre les années 1420 et 1450.

CHAPITRE V.

Des temps antérieurs à Moïse et des livres attribués à ce législateur.

Maintenant si les Juifs n'ont pu conserver de notions exactes du temps

écoulé entre le grand-prêtre Héli et Moïse, ni du temps que dura le

séjour de leurs pères en Égypte (car rien n'est clair à cet égard),

comment peuvent-ils prétendre avoir mieux connu les temps antérieurs où

n'existait pas encore la nation, et qui plus est, les temps où

n'existait aucune nation, c'est-à-dire, l'époque de l'origine du monde,

à laquelle aucun témoin n'assista, et dont leur Genèse nous fait

cependant le récit, comme si l'écrivain en eût eu sous les yeux un

procès verbal? Les Juifs nous disent que c'est une révélation faite par

Dieu à leur prophète: nous répondons que beaucoup d'autres peuples ont

tenu le même langage. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Chaldéens, les

Perses, ont eu, comme le peuple juif, leurs histoires de la création,

également révélées à leurs prophètes Hermès, Zoroastre, etc. De nos

jours les Indous ont présenté à nos missionnaires les Vedas et les

Pouranas, avec des prétentions d'une antiquité plus reculée que la

Genèse même, et que les autres livres attribués à Moïse. Il est vrai que

nos savants biblistes rejettent, ou du moins contestent l'authenticité

de ces livres; mais quand notre zèle convertisseur présente aux Indous

la Bible, qu'aurons-nous à répondre, si les brahmes nous rétorquent nos

propres arguments européens? Si, par exemple, ils nous disent:

/#

«Vous niez l'authenticité et l'antiquité de certains Pouranas et

Chastras, par la raison qu'ils mentionnent des faits postérieurs

aux dates présumées de leur composition: eh bien! nous nions à

notre tour l'authenticité des _cinq_ livres que vous attribuez à

Moïse, par cette même raison que nous y trouvons un grand nombre de

passages et de citations qui ne peuvent convenir à ce législateur.»

#/

La question se réduit donc à savoir si cette dernière assertion est

fondée en preuve de faits; et c'est une question qui doit se traiter

avant toute autre; car le système chronologique antérieur à Moïse,

tirant son autorité principale de la supposition que ce prophète en a

été le rédacteur, si cette supposition était démontrée fausse,

l'autorité du système en serait considérablement affaiblie. De savants

critiques ont déjà traité ce sujet[44]; mais parce qu'ils ne l'ont pas à

beaucoup près épuisé, et que surtout ils n'ont pas bien saisi les

conséquences qui découlent des preuves, nous allons reprendre la

discussion dans ses fondements, et dresser un tableau plus complet

qu'aucun autre précédent, de tous les passages du Pentateuque, qui

prouvent la posthumité de cet ouvrage relativement à Moïse, et qui

indiquent la véritable époque de sa rédaction.

CHAPITRE VI.

Passages du Pentateuque, tendants à indiquer en quel temps et par qui

cet ouvrage a été ou n'a pas été composé.

1º Au dernier chapitre du Deutéronome on lit un récit détaillé et

circonstancié de la mort de Moïse, de son inhumation, et en outre ces

phrases singulières: «Personne, _jusqu'à ce jour_, n'a connu le lieu de

sa sépulture, et il ne s'est plus élevé dans Israël de prophète égal à

Moïse.»

N'est-ce pas l'indice saillant d'un long temps déjà écoulé? _Personne

jusqu'à ce jour... il ne s'est plus trouvé de prophète._

On nous dit que ce chapitre a été ajouté après coup, qu'il ne fait point

corps avec l'ouvrage. Admettons la réponse, parce qu'elle est naturelle

et raisonnable; mais comment expliquera-t-on tous les autres passages

qui se trouvent au corps du livre, et qui ne sont pas moins

incompatibles avec l'hypothèse reçue? Par exemple, le premier chapitre

du Deutéronome débute par ces mots: «Voici les paroles que Moïse adressa

à tout Israël _au delà_ du Jourdain[45], dans le désert, etc.»

On sait que Moïse ne passa point cette rivière, et qu'il mourut dans le

désert qui est à son orient[46], par conséquent le mot _au delà_

désigne, relativement à Moïse, la _rive_ occidentale, le côté où est

Jérusalem. Par inverse, la rive orientale où Moïse mourut, se trouve _au

delà_ du Jourdain, relativement au pays de Jérusalem. Donc cette phrase,

_Moïse mourut au delà_, a été écrite du côté de Jérusalem; donc ce n'est

point Moïse qui l'a écrite: l'expression _au delà_ se trouve trois

autres fois: 1° Deutéronome (chap. 3, vers. 8), l'on fait dire à Moïse:

«En même temps que nous enlevâmes à deux rois amorrhéens leur pays situé

_au delà_ du Jourdain, entre le torrent _Arnon_ et le mont _Hermon_.»

Puisque Moïse parlait dans ce pays-là même, il était _en deçà_ et non

_au delà_; et la note qu'il joint immédiatement, ne lui convient pas

davantage....

«Or, l'Hermon est appelé _Chirin_ par les Sidoniens, et _Chinir_ par les

Amorrhéens.»

Une telle note ne convient qu'à un auteur posthume, qui explique la

nomenclature du temps passé à ses contemporains, qui ne l'entendent

plus. Il en est ainsi des versets suivans:

«4° Et nous prîmes toutes les villes d'Og, roi de Basan, qui était resté

seul de la race des Raphaïm ou géans: son lit est encore dans la ville

de _Rabat-Amon_; et je donnai à Jaïr, fils de Manassé, le pays de

_Basan_, qu'il nomma _villages de Iaïr_, et on les appelle ainsi

_jusqu'à ce jour_.»

Et (chap. IV, vers. 21), on lit: «Moïse marqua trois villes _au delà_ du

Jourdain, du côté du _soleil levant_.»

Et (_idem_, versets 45 et 46), «Voilà les lois et statuts que Moïse

donna aux enfants d'Israël, après la sortie d'Égypte, dans la vallée de

Bethphegor, _au delà_ du Jourdain... Et les enfants d'Israël possédèrent

_au delà_ du Jourdain, les pays de, etc., etc.»

Ces versets, et en général tout ce chapitre, sont évidemment un récit

historique écrit long-temps après Moïse, par un rédacteur qui a résidé

du côté de Jérusalem, au _soleil couchant_ du Jourdain, et pour qui le

soleil levant était _au delà_; qui parlant des faits anciens, y a joint

les explications nécessaires à ses contemporains: poursuivons.

Dans la Genèse (chap. XII, vers. 6), en décrivant la route d'Abraham,

depuis la Mésopotamie jusqu'à _Sichem_ et à la vallée de _Moria_, il est

dit: «_Or les Kananéens occupaient alors le pays_:»[47] donc ils ne

l'occupaient plus au temps de l'historien; donc cet historien écrivait

après Josué, qui chassa les Kananéens de ce pays. Donc Moïse n'est pas

l'historien.

Même Genèse (ch. 21, vers. 14), en parlant du lieu où Abraham voulut

sacrifier son fils, on lit:

«Abraham appela ce lieu _Iahouh Ierah_, c'est-à-dire, «_Dieu verra_;»

d'où est venu ce mot usité _jusqu'à ce jour: Sur la montagne Dieu

verra_.

Notez ce mot, _jusqu'à ce jour_; et de plus, comment Abraham a-t-il pu

appeler Dieu du nom de _Iahouh_, quand il est dit (chap. 6 de l'Exode,

vers. 3) «que Dieu ne s'était fait connaître à personne avant Moïse,

sous le nom de _Iahouh_...? L'auteur posthume ne se décèle-t-il pas à

chaque instant?

Même Genèse (chap. 14, vers. 14), «Abraham poursuivit ses ennemis

jusqu'à Dan.»

Le _Livre des Juges_ (chap. 18, vers. 29) nous apprend que jusqu'au

temps des juges, on appela _Laïs_ la ville sidonienne qui fut surprise

par 600 hommes de la tribu de Dan, et que ce fut seulement alors qu'elle

reçut le nom de Dan. Certainement Moïse n'a point écrit cela: l'auteur

est postérieur aux juges.

Deutéronome (chap. 2, vers. 12), il est dit: «Nous tournâmes la montagne

de Séir sans l'attaquer, parce qu'elle est habitée par nos frères, les

enfants d'Ésaü. Or Séir était d'abord habitée par les _Horiens_, que

chassèrent les enfants d'Ésaü, qui ont habité ce pays jusqu'à ce jour

(verset 32), _comme les enfants d'Israël ont habité celui que le

Seigneur leur a donné_.»

Ceci est manifestement postérieur à'ia conquête par Josué.

L'auteur _des Rois_ (livre I, chap. 9, vers. 9), en parlant de Saül qui

alla consulter _le voyant_, dit: «_Autrefois_, lorsqu'on allait

consulter Dieu, l'usage était de dire, _Allons au voyant_; car, on

appelait _voyant_ ce qu'aujourd'hui on appelle _prophète_.» Or puisque

l'usage durait encore du temps de David, qui appela _Gad_ son _voyant_

et non son _prophète_; et puisque dans tout le Pentateuque, Moïse est

toujours appelé le _prophète_ et non le _voyant_, il s'ensuit clairement

que la rédaction du Pentateuque est postérieure au temps de David.

Enfin un passage frappant est celui du chapitre 36 de la Genèse, où,

parlant de la postérité d'Ésaü, l'auteur dit (verset 31 et suivants):

«Voici les rois qui régnèrent sur la terre d'Édon _avant qu'Israël eût

des Rois_, etc.»

Or si, comme il est de fait, Israël n'eut de rois que depuis Saül, il

est évident que l'auteur historique est postérieur à cette époque, et

que cet auteur n'a pu être Moïse, par toutes les raisons ci-dessus.

Ainsi nous avons une masse de preuves incontestables que le Pentateuque,

_tel qu'il est en nos mains_, n'a point été rédigé par Moïse, mais par

un écrivain anonyme dont l'époque n'a pu précéder le temps des rois

David et Salomon; bientôt nous verrons encore d'autres preuves de cette

posthumité, lorsque l'époque de cette rédaction nous sera connue: il

s'agit maintenant de la connaître.

Quelques écrivains critiques,[48] qui comme nous ont senti que le

Pentateuque n'a pu être rédigé par Moïse, ont essayé d'en deviner

l'auteur, et ils ont cru l'apercevoir dans le lévite _Esdras_, qui, au

temps d'Artaxercès roi de Perse, ranima chez les Juifs attiédis

l'observance et l'étude de la loi. Sur l'autorité accréditée de ces

écrivains, nous avions d'abord admis cette opinion; mais l'intérêt

qu'excite ce sujet nous ayant engagé à de nouvelles recherches, nous

avons trouvé, dans une lecture attentive des livres hébreux, des raisons

de penser différemment, et d'attribuer le Pentateuque à un autre auteur,

indiqué par les textes mêmes avec plus d'évidence que le lévite

_Esdras_.

D'abord on cherche vainement des indices quelconques de l'existence du

Pentateuque, soit dans le livre de Josué, l'un des plus anciens, soit

dans le livre dit des _Juges_, soit dans les deux livres intitulés

_Samuel_, soit enfin dans l'histoire des premiers rois juifs. Ce

silence, surtout au temps de Salomon, est d'autant plus remarquable, que

l'auteur de la Chronique, en nous apprenant que les _Tables de la Loi de

Moïse_ furent déposées dans le temple bâti par ce prince, ne dit pas un

mot des livres de Moïse; et cependant si le Pentateuque eût été

l'ouvrage de Moïse, le manuscrit autographe devait encore exister, et il

est inconcevable qu'un livre si précieux fût laissé dans un oubli

absolu; surtout lorsqu'en cette inauguration du temple, une foule

d'objets moins importants, moins appropriés au sujet, sont relatés et

mentionnés.

Une autre circonstance encore digne de remarque, est que dans les livres

de Salomon, dans les psaumes réellement de David,[49] et même dans les

prophéties d'Isaïe, l'on ne trouve presque aucune citation que l'on

puisse rapporter avec évidence au Pentateuque. Il faut descendre

jusqu'au règne de Josias, pour en découvrir une indication probable; le

passage qui la contient mérite d'être cité en entier, pour en bien

scruter les détails. (Voyez _Reg_., lib. 2, cap. 22.)

CHAPITRE VII

Époque de l'apparition du Pentateuque.

Après la mort du roi Amon, son fils Josiah devint roi à l'âge de 8 ans;

on sent qu'un roi de 8 ans eut un tuteur régent, qui n'est point nommé,

mais qui naturellement et par l'indication des faits, fut le

grand-prêtre Helqiah.

La 18e année de son règne, Josiah envoie, sans motif apparent,

Saphan, scribe ou secrétaire du temple, vers le grand-prêtre, pour lui

dire de'recueillir tout l'argent donné par le peuple aux portiers du

temple, et de le remettre aux entrepreneurs et ouvriers des réparations,

_sans leur faire rendre compte, et en se reposant sur leur bonne foi_.

Pour réponse, le grand-prêtre Helqiah dit au secrétaire: «J'ai trouvé un

livre (ou le livre) de la loi dans le temple du Seigneur;» et il donne

ce livre au secrétaire qui le lit. Saphan retourne vers le roi, et lui

dit: «Vos ordres sont exécutés...; (de plus), Helqiah m'a remis un

livre;» et il (commença) de le lire devant le roi...; et lorsque le roi

entendit les paroles de la loi, il déchira ses vêtements, et il dit à

Helqiah, à Ahiqom, à Akbour, à Saphan, secrétaire, et à Achih, serviteur

du roi: «Allez et consultez Dieu sur moi et sur tout le peuple juif, au

sujet des paroles de ce livre qu'on a trouvé; car la colère de Dieu est

allumée contre nous de ce que nos pères n'ont point pratiqué ses

préceptes.... Et ils-se rendirent tous ensemble chez Holdah,

prophétesse, qui demeurait à Jérusalem, et dans la rue Seconde. Holdah

leur annonça, de la part de Dieu, de grands maux contre le pays et la

ville. Mais, ajouta-t-elle, parce que le roi a écouté la parole du

Seigneur, qu'il a pleuré et déchiré ses vêtements, ces maux n'arriveront

point de son vivant.... Helqiah et les autres envoyés portent cette

réponse au roi.... Le roi envoie de tous côtés des ordres dans la ville.

Tous les _anciens_ et gens notables se rassemblent dans le palais.... Le

roi va ensuite au temple, et il y est suivi des prêtres et des anciens,

et de tout le peuple depuis le plus grand jusqu'au plus petit; et là on

fait une _lecture solennelle_ de ce livre trouvé. Le roi monte ensuite

aux degrés (de l'autel), et fait un sacrifice d'_alliance_ pour

pratiquer tout ce qui est dans le livre....; et le peuple en prend

l'engagement.... Alors en exécution de ce pacte et des préceptes du

livre, l'on jette hors du temple les vases de _Baal_; on souille les

_lieux hauts_ où l'on sacrifiait, et celui où l'on passait les enfants

par la flamme...; on chasse des portiques du temple les chevaux sacrés

que les rois entretenaient en l'honneur du soleil; on brûle les chars

consacrés au soleil; on détruit les autels élevés par Achaz et Manassé,

et ceux élevés par Salomon sur les _hauts lieux_ aux dieux de ses

femmes. Josiah, présent à tous ces actes qu'il commande et dirige, fait

déterrer même les morts sur les _hauts lieux_, et _égorger tous les

prêtres de Baal_ qu'il y trouve... De retour à Jérusalem, il fait

célébrer une pâque _si solennelle_, qu'il n'y en eut point de telle

depuis les _juges d'Israël_ et pendant tout le temps des rois.»

Pesons les mots et les circonstances de ce récit; et d'abord remarquons

que Josiah, enfant couronné dès l'âge de 8 ans, fut élevé par le grand

prêtre Helqiah, qui pendant 10 ou 12 ans fut le véritable régent de

l'État et du prince: par conséquent Josiah, maintenant âgé de 25 à 26

ans, est encore sous l'influence morale du pontife et de l'éducation

sacerdotale qu'il en a reçue. A cet âge et l'an 18 de son règne, il fait

un message solennel au grand-prêtre: l'objet de ce message est de

_remettre aux entrepreneurs des réparations du temple, des sommes

d'argent sans leur en faire rendre compte_. Pourquoi cette faveur d'un

genre singulier, même injuste et imprudent? Elle a certainement un

motif, un objet en vue; cet objet est de se concilier ces gens: et

leurs familles, et, par suite, leurs amis et le peuple dont ils font

partie: pour réponse, le grand-prêtre présente un livre, qu'il dit être

le livre de la loi, et qu'il dit avoir trouvé dans le temple. Où est la

preuve qu'il a trouvé ce livre? at-il des témoins? On ne le dit pas;

mais il est clair que s'il a besoin d'appui, tous les ouvriers du temple

qu'il a gratifiés lui seront dévoués. Admettons qu'il ait trouvé _ce

livre_, et qu'il ne l'ait pas lui-même _composé_; du moins il l'a eu en

main, seul et aussi long-temps qu'il a voulu: n'y a-t-il pas fait des

changements? C'est un manuscrit unique; personne ne l'a contrôlé; rien

n'établit son authenticité. Ce manuscrit dut être un rouleau de papyrus

ou de vélin; quelle main l'a écrit? est-ce la main de Moïse? Helqiah ne

le dit pas, il dit seulement _le livre de la loi_: cela est remarquable.

S'il fût venu de Moïse, Helqiah eût-il supprimé une circonstance, si

propre à ajouter au respect? D'ailleurs, s'il fût venu de Moïse, ce

manuscrit aurait eu à cette époque plus de 800 ans d'existence; et

depuis tant de temps, oublié dans quelque armoire, il eût dû être rongé

des vers et de poussière, dans un climat aussi _rongeur_ que l'est la

Judée. Il y aurait eu des lacunes; l'écriture même aurait dû être

différente, et beaucoup de mots tombés en désuétude; car il est sans

exemple qu'une langue et qu'une forme d'écriture aient subsisté 800 ans

sans altération. Cependant le secrétaire Saphan le lit couramment et à

livre ouvert: il porte le livre au roi, et le roi entendant le contenu,

est surpris, effrayé au point de déchirer ses vêtements. Quoi, le roi

Josiah, élevé par le grand-prêtre, ne connaissait pas la loi de Moïse!

cette loi, dont tout prince, à son avénement, devait avoir une copie

transcrite à son usage par les prêtres, selon un ordre exprès du

Deutéronome, chapitre 17. Tout était donc oublié; ou bien tout est

simulé. Le roi Josiah de suite fait consulter _Dieu_; l'oracle auquel on

s'adresse est _une vieille femme, exerçant le métier de devineresse_, et

jouissant d'un grand crédit sur le peuple, c'est-à-dire dans la classe

des ouvriers que le roi a gratifiés. Le grand-prêtre, le secrétaire

Saphan, Akbour et d'autres prêtres, se rendent en pompe chez cette

femme.... N'est-il pas clair que l'intention d'une telle démarche est de

produire une vive sensation sur le peuple et de donner de l'éclat à une

chose nouvelle?

La prophétesse répond dans le sens désiré..... Elle annonce que

_Iahouh_, Dieu d'Israël, va envoyer contre Jérusalem et ses habitants,

toutes les calamités écrites dans le livre que le roi a entendu, et cela

parce que les Juifs _ont abandonné leur Dieu, et qu'ils ont sacrifié à

des dieux étrangers_.

Ces expressions nous deviendront bientôt utiles; mais pour le présent

remarquons que cette prophétie de _Holdah_ a une analogie frappante

avec les autres prophéties que depuis cinq ans proclamait Jérémie: or,

dans sa qualité de prêtre et de fils de prêtre, Jérémie avait des

rapports nécessaires avec le pontife; il était, comme Holdah, dans la

dépendance plus ou moins médiate de Helqiah[50]; et lorsque nous

trouvons que peu d'années après les fils de _Saphan_ et d'_Akbour_

furent les amis et protecteurs zélés de Jérémie contre la colère de

Ihouaqim, nous avons lieu de soupçonner que déja il avait des liaisons

avec _Saphan_ et _Akbour_, qui figurent dans cette affaire; que par

conséquent il était lui-même, comme Holdah, l'un des confidents de ce

drame concerté; qu'en un mot il y a eu dans cette occasion un pacte

secret, un plan combiné entre le grand-prêtre, le roi, le secrétaire

Saphan, le prêtre Akbour, le prophète Jérémie et la prophétesse Holdah;

et cela, pour un motif, une affaire d'état de la plus haute importance,

puisqu'il s'agissait de sauver la nation du danger imminent d'une

destruction absolue ou d'une dispersion prochaine.

En effet, à l'époque dont nous parlons, l'an 621, le royaume de

Jérusalem se trouvait dans les circonstances les plus désastreuses.

Depuis quatre ans les Scythes, venus du Caucase, exerçaient ces ravages

dont parle Hérodote, et dont leurs pareils, les Tatars de Genghizkan et

de Tamerlan, nous ont fourni d'effrayants exemples dans les temps

modernes. Vainqueurs de Kyaxare et de ses Mèdes, maîtres de la haute et

de la basse Asie, les Scythes n'avaient pu parvenir à Azot, où les

arrêta Psammitik, sans inonder la Syrie et la Palestine: leur cavalerie

innombrable avait ravagé tout le pays plat, avec cette cruauté féroce et

impitoyable qui a toujours caractérisé les Tatars; le pays montueux,

investi de toutes parts, privé de toutes communications, attaqué dans

ses postes faibles, menacé dans toute sa masse, ressemblait à une grande

place assiégée, et subissait tous les maux attachés à cette situation:

or voilà premièrement le tableau que trace Jérémie dans ses dix-sept

premiers chapitres.

/#

«L'an 13 de Josiah, dit cet écrivain, le (Dieu de Moïse) _Iahouh_,

m'adressa la parole[51], «Et il me dit (chap. 1): Que vois-tu? Je

vois une chaudière bouillante; elle est dans le nord (prête à

verser), et Dieu dit: Du nord accourt le mal sur tous les habitants

de cette terre; car voici que j'appelle toutes les familles des

royaumes _du nord_, et elles viennent établir chacune leur tente

aux portes de Jérusalem, autour de ses murs et dans toutes les

villes de Juda, et je prononcerai mes décrets contre les pervers

qui _m'ont abandonné, et qui ont sacrifié aux dieux étrangers_».

#/

Cette dernière phrase est mot pour mot, le motif allégué par la

prophétesse Holdah. Les chapitres suivants sont remplis de reproches, de

menaces et d'exhortations.

/#

Le prophète s'écrie (ch. 4): «Annoncez dans Juda; publiez dans

Jérusalem; sonnez de la trompette; criez et dites: Rassemblez-vous;

retirez-vous dans les villes fortes; élevez des signaux de fuite;

ne restez pas, parce que, dit le Seigneur, voici que j'apporte du

nord une calamité, une grande destruction; le lion a quitté son

repaire; le destructeur des peuples est parti de son pays pour

réduire cette terre en solitude».

#/

Ceci convient parfaitement aux Scythes; ce qui suit les caractérise

encore mieux:

/#

«Voici qu'un peuple vient du nord; une grande nation est sortie des

flancs de la terre....; ils portent l'arc et le bouclier; ils

brisent et déchirent sans pitié....; leur bruit ressemble au

bruissement des flots; ils montent des chevaux armés (et bardés)

eux-mêmes comme un guerrier, etc.»: voilà bien les cavaliers

scythes.

«Voici que (l'ennemi) monte comme une nue, ses chars (volent) comme

un tourbillon; ses chevaux sont plus légers que les aigles....

Malheur à nous! nous sommes ravagés.--Un cri d'alarme vient du côté

de _Dan_; on apprend des _horreurs_ (_iniquitatem_) de la montagne

d'Éphraïm..... Faites entendre dans Jérusalem que des troupes

d'_éclaireurs_ viennent d'une terre lointaine.....

«J'ai regardé le pays, il est désert... J'ai vu les montagnes, et

elles tremblent; les collines, et elles se choquent; j'ai regardé

(partout), il n'y a plus d'hommes; les oiseaux du ciel se sont

envolés..... J'ai regardé le _Carmel_, _il est désert_, et toutes

les villes détruites devant la face de Iahouh et de sa fureur».

(Chap. 5, v. 15): «J'amène sur vous une nation lointaine, une

nation robuste, antique, dont vous ne connaissez point le langage,

dont vous ne comprenez point les paroles...: son carquois est un

sépulcre ouvert...; tous ses guerriers sont forts. Ils mangeront

votre pain, votre moisson, vos enfants, vos bœufs, vos figues, vos

raisins, etc.»

(Chap. 6, v. 1): «Enfants de Benjamin, fuyez de Jérusalem; sonnez

de la trompette, parce que de l'aquilon vient un fléau, une

dévastation».

Et (Ch. 8, v. 16 à 20): «Du côté de Dan on entend le bruit de leurs

chevaux; la terre retentit de leurs violents hennissements; ils

accourent; ils dévorent la terre et son abondance, la ville et ses

habitants..... _La moisson_ est passée, _l'été est fini, et nous ne

sommes pas délivrés_».

#/

Nous verrons ailleurs que cette dernière circonstance cadre très-bien

avec la date de l'irruption des Scythes, que nous plaçons en 625.

Tous ces maux dépeints par Jérémie duraient donc depuis 4 ans, lorsque

Helqiah tira de l'oubli ou du néant un livre qui devait sauver la nation

en la régénérant; et cependant le danger qu'elle éprouvait de la part

des Scythes n'était pas le seul. Deux puissances voisines, devenues plus

ambitieuses depuis quelques années, menaçaient dans leur choc prochain

d'écraser le petit royaume de Jérusalem: l'_Égypte_, d'une part,

délivrée des guerres étrangères et civiles qui l'avaient long-temps

déchirée, venait de concentrer toutes ses forces dans les mains de

Psammitik; et ce prince heureux et habile, avait, par la prise d'Azot et

de la Palestine, annoncé à la Syrie les projets d'agrandissement que

poursuivit _Nekos_ son fils. D'autre part, les rois de Babylone,

héritiers de l'empire ninivite, renouvelaient, sur la Phénicie et la

Judée, les prétentions et les attaques de Sennacherib et de Salmanasar.

Selon la chronique _des Jours_[52], l'un deux avait fait saisir et

emmener captif le roi Manassé, grand-père de Josiah. Helqiah,

grand-prêtre et régent en 638, avait pu être témoin de cet événement

arrivé 18 ou 20 ans auparavant.--A l'époque présente, c'est-à-dire l'an

621, Nabopolasar, père de Nabukodonosor, régnait depuis 4 ans, et son

règne préparait le règne de son fils. Une grande lutte s'annonçait entre

l'Égypte et la Chaldée; et dans cette lutte, les politiques juifs ne

pouvaient manquer de sentir que leur nation faible et d'ailleurs divisée

d'opinions, était menacée d'une entière dissolution. Si le salut était

possible, ce n'était qu'en réunissant les esprits, en ressuscitant le

caractère national; et si cette pensée dut venir à quelqu'un, ce dut

être au grand-prêtre Helqiah, qui, par la minorité du prince, se

trouvant chef politique et religieux, eut l'avantage de réunir en sa

personne et les connaissances, et l'intérêt, et les moyens d'exécuter

une réforme, une régénération urgente. Cette idée une fois conçue, il ne

lui resta plus à imaginer que le moyen. Un administrateur purement

politique eût pu en apercevoir plusieurs; mais un homme de famille

sacerdotale, imbu, dès son berceau, de la prééminence des institutions

religieuses, qualifiées divines, ne pouvait en apercevoir que dans la

religion et par la religion: celle de Moïse avait eu le pouvoir magique

de changer une multitude esclave et poltronne en un peuple de conquérans

fanatiques; il fut naturel à un prêtre juif, de penser qu'en

rétablissant les institutions anciennes, l'on rétablirait la même

ferveur. La religion de Moïse, comme toute autre et plus que toute

autre, enseignait que tous les maux qui arrivaient au peuple,

provenaient de ce qu'il violait ou négligeait la loi: un successeur de

Moïse ne put avoir une autre doctrine et il ne dut éprouver d'embarras

que dans le moyen d'exécution. S'il eût été possible d'évoquer le

législateur, de ressusciter Moïse lui-même, ce moyen eût été le premier

employé. Évoquer son livre, ressusciter sa loi, ne fut qu'une

modification de cette idée assez naturelle..... Lors donc que Helqiah,

sans un motif d'abord apparent, annonce avec éclat qu'il a trouvé le

_Livre de la loi_, nous avons lieu et droit de penser que ce n'est point

une invention fortuite, mais une opération méditée et préparée depuis du

temps, concertée même avec quelques personnes nécessaires à l'exécution,

spécialement avec Jérémie, dont le rôle et les écrits ont plusieurs

rapports frappants avec certains textes du livre produit, ainsi que nous

le verrons.

CHAPITRE VIII

Suite des preuves.

Mais que faut-il entendre par ce _Livre de la Loi_, découvert dans le

temple et porté au roi? Les commentateurs qui veulent absolument que le

_Pentateuque_ soit l'ouvrage immédiat de Moïse, imaginent ici diverses

hypothèses pour détourner l'idée qui s'offre d'abord: cependant tout

esprit impartial qui voudra peser les circonstances accessoires, pensera

probablement, comme nous, que ce _livre_ ne saurait être autre que le

_Pentateuque_ tel que nous l'avons, et cela par plusieurs raisons qui se

confirment réciproquement.

1° Parce que l'on n'aperçoit pas le moindre indice de l'existence du

Pentateuque avant le roi _Josiah_, et que s'il eût été connu, un silence

aussi absolu eût été une chose impossible.

2° Parce que depuis l'époque de Helqiah, nous trouvons le Pentateuque

accrédité d'une manière imposante, et qu'il est habituellement désigné

chez les Juifs sous le nom de _Livre de la Loi_. C'est ce livre

qu'Esdras lut au peuple rassemblé aux portes du nouveau temple, et cette

lecture, qui dura six matinées consécutives, nous donne précisément

l'espace de temps qui convient à une lecture publique du Pentateuque.

Après Esdras, les docteurs l'appelèrent indifféremment _Livre de la Loi_

ou _Livre de Moïse_, parce qu'il contient la loi de ce prophète; or il

est facile de voir que ce fut cette expression qui introduisit l'usage

de regarder Moïse comme son auteur: les Pharisiens consacrèrent cette

opinion par bigoterie; puis, en haine des Saducéens, ils déclarèrent

hérétiques quiconque la rejetterait.

3° Si le Pentateuque eût existé avant Josiah, il eût été connu du moins

dans les hautes classes; et le jeune roi, élevé par le grand-prêtre,

n'eût pu être _surpris_ en entendant des préceptes qui s'y trouvent

répétés cent fois. Au contraire, le Pentateuque n'ayant pas existé

jusque-là, on conçoit l'épouvante vraie ou simulée de Josiah à la

lecture des anathèmes terribles contenus dans les chapitres 27 et 28 du

Deutéronome. Mais, nous dira-t-on, si le livre trouvé par Helqiah, fût

le Pentateuque, et si, par toutes les raisons citées, Moïse ne put en

être l'auteur, s'ensuivra-t-il que Helqiah l'ait composé de toutes

pièces, et qu'on doive le regarder comme un livre entièrement supposé?

Nous n'admettons point cette conséquence exagérée; nous pensons

seulement que ce grand-prêtre se proposant de ressusciter la loi de

Moïse, généralement oubliée par les Juifs, a recherché tout ce qui a pu

subsister d'écrits et de monuments relatifs à son but; qu'il a

réellement pu trouver des écrits dont Moïse fut l'auteur mais plutôt en

copie de seconde main qu'en original; qu'à raison des 800 ans écoulés

depuis ce prophète, beaucoup de choses étant tombées en désuétude dans

le langage, dans l'écriture, et dans les usages géographiques ou civils,

il a fait de tous ces matériaux une refonte, une rédaction nouvelle,

dans laquelle il a conservé beaucoup de fragments anciens, mais aussi

dans laquelle il a introduit beaucoup de liaisons et d'explications de

son propre chef. D'autre part nous rejetons aussi l'opinion de ceux qui

veulent regarder tous les passages anachroniques comme des notes

marginales introduites dans le texte par la succession des copistes; il

suffit de lire avec attention ces passages et d'autres que nous ne

citons pas, pour sentir qu'il font partie intégrante de la narration, et

qu'il faudrait considérer des chapitres entiers comme des parenthèses.

Les redites même, qui sont si nombreuses, prouvent cette rédaction par

_compilation_ telle que nous l'indiquons: il serait d'ailleurs trop

commode de dire à chaque découverte d'un nouveau trait posthume, que

c'est une _note insérée_; il vaut mieux convenir de bonne foi que

_Helqiah_ est réellement _auteur_ dans le sens de rédacteur et

ordonnateur de matériaux; mais il faut convenir aussi qu'à ce titre

nous sommes livrés à sa discrétion, et qu'il a pu supprimer, réformer,

introduire même une partie entière, inconnue ou du moins étrangère aux

livres de Moïse, ainsi que nous croyons le pouvoir démontrer du livre de

la Genèse.

A l'époque et dans les circonstances dont nous parlons, l'état politique

et religieux des Juifs nous semble avoir été le même que celui des

Parsis et des Hindous, qui pratiquent les lois de Brahma et de

Zoroastre, sur des traditions, sur des commentaires et liturgies de

prêtres, sans posséder les livres autographes de leur prophètes[53].

Maintenant supposons qu'un roi perse, tel que _Darius Hystasp_ ou

_Ardchir-Babekan_, eût concerté avec le grand Môbed, la _découverte_ et

la _mise au jour_ de l'ouvrage de Zoroastre, n'est-il pas vrai que

personne autre n'ayant en main ni l'original, ni une copie, n'eût pu

démontrer la fausseté de leur opération, et que nous n'aurions de moyen

d'en juger, que par l'examen du livre lui-même, questionné et interrogé

dans tous ses détails: or ce cas est précisément celui de Josiah et de

Helqiah, avec la différence que le grand-prêtre est ici l'auteur et le

promoteur principal. Ils ont pu dire tout ce qui leur a convenu sur la

découverte du livre: c'est à nous de n'admettre que ce qui est conforme

au raisonnement et aux preuves ou indices fournis par ce livre lui-même.

Déja nous y avons vu des preuves chronologiques d'une composition

postérieure de plusieurs siècles à Moïse; maintenant si nous le

questionnons encore, nous serons conduits à penser que les livres réels

de Moïse ne sont point contenus dans le Pentateuque en original, mais

par extraits et par citation; et que le rédacteur, en écartant tout ce

qui ne marchait pas à son but, y a introduit des portions tout-à-fait

étrangères et probablement inconnues à ce législateur.

On ne saurait douter que Moïse ait composé des livres et laissé des

écrits. Son rôle de législateur lui en suppose la faculté, comme il lui

en impose la nécessité. Il se trouva dans la même position que Mahomet,

avec la différence que Mahomet feignit de ne savoir pas écrire. Aussi

trouvons-nous la mention expresse de certains écrits de Moïse, dans

plusieurs passages de l'Exode et du Deutéronome. Par exemple, au

chapitre 24 de l'Exode, versets 3 à 7, il est dit que «Moïse étant

descendu de la montagne d'Horeb vers le peuple, il lui répéta tout ce

que (le Dieu) Iahouh lui avait dit: qu'il _l'écrivit_ (ce jour-là) et

que le matin (du lendemain) étant retourné au pied de la montagne avec

le peuple, pour faire un sacrifice, il prit en main _le volume ou

rouleau_ qu'il avait écrit, il le lut au peuple, qui dit: _Tout ce que

vous nous ordonnez, nous l'observerons._»

Il est clair qu'un rouleau écrit _dans un jour_, et lu en préliminaire

d'un sacrifice, n'est pas le Pentateuque, ni même le Deutéronome. Si

nous confrontons ce qui précède et ce qui suit, nous trouvons que ce

volume ou _livre de l'Alliance_ dut être composé des 126 versets ou

articles de la loi que nous lisons (chap. 20, vers. 2, jusqu'au chap.

24, vers. 1er), qui effectivement comprennent toute l'essence de la

loi des Juifs. Or, ce livre de l'Alliance n'étant employé dans le

Pentateuque que comme fragment, il est clair que nous n'avons pas les

écrits originaux de Moïse dans leur état distinct et isolé.

En un autre endroit (Exode, chap. 17, verset 14), il est dit que Josué

ayant battu les Amalékites qui étaient venus attaquer les Hébreux, peu

après leur sortie d'Égypte, le dieu Iahouh ordonna à Moïse d'écrire ce

premier fait d'armes dans le _livre_. Que peut avoir été ce livre, sinon

le registre ou journal des opérations militaires des Hébreux, guidés par

leur dieu Iahouh, et par son visir Moïse; opérations dont ce lieutenant

voulut, comme tout chef militaire, avoir le tableau pour le consulter au

besoin? Lorsque ensuite nous trouvons au livre des Nombres (chap, 21,

vers. 14) la citation d'un livre intitulé _livre des Guerres (du Dieu)

Iahouh_..., exprimée dans les termes suivants: «Les enfants d'Israël

décampèrent du torrent de Zared et vinrent camper sur l'Arnon, qui est

dans le _désert_, et sort de la montagne des _Amrim_. Or, l'Arnon est la

frontière de Moab qui le sépare des _Amrim_: c'est pourquoi il est dit

_dans le livre des Guerres de Iahouh_, ce qu'a fait Iahouh sur la mer

Rouge, (il l'a fait) _sur les torrents d'Arnon_»; nous disons qu'un tel

récit, une telle citation ne saurait être de Moïse, et qu'ils ne

conviennent qu'à un interlocuteur posthume qui écrivait d'après des

matériaux qu'il avait sous les yeux, et où il trouvait décrits les

campements et les faits militaires des Hébreux. Or ce livre ancien et

original semble devoir être celui-là même où Moïse écrivit la victoire

sur Amaleq, l'an 1er, _puis tout ce qui arriva pendant le séjour dans

le désert_, et enfin l'an 40, la victoire sur Sehoun et celle sur Og,

qui furent les derniers exploits du législateur. Lorsqu' ensuite les

livres que nous avons en main portent une lacune totale entre l'an 2 et

l'an 40, et que tout leur récit de ce qui se passa pendant 37 ans, se

borne à une stérile notice de campements[54], c'est parce que le

rédacteur posthume a supprimé, comme inutiles à son but, les détails du

_Journal de Moïse_, de ce livre des _Guerres du Dieu Iahouh_, que nous

n'avons pas.

Le Deutéronome[55] parle encore plusieurs fois d'un _livre de la Loi_

écrit par Moïse l'an 40, outre le _livre de l'Alliance_ écrit au pied de

l'Horeb, l'an 2..... Moïse remit ce livre peu avant sa mort, aux

prêtres, enfants de Lévi, et aux anciens d'Israël (ch. 31, v. 9), pour

être lu, tous les 7 ans, à la fête des Tabernacles, à l'époque du

Jubilé: or, ce livre ne saurait être ni le Pentateuque, ni le

Deutéronome entier, attendu que Moïse ordonna (ch. 27, v. 2), qu'après

le passage du Jourdain, ledit livre serait écrit en entier sur les

pierres du pourtour d'un autel dont la face aurait été enduite de chaux

pour recevoir l'écriture. Il est déraisonnable et impossible de supposer

qu'une masse d'écriture, telle que le Deutéronome, ait été écrite sur

des pierres, surtout lorsqu'une partie contient des récits étrangers à

la loi et postérieurs à Moïse..... Ce second _livre de la Loi_ ne peut

donc être qu'un nouvel exposé des lois, avec quelques développements,

tels qu'on les trouve dans certains chapitres du Deutéronome; mais là

encore, nous n'avons l'écrit de Moïse que par intermédiaire et non pas

autographe, tel qu'il le produisit; et toujours nous sommes ramenés à

l'idée d'un compilateur posthume, qui retranchant, ajoutant, choisissant

ce qu'il a voulu, a composé l'ouvrage réellement confus et peu cohérent,

que l'on appelle _Pentateuque_.

Ici revient se placer une remarque qui semble avoir échappé à nos

prédécesseurs, et que nous avons indiquée plus haut[56]. Nous avons dit

que l'oracle rendu par la prophétesse Holdah, désignait d'une manière

spéciale les anathèmes des chapitres 27 et 28 du Deutéronome.

«Le dieu d'Israël, dit cette femme, va envoyer contre Jérusalem tous les

maux écrits dans le livre dont le roi a ouï la lecture, et cela, _parce

que les Juifs ont abandonné leur Dieu et sacrifié à des dieux

étrangers_.»

On feuillette vainement l'_Exode_, le _Lévitique_, les _Nombres_, l'on

n'aperçoit rien qui corresponde à ces paroles, ni qui remplisse l'idée

de ces maux; mais lorsqu'on arrive au chapitre 27 du Deutéronome, on

trouve une série de malédictions et d'anathèmes qui continue dans le

chapitre 28, et qui réellement présente un tableau affreux.

«Si vous n'écoutez point la voix de Dieu, dit le verset 15, pour

observer tous ses commandements et pratiquer ces cérémonies, une foule

de maux viendra vous accabler. Vous serez maudits dans vos villes,

maudits dans vos campagnes.....; Dieu vous enverra la disette et la

famine.....; il vous enverra la peste qui vous consumera......; la pluie

du ciel sera une poussière et une cendre brûlante, etc., etc.»

Maintenant, comment se fait-il que la suite de ces anathèmes ait pour le

sens, et, qui plus est, pour l'expression, une analogie frappante avec

les premiers chapitres de Jérémie, écrits depuis l'an 625 jusqu'à 621,

c'est-à-dire pendant les 4 années où le grand-prêtre dut être occupé de

la rédaction du Pentateuque. Les chapitres 4, 5 et 6 en offrent surtout

des exemples frappants:

/*[2]

_Deutéronome_; chapitre 28, _Jérémie_, chapitre 5, v. 15,

v. 48 et suiv.: «Et vous servirez Dieu a dit: «Voici que j'amène

les ennemis que Dieu enverra sur vous un peuple lointain,

contre vous: vous les un peuple _robuste, antique,

servirez dans la faim, la nudité, dont vous ne connaissez point

la soif, le manque de le langage; dont vous ne

tout..... Ils appuieront un comprenez point les paroles_.»

joug de fer sur vos têtes.

Dieu amenera sur vous un Et (chap. 4, v. 13.) «Ses

peuple lointain, un peuple chevaux _sont plus légers que

du bout de la terre, semblable les aigles_. Malheur à nous!

à un aigle qui vole (à nous sommes ravagés».

sa proie);

Un _peuple dont vous ne (Chap. 6, v. 22 et 23.) «Un

connaissez point le langage, peuple vient du nord; il sort

dont vous ne comprendrez des flancs de la terre; _peuple

point les paroles_, un peuple cruel, qui n'a point de pitié_.

insolent et dur, sans respect

pour les vieillards, sans pitié

pour les enfants;

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I · 第 3 / 8 章