Connaissant le Bien et le Mal.
DÉCOR.--_Le bungalow des Gadsby dans les plaines, en juin. Des coolies
de punkah endormis dans la verandah que LE CAP. GADSBY arpente de haut
en bas. Charrette du DOCTEUR sous le porche. LE SOUS-AUMÔNIER erre de
côté et d’autre partout et avec inquiétude dans la maison. Trois
heures quarante du matin. 34° de chaleur dans la verandah._
LE DOCTEUR (_s’en venant dans la verandah et touchant G. à
l’épaule_).--Vous feriez bien de rentrer la voir en ce moment.
LE CAP. G. (_la couleur de la cendre d’un bon cigare_).--Hein, quo-oi?
Oh! oui, sans doute. Qu’est-ce que vous disiez?
LE DOCTEUR (_syllabe par syllabe_).--Al--lez... dans... la... chambre...
la... voir. Elle veut vous parler. (_A part, d’un air bourru._) Ensuite
ce sera _lui_ que j’aurai sur les bras.
LE SOUS-AUMÔNIER (_dans la salle à manger à moitié éclairée_).--Est-ce
qu’il n’y a pas?...
LE DOCTEUR (_d’un air farouche_).--Chut, petit insensé.
LE SOUS-AUMÔNIER.--Laissez-moi faire mon affaire. Gadsby, arrêtez une
minute!
_Il entreprend de suivre G._
LE DOCTEUR.--Attendez qu’elle vous envoie chercher au moins... _au
moins_. Malheureux, il va vous tuer si vous entrez là! Pourquoi le
tracassez-vous comme cela?
LE SOUS-AUMÔNIER (_s’en venant dans la verandah_).--Je lui ai donné un
grog bien corsé. Il en a besoin. Vous l’avez oublié durant les dix
heures qui viennent de s’écouler, et... vous vous êtes oublié vous-même
aussi.
_G. pénètre dans la chambre à coucher, laquelle est éclairée par une
veilleuse. Sur le plancher une ayah fait semblant de dormir._
UNE VOIX (_du lit_).--Tout le long de la rue... en voilà des feux de
joie! _Ayah_, allez les éteindre! (_Semblant en appeler à témoin ceux
qui écoutent._) Comment pouvoir dormir avec une remise de décorations
dans ma chambre? Non... pas une remise de décorations. Quelque chose
autre. _Qu’est-ce_ que c’était?
LE CAP. G. (_tâchant de se rendre maître de sa voix_).--Minnie, je suis
ici. (_Se penchant sur le lit._) Ne me reconnaissez-vous pas, Minnie?
C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.
LA VOIX (_machinalement_).--C’est moi... c’est Phil... c’est votre mari.
LE CAP. G.--Elle ne me reconnaît pas! C’est votre mari à vous, chérie.
LA VOIX.--Votre mari à vous, chérie.
L’AYAH (_sous le coup d’une inspiration_).--_Memsahib_ comprendre tout
ce que _moi_ dire.
LE CAP. G.--Fais-moi comprendre d’elle, alors... vite!
L’AYAH (_la main sur le front de Mrs. G._).--_Memsahib!_ Capitaine Sahib
ici.
LA VOIX.--_Salaam do[25]._ (_Avec humeur._) Je sais que je ne suis pas
présentable.
[25] Salue-le.
L’AYAH (_à part, à G._).--Dites «bonjour», comme à déjeuner.
LE CAP. G.--Bonjour, petite femme. Comment allons-nous aujourd’hui?
LA VOIX.--C’est Phil. Pauvre vieux Phil! (_D’un ton acerbe._) Phil,
espèce de bête, je ne peux pas vous voir. Venez plus près.
LE CAP. G.--Minnie, Minnie! C’est moi... Vous me reconnaissez?
LA VOIX (_d’un ton moqueur_).--Sans doute, que je vous reconnais. Qui ne
reconnaîtrait l’homme qui s’est montré si cruel pour sa femme... presque
la seule qu’il ait jamais eue?
LE CAP. G.--Oui, chère amie. Oui... sans doute, sans doute. Mais ne
voulez-vous pas lui parler? Il voudrait tant vous parler!
LA VOIX.--Jamais ils ne le laisseront entrer. Le docteur l’empêcherait,
même s’il était dans la maison. Il ne viendra jamais. (_D’un ton
désespéré._) Oh! Judas! Judas! Judas!
LE CAP. G. (_étendant les bras_).--Ils l’ont laissé entrer, et il a
toujours été dans la maison. Oh! mon amour... est-ce que vous ne me
reconnaissez pas?
LA VOIX (_chantonnant_).--«Et il arriva à l’onzième heure que cette
pauvre âme se repentit.» Elle frappa aux portes, mais elles étaient
fermées... serrées comme un emplâtre... un grand emplâtre tout brûlant.
Ils ont collé notre certificat de mariage tout en travers de la porte,
et elle était en fer chauffé à blanc... Vraiment les gens devraient
faire plus attention, vous savez.
LE CAP. G.--Que faire? (_Il la prend dans ses bras._) Minnie!
parlez-moi... à Phil.
LA VOIX.--Que vais-je dire? Oh! dites-moi ce qu’il faut dire avant qu’il
soit trop tard! Ils s’en vont tous et je ne peux rien dire.
LE CAP. G.--Dites que vous me reconnaissez! Dites seulement que vous me
reconnaissez!
LE DOCTEUR (_qui est entré sans bruit_).--Par pitié, ne prenez pas la
chose trop à cœur, Gadsby! Cela se produit quelquefois. Ils ne vous
reconnaissent pas. Ils disent toutes sortes de choses bizarres...
comprenez-vous?
LE CAP. G.--Oui, oui! Allez-vous-en maintenant, elle va me reconnaître;
vous l’ennuyez. Il le _faut_... N’est-ce pas qu’il le faut?
LE DOCTEUR.--Elle le fera avant... Me permettez-vous d’essayer...?
LE CAP. G.--Tout ce que vous voulez, pourvu qu’elle me reconnaisse. Ce
n’est qu’une question d’... heures, n’est-ce pas?
LE DOCTEUR (_sur le ton professionnel_).--Tant qu’il y a de la vie, il y
a de l’espoir, vous savez. Mais ne comptez pas dessus.
LE CAP. G.--Je ne compte sur rien. Rappelez-la à elle si c’est possible.
(_A part._) Qu’ai-je fait pour mériter cela?
LE DOCTEUR (_se penchant sur le lit_).--Voyons, Mrs. Gadsby! Nous serons
guérie demain. Il _faut_ le prendre, sans quoi je ne laisserai pas Phil
vous voir. Ce n’est pas mauvais, n’est-ce pas?
LA VOIX.--Des médecines! _Toujours_ des médecines! Ne pouvez-vous pas me
laisser tranquille?
LE CAP. G.--Oh! laissez-la en paix, docteur!
LE DOCTEUR (_se retirant en arrière--à part_).--Dieu me pardonne si j’ai
mal fait. (_Haut._) Dans quelques instants elle devrait revenir à elle;
mais je n’ose vous dire de vous attendre à quoi que ce soit. C’est
seulement...
LE CAP. G.--Quo-oi? Continuez donc.
LE DOCTEUR (_tout bas_).--Une façon de hâter le dernier effort.
LE CAP. G.--Alors, laissez-nous seuls.
LE DOCTEUR.--Ne vous occupez pas de ce qu’elle dira pour commencer, si
vous pouvez. Ils... ils... ils se retournent quelquefois, en cet
état-là, contre ceux qu’ils aiment le plus... C’est dur, mais...
LE CAP. G.--Est-ce moi son mari, ou est-ce vous? Laissez-nous seuls pour
ce que nous avons de temps à rester ensemble.
LA VOIX (_confidentiellement_).--Et nous avons été fiancés de la façon
_la plus_ soudaine, Emma. Je t’assure que je n’y ai jamais pensé un seul
moment; mais, pauvre de moi!... je ne sais pas _ce que_ j’aurais fait
s’il ne _s’était pas_ proposé.
LE CAP. G.--Elle pense à la petite Deercourt avant de penser à moi.
(_Haut._) Minnie!
LA VOIX.--Pas dans les boutiques, chère maman. Vous pouvez faire venir
les feuilles naturelles de Kaintu, et (_riant faiblement_) ne vous
occupez pas des fleurs... La soie blanc mat ne convient qu’aux veuves,
et je _ne veux pas_ en porter. Cela ressemble à un suaire.
_Une longue pause._
LE CAP. G.--Je n’ai jamais encore demandé de faveur. S’il est quelqu’un
qui m’écoute, qu’elle me reconnaisse... quand je devrais, moi aussi,
mourir!
LA VOIX (_très faiblement_).--Pip, mon cher Pip.
LE CAP. G.--Je suis ici, chérie.
LA VOIX.--Qu’est-ce qui est arrivé? Ils m’ont tellement ennuyée avec les
médecines et un tas de choses, et ils ne voulaient pas vous laisser
venir me voir. Je n’avais jamais encore été malade. Est-ce que je suis
malade en ce moment?
LE CAP. G.--Vous... vous n’êtes pas très bien.
LA VOIX.--Comme c’est drôle! Est-ce qu’il y a longtemps que je suis
malade?
LE CAP. G.--Quelques jours; mais vous n’allez pas tarder à vous
remettre.
LA VOIX.--Croyez-vous, Pip? Je ne me sens pas bien et... Oh! qu’est-ce
qu’on a fait à mes cheveux?
LE CAP. G.--Je ne... ne... ne sais pas.
LA VOIX.--On les a coupés. Si c’est possible!
LE CAP. G.--C’était sans doute pour vous tenir la tête plus fraîche.
LA VOIX.--Absolument une perruque de gamin. J’ai l’air affreuse, hein?
LE CAP. G.--Vous n’avez jamais paru plus jolie de votre vie, ma chère
amie. (_A part._) Comment vais-je lui demander de me dire adieu?
LA VOIX.--Je ne me _sens_ pas jolie. Je me sens très malade. Mon cœur ne
marche pas. C’est presque mort à l’intérieur de moi, et j’éprouve
quelque chose de drôle dans les yeux. Tout me semble à la même
distance... vous, l’armoire, la table... à l’intérieur de mes yeux ou à
des milles de distance. Qu’est-ce que cela veut dire, Pip?
LE CAP. G.--Vous êtes un peu fiévreuse, chérie... très fiévreuse.
(_Défaillant._) Mon amour! mon amour! Comment vous laisser aller?
LA VOIX.--C’est ce que je pensais. Pourquoi n’avoir pas commencé par le
dire?
LE CAP. G.--Quoi?
LA VOIX.--Que je vais... mourir.
LE CAP. G.--Mais, vous n’allez pas mourir! Vous ne mourrez pas!
L’AYAH (_au coolie de punkah, pénétrant dans la verandah après un coup
d’œil au lit_).--_Punkah chor do![26]_
[26] Cesse de tirer le punkah.
LA VOIX.--C’est dur, Pip. Si, si dur après une année... rien qu’une
année. (_Gémissant._) Et je n’ai que vingt ans. La plupart des jeunes
filles ne sont même pas mariées, à vingt ans. Ne peut-on rien faire pour
me tirer de là? Je ne _veux_ pas mourir.
LE CAP. G.--Chut, ma chère amie. Vous ne mourrez pas.
LA VOIX.--Quel besoin de parler? _Secourez_-moi! Vous ne m’avez jamais
encore fait défaut. Oh! Phil, aidez-moi à rester en vie.
(_Fiévreusement._) Je ne crois pas que vous vouliez que je vive. Vous
n’avez pas été triste le moins du monde quand cette horreur de bébé est
mort. J’aurais voulu le tuer!
LE CAP. G. (_se passant la main sur le front_).--On n’est pas fait pour
supporter de pareilles choses... ce n’est pas permis. (_Haut._) Minnie,
amour, je mourrais pour vous si cela pouvait vous secourir.
LA VOIX.--Ne parlons plus de mort. Il y en a déjà assez comme cela. Pip,
n’allez pas, vous, mourir aussi.
LE CAP. G.--Si seulement j’osais.
LA VOIX.--Il dit: «Jusqu’à ce que la mort nous sépare.» Rien après... et
du reste cela ne servirait à rien. Cela s’arrête à la mort. _Pourquoi_
cela s’arrête-t-il là? Et une vie si courte, encore. Pip, je regrette
que nous nous soyons mariés.
LE CAP. G.--Non? Tout, mais pas cela, Minnie!
LA VOIX.--Parce que vous oublierez et que j’oublierai. Oh! Pip,
n’oubliez pas. Je vous ai toujours aimé, quoique parfois je fusse
contrariante. Si j’ai jamais rien fait qui vous ait déplu, dites que
vous me pardonnez en ce moment.
LE CAP. G.--Vous n’avez jamais rien fait qui m’ait déplu, chérie, sur
mon âme et sur mon honneur, jamais. Je n’ai pas la moindre chose à vous
pardonner.
LA VOIX.--J’ai boudé toute une grande semaine à propos de ces pétunias.
(_Avec un léger rire._) En ai-je été, une petite misérable, et quelle
peine cela vous a faite! Pardonnez-le-moi, Pip.
LE CAP. G.--Il n’y a rien à pardonner. Ce fut ma faute. Ils _étaient_
trop près de l’allée des voitures. Pour l’amour de Dieu, ne parlez pas
ainsi, Minnie! Il reste tant de choses à dire et si peu de temps pour
les dire.
LA VOIX.--Dites que vous m’aimerez toujours... jusqu’à la fin.
LE CAP. G.--Jusqu’à la fin. (_Hors de lui._) C’est un mensonge. Cela
n’en peut être qu’un, attendu que nous nous sommes aimés. Ce n’est pas
la fin.
LA VOIX (_retombant dans une sorte de délire_).--Mon paroissien, à moi,
a au dos une croix d’ivoire, et _il_ le dit, donc c’est vrai. «Jusqu’à
ce que la mort nous sépare.»--Mais c’est un mensonge. (_Parodiant un
geste de G._) Un sacré mensonge! (_D’un air insouciant._) Oui, je jure
aussi bien que le cavalier Pip. Je ne peux pas faire penser ma tête,
pourtant. C’est parce qu’ils m’ont coupé les cheveux. Comment _pouvoir_
penser avec une tête de hérisson? (_D’un ton implorant._) Tenez-moi
bien, Pip! Gardez-moi avec vous toujours, toujours. (_Retombant._) Mais
si vous vous mariez avec la petite Thorniss, quand je serai morte, je
reviendrai hurler sous la fenêtre de votre chambre toute la nuit. Oh!
zut! Vous me prendrez pour un chacal. Pip, quelle heure est-il?
LE CAP. G.--Le jour va paraître, ma chère amie.
LA VOIX.--Je demande où je serai demain à cette heure-ci.
LE CAP. G.--Voudriez-vous voir le pasteur?
LA VOIX.--Pourquoi le verrais-je? Il me dirait que je vais au ciel; et
ce ne serait pas vrai, puisque vous êtes ici. Vous rappelez-vous quand
il a renversé sa glace sur tout son pantalon au tennis des Gasser?
LE CAP. G.--Oui, chère amie.
LA VOIX.--Je me suis souvent demandé s’il avait acheté un autre
pantalon; et pourtant le sien était si brillant qu’on ne pouvait
vraiment pas s’en apercevoir à moins qu’on vous le dise. Faisons-le
venir pour le lui demander.
LE CAP. G. (_gravement_).--Non. Je crois que cela ne lui ferait pas
plaisir. Avez-vous la tête à l’aise, chérie?
LA VOIX (_faiblement, avec un soupir de contentement_).--Ou-ué! De
grâce, Pip, quand vous êtes-vous rasé la dernière fois? Vous avez le
menton pire que le rouleau d’une boîte à musique... Non, ne le relevez
pas. Je l’aime comme cela. (_Une pause._) Vous disiez que vous n’aviez
jamais pleuré. Vous pleurez sur toute ma joue.
LE CAP. G.--Je... je... je ne peux pas m’en empêcher, ma chère amie.
LA VOIX.--Comme c’est drôle! Je ne pourrais pas pleurer en ce moment,
quand il s’agirait de ma vie. (_G. frissonne._) Ce dont j’ai besoin,
moi, c’est de chanter.
LE CAP. G.--Cela ne vous fatiguerait-il pas? Il vaut peut-être mieux que
non.
LA VOIX.--Pourquoi? Je ne veux pas qu’on m’ennuie. (_Elle commence d’une
voix chevrotante et rauque._)
«Minnie fait un gâteau d’avoine, Minnie brasse de l’ale,
Tout cela parce que son Yannik va rentrer de la mer,
(C’est la manœuvre, Pip.)
Rouge comme rose devient-elle, qui fut si pâle,
Et dit: (Êtes-vous sûr que marche l’horloge du clocher?)»
(_Avec humeur._) Je savais bien que je ne pourrais pas monter jusqu’à la
dernière note. Comment est-ce, à la main gauche? (_Elle tire ses mains
de dedans le lit et se met à jouer du piano sur le drap._)
LE CAP. G. (_s’emparant de ses mains_).--Ahh! Ne faites pas cela,
chaton, si vous m’aimez.
LA VOIX.--Si je vous aime? Naturellement, que je vous aime, qui
pourrais-je aimer d’autre?
_Une pause._
LA VOIX (_très clairement_).--Pip, voici que je m’en vais. Il y a
quelque chose qui m’étouffe affreusement. (_Indistinctement._) Dans les
ténèbres... sans vous, mon cœur... Mais c’est un mensonge, cher ami...
il ne faut pas y croire... Pour jamais et jamais, vivants ou morts. Ne
me laissez pas m’en aller, mon mari... tenez-moi bien... Ils ne peuvent
pas... quoi qu’il arrive. (_Elle tousse._) Pip... _mon_ Pip! Pas pour
toujours... et... si... tôt! (_LA VOIX cesse._)
_Suspension de dix minutes. G. s’ensevelit le visage dans les draps,
tandis que L’AYAH se penche sur le lit, du côté opposé, et tâte le
sein et le front de MRS. G._