LE CAP. G. (_anxieusement_).--Vous ne vous refroidissez pas, petite,
n’est-ce pas? Il vaut mieux me laisser aller chercher votre manteau.
MRS. G.--Non. Ne me quittez pas, Phil. Restez ici. Je crois que j’ai
peur. Oh! pourquoi les montagnes sont-elles si _effroyables_? Phil,
promettez-moi, promettez-moi que vous m’aimerez _toujours_.
LE CAP. G.--Qu’est-ce qu’il y a donc, chérie? Je ne peux promettre plus
que je n’ai fait; mais je ne cesserai de le promettre encore et encore
si vous voulez.
MRS. G. (_la tête sur l’épaule de son mari_).--Dites-le donc...
dites-le. N-non... ne le dites pas! Les... les... aigles riraient. (_Se
remettant._) Mon mari, vous avez épousé une petite oie.
LE CAP. G. (_très tendrement_).--Vraiment? Je me contente de ce qu’elle
est, tant qu’elle est à moi.
MRS. G. (_promptement_).--Parce qu’elle est à vous ou parce qu’elle est
moi en personne?
LE CAP. G.--Parce qu’elle est l’un et l’autre. (_Piteusement._) Je ne
suis pas très fort, ma chère amie, et je ne crois pas pouvoir me faire
comprendre convenablement.
MRS. G.--_Je_ comprends. Pip, voulez-vous me dire quelque chose?
LE CAP. G.--Tout ce que vous voudrez. (_A part._) Je me demande ce qui
va venir maintenant.
MRS. G. (_hésitante, les yeux baissés_).--Vous m’avez raconté une fois,
dans le temps jadis--il y a des siècles et des siècles--que vous aviez
été fiancé déjà auparavant. Je n’ai rien dit... _alors_.
LE CAP. G. (_naïvement_).--Pourquoi cela?
MRS. G. (_levant les yeux sur ceux de son mari_).--Parce que--parce que
j’avais peur de vous perdre, mon cœur. Mais maintenant... racontez-le...
_s’il vous plaît_.
LE CAP. G.--Il n’y a rien à raconter. J’étais alors terriblement
vieux--presque vingt-deux ans--et elle avait au moins cela.
MRS. G.--Ce qui veut dire qu’elle était plus vieille que vous. Je
n’aimerais pas qu’elle eût été plus jeune. Eh bien?
LE CAP. G.--Eh bien! je me crus amoureux et en raffolai quelque peu,
et... oh! oui, ma parole, je me livrai à la poésie. Ha, ha!
MRS. G.--Vous n’avez pas écrit un vers pour _moi_! Qu’est-ce qui se
passa?
LE CAP. G.--Je m’en vins par ici, et toute l’affaire s’en alla en fumée.
Elle écrivit pour dire qu’il y avait eu malentendu, et puis elle se
maria.
MRS. G.--Vous aimait-elle beaucoup?
LE CAP. G.--Non. Au moins elle ne le laissa pas voir, autant que je me
rappelle.
MRS. G.--Autant que vous vous rappelez! Vous rappelez-vous son nom?
(_Elle l’écoute et baisse la tête._) Merci, mon mari.
LE CAP. G.--Qui, si ce n’est vous, en avait le droit? Maintenant, Petit
Poidsléger, vous êtes-vous jamais trouvée mêlée à quelque sombre et
horrible drame?
MRS. G.--Si vous m’appelez _missis_ Gadsby, peut-être vous le
raconterai-je.
LE CAP. G. (_prenant sa voix de commandement_).--_Missis_ Gadsby,
confessez!
MRS. G.--Juste Ciel, Phil! Je n’eusse jamais cru que vous pouviez
prendre cette terrible voix.
LE CAP. G.--Vous ne connaissez pas encore le quart de mes talents.
Attendez que nous soyons installés dans les plaines, et je vous
montrerai comment j’aboie après mes hommes. Vous alliez dire, chérie?
MRS. G.--Je... n’ose guère continuer, après cette voix-là.
(_Chevrotant._) Phil, n’ayez jamais l’audace de me parler sur ce ton-là,
quoi que je puisse faire!
LE CAP. G.--Mon pauvre petit amour! Mais vous tremblez toute. Je _suis_
si fâché. Il va sans dire que je n’ai jamais eu l’intention de vous
bouleverser. Ne me racontez rien. Je suis une brute.
MRS. G.--Non, vous n’êtes pas une brute, et je vais vous raconter... Il
y eut un homme.
LE CAP. G. (_gaiement_).--Y eut-il? L’heureux mortel!
MRS. G. (_tout bas_).--Et je crus que je l’aimais.
LE CAP. G.--Mortel deux fois heureux! Eh bien?
MRS. G.--Et je crus que je l’aimais... et je ne l’aimais pas... et alors
vous êtes venu... et c’était vous que j’aimais, beaucoup, _beaucoup_.
Oui, vraiment. C’est tout. (_Face voilée._) Vous n’êtes pas fâché,
n’est-ce pas?
LE CAP. G.--Fâché? Pas le moins du monde. (_A part._) Bon Dieu, qu’ai-je
fait pour mériter cet ange?
MRS. G. (_à part_).--Et il ne m’a même pas demandé le nom! Comme les
hommes sont drôles! Mais c’est peut-être aussi bien.
LE CAP. G.--Cet homme ira au ciel parce que jadis vous avez cru l’aimer.
Je me demande si, moi, vous me remorquerez jamais là-haut?
MRS. G. (_fermement_).--Je n’irai pas si vous n’y allez pas.
LE CAP. G.--Merci. Dites-moi, Chaton, je ne connais pas beaucoup vos
croyances religieuses. Vous avez été élevée à croire en un ciel et tout
cela, n’est-ce pas?
MRS. G.--Oui. Mais c’était un ciel capitonné, avec des livres d’hymnes
dans tous les bancs.
LE CAP. G. (_branlant la tête avec une conviction intense_).--Qu’à cela
ne tienne. Il y en a un de vrai, un ciel.
MRS. G.--D’où apportez-vous ce message, mon prophète?
LE CAP. G.--D’ici! Parce que nous nous aimons tous deux. De sorte que
tout va bien.
MRS. G. (_tandis qu’une troupe de langurs[22] mène fracas à travers les
branches_).--De sorte que tout va bien. Mais Darwin dit que nous
descendons de ces animaux-là!
[22] Espèce de singes qui pullulent dans l’Inde.
LE CAP. G. (_avec sérénité_).--Ah! Darwin ne fut jamais amoureux d’un
ange. Voilà qui règle la question. Sstt, espèces de brutes! Des singes,
vraiment! Vous ne devriez pas lire ces livres-là.
MRS. G. (_se croisant les mains_).--S’il plaît à mon seigneur et maître
de publier sa proclamation.
LE CAP. G.--Taisez-vous, chère amie. Il n’y a pas d’ordres entre nous.
Seulement, j’aimerais mieux que vous ne les lisiez pas. Ils ne
conduisent à rien et cassent la tête aux gens.
MRS. G.--Comme vos premières fiançailles.
LE CAP. G. (_avec un calme immense_).--C’était un mal nécessaire, et qui
m’a conduit à vous. N’êtes-vous rien?
MRS. G.--Pas tant que cela, n’est-ce pas?
LE CAP. G.--Tout ce monde-ci et l’autre pour moi.
MRS. G. (_très tendrement_).--Mon cher, cher petit mari! A mon tour
_vous_ dirai-je quelque chose?
LE CAP. G.--Oui, si ce n’est pas terrible... au sujet des autres hommes.
MRS. G.--C’est au sujet de ma propre vilaine petite personne.
LE CAP. G.--Alors, ce doit être charmant. Allez, ma chère amie.
MRS. G. (_lentement_).--Je ne sais pas pourquoi je vous le dis, Pip,
mais si jamais vous vous remariiez... (_Intermède._) Enlevez votre main
de ma bouche ou je _mords_! Dans l’avenir, donc, rappelez-vous... je ne
sais pas trop comment dire cela!
LE CAP. G. (_reniflant avec indignation_).--N’essayez pas. «Me
remarier», vraiment!
MRS. G.--Je dois. Écoutez, mon mari. Jamais, jamais, _jamais_ ne dites à
votre femme quoi que ce soit que vous ne vouliez pas qu’elle se rappelle
ni qui fasse l’objet de ses pensées toute sa vie. Parce qu’une
femme--oui, je _suis_ une femme--_ne peut pas_ oublier.
LE CAP. G.--Ma parole, comment savez-vous cela?
MRS. G. (_avec confusion_).--Je ne le sais pas. Je ne fais que le
deviner. Je suis--j’étais--une sotte petite fille; mais je sens que j’en
sais tant--oh! tellement plus que vous, mon bien aimé! Pour commencer,
je suis votre femme.
LE CAP. G.--C’est ce que j’ai été induit à croire.
MRS. G.--Et j’aurai besoin de connaître chacun de vos secrets... de
partager avec vous tout ce que vous savez.
_Elle ouvre les yeux autour d’elle d’un air désespéré._
LE CAP. G.--C’est ce que vous ferez, mon amie, c’est ce que vous
ferez... mais ne regardez pas comme cela.
MRS. G.--Dans votre propre intérêt, ne m’arrêtez pas, Phil. Je ne
recommencerai jamais une conversation de ce genre avec vous. Il _ne_
faut _pas_ me dire! Du moins, pas maintenant. Plus tard, quand je serai
une vieille dame, cela ne fera rien; mais si vous m’aimez, montrez-vous
bon, très bon pour moi; car cette heure de ma vie, _jamais_ je ne
l’oublierai! Vous ai-je fait comprendre?
LE CAP. G.--Je le crois, enfant. Ai-je rien dit encore que vous
désapprouviez?
MRS. G.--Serez-vous _très_ fâché? Cette... cette voix, et ce que vous
avez dit à propos de l’engagement...
LE CAP. G.--Mais c’est vous qui avez _demandé_ qu’on vous le raconte,
chérie.
MRS. G.--Et _c’est_ pourquoi vous n’auriez pas dû me le raconter! Vous
devez être le juge, et, oh! Pip, malgré tout mon amour pour vous, je ne
serai jamais capable de vous aider! Je ne ferai que vous empêcher, et il
vous faut juger en dépit de moi!
LE CAP. G. (_d’un air méditatif_).--Nous avons un grand nombre de choses
à découvrir ensemble, Dieu nous vienne en aide à tous deux--répétez-le,
chaton--mais nous nous comprendrons l’un l’autre de mieux en mieux
chaque jour; et je crois que je commence à voir, maintenant. Comment,
diable, êtes-vous arrivée à savoir l’importance _au juste_ qu’il y avait
à me donner _justement_ cette inspiration-là?
MRS. G.--Je vous ai dit que je ne sais pas. Seulement, de manière ou
d’autre, il semblait que, dans toute cette nouvelle vie, j’étais guidée
pour votre salut aussi bien que pour le mien.
LE CAP. G. (_à part_).--Alors, Mafflin avait raison! Elles savent, et
nous... nous sommes aveugles... tous. (_Gaiement._) Il me semble que
nous perdons un peu pied, ma chère amie, ne trouvez-vous pas? Je me
rappellerai, et si je viens à faillir, puissé-je être châtié comme je le
mérite.
MRS. G.--Il n’y aura pas de châtiment. C’est d’ici que nous allons faire
voile pour la vie... vous et moi... et personne autre.
LE CAP. G.--Et personne autre. (_Une pause._) Vous avez les cils tout
mouillés, ma jolie! Vit-on jamais si absurde petite fille?
MRS. G.--Entendit-on jamais dire de telles bêtises?
LE CAP. G. (_secouant les cendres de sa pipe_).--Ce n’est pas ce que
nous disons, c’est ce que nous ne disons pas, qui est utile. Et tout ce
que nous avons dit est profonde philosophie. Mais personne ne
comprendrait... même si on le mettait dans un livre.
MRS. G.--Quelle idée! Non... rien que nous autres, ou les gens comme
nous... s’il y a des gens comme nous.
LE CAP. G. (_d’un ton doctoral_).--Tous les gens, qui ne sont pas comme
nous, sont d’aveugles idiots.
MRS. G. (_s’essuyant les yeux_).--Croyez-vous, alors, qu’il existe des
gens aussi heureux que nous?
LE CAP. G.--Il doit en exister--à moins que nous ne nous soyons
approprié tout le bonheur du monde.
MRS. G. (_regardant vers Simla_).--Les pauvres gens! Si c’était vrai,
tout de même!
LE CAP. G.--Eh bien, dans ce cas, gardons tout le fourbi pour nous, car
c’est trop chouette pour le perdre... hein, petite femme à moi?
MRS. G.--Oh! Pip! Pip! Jusqu’à quel point êtes-vous un homme grave et
marié, et jusqu’à quel point un horrible gavroche?
LE CAP. G.--Quand vous me direz jusqu’à quel point vous aviez dix-huit
ans à votre dernier anniversaire, et jusqu’à quel point vous êtes aussi
vieille que le sphinx et deux fois aussi mystérieuse, peut-être vous
écouterai-je. Prêtez-moi ce banjo. La nature m’incite à hurler au
coucher du soleil.
MRS. G.--Faites attention! Il n’est pas accordé. Ah! cela fait mal!
LE CAP. G. (_tournant les chevilles_).--C’est étonnamment difficile de
garder un banjo au diapason convenable.
MRS. G.--C’est la même chose avec tous les instruments de musique.
Qu’est-ce que cela va être?
LE CAP. G.--«Vanité», et que les montagnes entendent. (_Il chante d’un
bout à l’autre le premier couplet et la moitié du second. Se tournant
vers MRS. G._) Maintenant, le chœur! Chantez, chaton!
TOUS DEUX ENSEMBLE. (_Con brio, à l’horreur des singes, lesquels sont en
train de s’installer pour la nuit._)
«Vanité, tout est vanité,»
Disait la Sagesse railleuse...
Sur quoi, pressant de ma Beauté
La main délicate et moelleuse,
Répondis: «Si c’est vanité,
Qui donc s’en irait être sage?
Qui donc s’en irait être sage?
Qui donc s’en irait être sa-age?
(_Crescendo_)
Non, restons sur la vanité!»
MRS. G. (_d’un air de défi au gris du ciel crépusculaire_).--«Restons
sur la vanité.»
L’ÉCHO (_du contrefort du Fagoo_).--Vanité!